lundi 18 mai 2009
Lettre documentaire 464
LA VIE SANS DRAME
par Crad Kilodney
Il ne se réveilla pas dans une étrange chambre d’hôtel, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.
Il ne mit pas un pistolet dans sa poche avant de sortir.
Il n’avait pas rendez-vous dans un bar obscur, avec un puissant représentant d’une organisation secrète.
Au travail, il ne trouva rien d’inhabituel sur son bureau. Il n’y avait pas de décision difficile, ni de problème éthique à affronter. Il n’avait aucun pouvoir sur les autres. Il ne fut pas convoqué à une réunion importante. Il ne reçut de coups d’œil langoureux d’aucune collègue. Il ne surprit aucune conversation importante dans les toilettes. Il n’eut aucune confrontation avec son supérieur, dans laquelle il l’aurait surpris par son assurance.
Il ne s’absenta pas dans l’après-midi pour un rendez-vous avec une femme riche et célèbre.
En rentrant chez lui, il ne se battit pas avec un agresseur, ni ne secourut des enfants au premier ou deuxième étage d’un immeuble en feu.
Il ne fut pas pris dans une fusillade entre la police et des gangsters.
Il ne trouva pas une mallette pleine d’argent, de bijoux ou de documents secrets.
Aucun homme en noir ne lui remit des instructions codées afin qu’il prenne le premier vol pour Tanger, Amsterdam, Paris ou Moscou.
Il ne rencontra pas une belle femme assise seule dans un bar à la lumière tamisée, qui lui aurait fait un sourire séduisant.
Son portable ne sonna pas une seule fois.
Les gens ne firent pas attention à lui dans la rue, et personne ne le suivit.
Il n’éprouva aucune sensation physique inhabituelle, et aucune idée, frayeur ou souvenir ne lui vint tout à coup à l’esprit.
Quand il fut arrivé, il constata que personne n’avait forcé et saccagé son appartement, dans lequel rien ne manquait.
Il n’y avait rien d’important au courrier, ni de messages sur le répondeur.
Ressortant plus tard acheter des cigarettes, il ne fut le témoin d’aucun crime ni accident, ni n’eut la chance de croiser une belle femme en quête de protection et d’un endroit où se cacher.
Ses numéros de loterie ne sortirent pas.
Lorsqu’il regarda au dehors par la fenêtre, il ne vit que des immeubles et des voitures.
Il n’entendit aucun bruit bizarre en provenance de l’appartement d’en face.
Quand il se mit au lit, il n’eut aucun mauvais pressentiment, ni n’eut à réfléchir à aucune affaire importante à traiter le lendemain.
Il ne fit aucun rêve qui se révèlerait prophétique.
Inutile de préciser qu’il ne se réveilla pas dans une étrange chambre d’hôtel, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.
(«Life without drama», in Suburban chicken-strangling stories, 1992, ici traduit par Ph Billé).
vendredi 27 février 2009
Lettre documentaire 456
RACINES DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE : ARTHUR SCHOPENHAUER (1788-1860)
par Crad Kilodney
Schopenhauer est de loin mon philosophe allemand préféré, parce que je peux m’identifier à lui. C’était un reclus, un élitiste, un grognon mais aussi un excellent écrivain. Il détestait la plupart des gens mais il adorait ses chiens. Moi aussi, je déteste la plupart des gens mais j’aime bien les chiens des autres (sauf ceux qui aboient sans arrêt). Schopenhauer pensait que l’aspect le plus important de la nature humaine était la motivation individuelle. (C’est aussi ce qui rend mes histoires si brillantes.) Il préférait l’aristocratie à la démocratie et pensait que le meilleur moyen de réaliser l’Utopie était de stériliser les imbéciles et d’apparier les mâles et les femelles supérieurs. Hegel le vainquait d’avance. Ils enseignaient tous deux la philosophie à l’Université de Berlin. Schopenhauer considérait Hegel comme un imposteur et il ne comprenait pas pourquoi la salle de cours de Hegel était toujours pleine, tandis que la sienne était pratiquement vide. Ce qu’il ignorait, c’est que Hegel s’était arrangé en secret pour qu’une femme aux gros seins viennent assister à ses cours, sachant que tous les étudiants mâles s’y présenteraient, rien que pour la regarder. La famille de Schopenhauer était prospère. Elle possédait une chaîne de solderies gérée par des Indiens. Mais ces Indiens étaient d’une caste supérieure aux zigotos qui tiennent les solderies d’aujourd’hui, et ce fut par leur intermédiaire que Schopenhauer eut connaissance des Upanishads, une œuvre philosophique qui eut une influence sur son propre livre, Le monde comme volonté et comme représentation (1819). Si vous étiez déjà de ce monde dans les années 60, vous entendiez de temps en temps des gens faire allusion aux Upanishads, mais de nos jours vous ne le trouverez plus dans aucun magasin. Et si vous entrez dans une solderie et demandez aux Indiens s’ils connaissent les Upanishads, ils croiront que vous parlez d’une sorte de volets roulants. Alors, n’en parlons plus. Essayez juste de vous élever au-dessus des désirs humains et d’atteindre à l’illumination par le détachement. Si ça ne marche pas, regardez plein d’idioties à la télé et tâchez de bloquer le monde extérieur à l’extérieur de votre esprit. A l’extérieur, il n’y a que des conflits causés par les volontés antagoniques, tout n’est que souffrance et frustration, et vous ne parviendrez à aucune sorte de plénitude, surtout à Toronto, où il n’y a plus de femmes normales avec qui coucher. (Ne pensez même pas aux putes blanches droguées de Sherbourne Street.) Schopenhauer serait totalement d’accord avec moi. Il était quelque peu misogyne, mais on ne peut pas lui en vouloir. Il a été poursuivi en justice par cette pute nommée Marquet, qui savait qu’il avait de l’argent et qui l’a provoqué jusqu’à ce qu’il la gifle, après quoi elle a prétendu avoir été sévèrement battue. Elle avait une amie qui est venue témoigner pour elle au tribunal. C’était un coup monté, et Schopenhauer a dû payer. Pareil qu’au Canada. Ici ça aurait fait la une du Toronto Star : Une femme battue par un philosophe riche. (L’article à côté : Un enfant infirme retrouve son petit chien.) Quand j’aurai fini de construire ma machine à remonter dans le temps, je vais aller régler son compte à cette pute. On dit que Schopenhauer était athée, mais il avait trouvé une obscure secte religieuse qui adorait les animaux, et comme il était un ami des bêtes, il s’y était affilié, mais juste pour le contact social, pas tellement pour la théologie. Il avait connu cette secte par l’intermédiaire d’une prostituée qui aimait les chiens, mais d’une autre manière. Cette secte, qui n’avait pas de nom, adorait une tortue géante, et certains cinéphiles pensent que ce fut le modèle du monstre japonais Gammera. Quelqu’un pourrait sûrement obtenir une bourse du Gouvernement Canadien pour étudier la question. Récemment, un professeur d’économie à San Francisco a publié un article expliquant la philosophie de Schopenhauer comme un «prolégomène au concept actuel d’indistinction». C’est là un exemple de ce que les Français appellent «vouloir péter plus haut que son cul». Quiconque utilise le mot «prolégomène» a lui-même un grave problème d’indistinction. Seules les têtes de nœuds utilisent le mot «prolégomène». Après sa mort, Schopenhauer eut une plus grande influence sur le monde que Hegel (ce qui est une bonne revanche pour l’épisode berlinois). Il est bon de se venger, même à titre posthume. Les gens de gauche aujourd’hui aiment Schopenhauer parce qu’il a écrit quelques textes en faveur des droits des animaux, des droits des femmes, et des gens de couleur. Personnellement, je pense qu'ils en abusent un peu, mais qui suis-je pour toucher à sa réputation ? Ah oui, et j’ai failli oublier : Schopenhauer a inventé l’omelette occidentale. Il mettait des œufs, du jambon haché, de l’oignon, du poivre vert, et des champignons (mais pas de lait ni de fromage). Non, je n’ai pas de source à ce sujet. Mais vous pouvez le répéter à tous les gens que vous connaissez.
Bibliographie :
1. La métaphysique junior en action, par J. C. Tressler. D. C. Heath & Co, 1956.
2. Le philosophe mis à nu, par Pénélope Ashe. Lyle Stuart, Inc, 1969.
3. Brume sur Weimar, par Hedwig Fliege. Alliance Féministe de Plattsburgh, 1988.
(« Roots of German philosophy », 6/10, in New writings, 21 octobre 2008)
lundi 23 février 2009
Lettre documentaire 455
CRAD FANTôME
par Crad Kilodney
Mon âme a quitté mon corps au moment de mon choix – un privilège seulement accordé à certains réincarnés. Il y avait une lueur au-dessus de moi, dans laquelle j’étais censé pénétrer. Mais j’ai choisi de ne pas y aller. Nul n’est obligé de franchir le pas, voyez-vous. Nous disposons du libre arbitre sur tous les plans. Si une âme préfère rester sur le plan terrestre, elle peut. Elle devient un fantôme.
Certains fantômes restent sur terre parce qu’ils sont désorientés et ne comprennent pas qu’ils sont morts. D’autres ont un fort attachement à un lieu particulier. Dans mon cas, je n’étais simplement pas pressé de passer de l’autre côté.
Comme je m’y attendais, personne ne s’est inquiété de ce que je devenais, tant qu’on ne s’est pas aperçu que mon loyer était impayé. (J’avais toujours payé mon loyer très ponctuellement.) Mon propriétaire chinois a trouvé mon corps. Il était ennuyé. Il a appelé sa femme et lui a parlé en chinois. Puis il a appelé la police. Mon corps a finalement été incinéré, comme personne ne venait le réclamer.
Le lendemain, le propriétaire et sa femme sont revenus avec un stock de caisses, pour emballer mes biens. Sur mes étagères, bien en évidence, il y avait un grand dossier noir où était inscrit TESTAMENT. Impossible de le rater. Il contenait une copie de mon testament et des instructions pour appeler mon avocat. La femme du propriétaire a mis ce dossier dans une caisse sans même remarquer ce qui était marqué dessus. Charmante femme, mais stupide.
Le propriétaire a essayé d’appeler quelques uns des numéros de téléphone de mon carnet d’adresses, qui était un fouillis d’indications récentes et anciennes, mais il n’est parvenu à contacter aucun de mes parents et amis, et je ne lui en veux pas.
Mes propriétaires n’ont jamais su que j’étais écrivain, donc ils ont jeté tous les papiers imprimés qu’ils ont trouvé, y compris quelques livres et documents qui auraient mérité d’être conservés. Heureusement, j’avais depuis longtemps transféré pratiquement tout ce qui concernait ma carrière littéraire à la bibliothèque universitaire, mais dans ce qu’ils ont jeté, il y avait quelques éléments qui auraient intéressé cette institution.
Mon avocat, Peterson, n’a appris ma disparition que presque un an après, et tout à fait par hasard. Mon testament a finalement été exécuté mais avec beaucoup de retard, et une certaine confusion en ce qui concerne les transferts d’argent.
Quand mon appartement a été vidé, des ouvriers chinois sont venus et ont remplacé la fenêtre vieille de 120 ans (chose que j’avais longtemps réclamée sans jamais l’obtenir), installé une nouvelle moquette et repeint les murs.
J’ai passé mes premières journées comme fantôme à aller et venir dans Sherbourne Street, à essayer d’ennuyer les gens que je n’aimais pas (principalement des drogués petits-blancs et des prostituées), mais il faut longtemps pour apprendre à concentrer son énergie à cet effet.
Mon appartement a été loué à un étudiant coréen. Il parlait bruyamment au téléphone et avait un rire haut perché qui ne me plaisait pas, et il faisait une cuisine malodorante. Alors j’ai décidé de me débarrasser de lui. J’étais capable de faire des choses simples, comme de renverser de petits objets dans la salle de bain. Au bout d’un certain temps, il a déménagé. Je ne sais au juste s’il était inquiet ou simplement ennuyé.
Le locataire suivant était un noir, que j’ai tout de suite détesté. Je ne supportais pas son allure. J’ai tapé sur les murs, perturbant ainsi son sommeil plusieurs nuits de suite. Il devenait fou à essayer de comprendre d’où provenaient les coups. Une nuit, pendant qu’il dormait, je suis arrivé à ouvrir la porte du frigo. Quand il l’a vue en se réveillant, il a paniqué et a aussitôt déménagé.
Après lui, c’est une jeune fille philippine quelconque, qui a pris sa place, et elle m’a assez plu pour que je la laisse tranquille. Elle est encore là.
Bien que j’aie vécu 22 ans dans cet appartement sur Isabella Street, je ne m’y sens pas fixé. Alors je me promène aux alentours, je circule invisiblement parmi les personnes physiques sans avoir aucune interaction significative, tout comme je le faisais quand j’étais en vie. Ce qui me ferait le plus grand plaisir, ce serait de trouver des gens qui jouent de la planchette Ouija, de sorte que je pourrais communiquer avec eux, mais les planchettes Ouija ne sont plus très populaires. Toutefois, j’ai le projet à long terme de pénétrer dans toutes les habitations de Toronto, rue après rue, bâtiment par bâtiment, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui possède une planchette Ouija. Je n’ai pas idée du temps que cela prendra. Si j’entre chez vous, ne vous en faites pas. Vous ne saurez même pas que je suis là. Je serai reparti quelques secondes plus tard.
Je vois d’autres fantômes de temps en temps, mais d’ordinaire nous nous croisons sans nous parler, ce qui peut paraître bizarre. C’est peut-être à cause de moi. Je n’ai jamais été très sociable.
Tout compte fait, devenir fantôme est un progrès. Je ne suis plus d’aussi mauvaise humeur que je l’étais. Je n’ai plus besoin de prendre de pilules pour mon dos . Je n’ai pas d’impulsions sexuelles. Je n’ai plus besoin de manger, de boire, ni de dormir. J’ai assez bonne mine, comme quand j’étais dans la trentaine. Et je ne m’ennuie jamais. Je peux entrer gratuitement dans tous les cinémas.
Je pense que la principale raison pour laquelle je continue de traîner sur le plan terrestre, c’est que je veux voir se déployer ma renommée posthume. Car cela va arriver. Croyez-moi. Les bibliothécaires de l’Université sont en train de passer au crible tous les paquets que je leur ai remis, et qui ne devaient pas être ouverts avant ma mort. L’Université a hérité de beaucoup plus d’argent qu’elle n’aurait jamais imaginé obtenir d’un pauvre couillon qui passait son temps à colporter ses propres livres dans la rue. Il n’y a rien comme un legs à six chiffres pour faire causer dans les cercles littéraires et académiques. Or mon testament stipulait que tous mes droits d’auteur seraient automatiquement reversés dans le domaine public. Quelque Chinois décidera de faire de l’argent en piratant tous mes vieux livres, mais ce sera alors légal, et la Chine sera envahie par toutes les mauvaises traductions de Crad Kilodney qui se vendront comme du chop suey dans tout le pays. (ALORS les éditeurs canadiens voudront me publier !)
C’est là ce que l’on désigne communément sous le nom d’ «immortalité». Pour un écrivain, c’est la seule chose qui vaille. Mais il vous faut être mort, pour en profiter.
(« Ghost Crad », in New writings, 30 juillet 2008, ici traduit par Philippe Billé)
dimanche 22 février 2009
Lettre documentaire 454
TROUS de VER
par Crad Kilodney
Les savants (et quand je dis « les savants », je me réfère, bien sûr, aux savants) n’ont pas encore examiné l’existence d’un phénomène que nous avons tous remarqué depuis longtemps.
Il y a dix minutes, une boîte d’allumettes, qui aurait dû se trouver sur la table basse devant moi, a complètement disparu. Je l’ai cherchée partout, sans pouvoir la retrouver. Or quelque cinq minutes plus tard, elle était de retour, à l’endroit exact où elle devait être.
C’est arrivé à tout le monde. Vous cherchez un simple objet – un peigne, un bouton, un stylo, un billet – qui se trouvait juste devant vous un moment avant, et qui n’y est plus. Vous le cherchez, mais vous ne pouvez pas le trouver. Puis, pendant que vous ne regardez pas, il revient mystérieusement au bout de quelques minutes, parfois plus longtemps. Soit l’objet est exactement à sa place, ou dans les environs, soit, dans les pires cas, dans des endroits totalement inexplicables (derrière le frigo, sous le canapé, dans la salle de bain, sur le bord de la fenêtre, etc.).
Vous avez probablement pensé que votre vue baissait, ou que vous avez juste eu un dérangement psychique passager. Mais ce n’est pas l’explication. En vérité, l’objet a disparu dans un «trou de ver».
Un «trou de ver» est une espèce de distorsion de l’espace-temps, qui fait en quelque sorte irruption dans votre existence pour des raisons inconnues. Il a deux bouts, comme un tube, et pour ainsi dire il flotte ou volette de-ci de-là. Si un bout vient à passer devant un objet, hop ! il disparaît. Au bout d’un moment, il ressort à l’autre bout, puis le trou de ver se referme et disparaît à son tour.
Vous me demanderez, s’il en est ainsi, pourquoi est-ce que votre chien ou votre femme ne disparaissent pas ? Eh bien, c’est très simple. Ils sont trop gros pour passer par le trou de ver.
Et je ne veux pas entendre d’objections de psychologues, comme quoi cela ne serait qu’une illusion, à laquelle chacun est sujet de temps en temps. Je m’attends bien à cet argument. Ils veulent nous faire croire que nous avons un problème psychologique, parce que c’est leur gagne-pain. Ils n’admettront jamais l’existence des fantômes, des ovnis, ou des phénomènes parapsychiques. C’est juste notre esprit faillible, qui nous joue des tours !
Eh bien, laissez-moi vous raconter, un ami à moi a perdu ses clés. Il les avait posées sur sa commode, et il était allé se brosser les dents dans la salle de bain. Quand il est revenu dans sa chambre, les clés avaient disparu. Il a fouillé toute la pièce, en vain. Deux heures après, il a retrouvé ses clés... dans la cuisine, et plus précisément dans la litière du chat ! Alors que le chat avait été dehors pendant tout ce temps ! Expliquez-moi ça, Monsieur le Je-Sais-Tout Psychologue !
(« Worm holes », in New writings, 8 mai 2008, ici traduit par Philippe Billé)
vendredi 13 février 2009
Lettre documentaire 450
RACINES DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE : OSWALD SPENGLER (1880-1936)
par Crad Kilodney
Oswald («Ozzie») Spengler naquit à Blankenburg, dans les montagnes du Hartz, une région infestée par les canaris. Les canaris, cependant, étaient utiles dans les mines des environs. Le père de Spengler commença sa carrière comme technicien des mines, mais la termina comme employé de la Poste. C’est probablement ce qui amena Spengler à considérer que l’Occident était en déclin, sujet sur lequel il devait écrire plus tard. Il avait l’habitude de marcher en descendant les collines, mais jamais en les montant, ce qui lui valut d’évidents ennuis. Dans sa jeunesse, il souffrait de migraines et d’angoisse, et à l’âge de 25 ans il fit une dépression nerveuse. Pendant la période de vie en solitaire qui s’ensuivit, il s’essaya à l’écriture et produisit un conte pour enfants intitulé «Ludwig, le gentil cachalot». Cette histoire resta inédite, mais elle était prophétique du fait que l’auteur devait plus tard se lier d’amitié avec Ludwig Wittgenstein, lequel avait en effet une allure de cachalot. Spengler enseigna au lycée de 1908 à 1911. Il enseignait la grammaire et entraînait aussi l’équipe de volley, qui avait de bons résultats. A la mort de sa mère en 1911, il sombra dans la dépression et déménagea à Munich, où il vécut frugalement, restant chez lui à lire des livres. Il resta vierge jusqu’à la parution de son grand ouvrage Le déclin de l’Occident, en 1917. Ce fut un énorme succès, pour un livre de philosophie, ce qui lui donna tout d’un coup la cote avec les dames. C’est à cette époque que Wittgenstein devint son ami et l’emmena dans tous les bordels de Munich. Le déclin de l’Occident dit en gros que toutes les civilisations suivent un processus au long duquel elles mûrissent, puis commencent à pourrir et à tomber en décadence. Mais si l’Occident était déjà en déclin en 1917, pourquoi donc tous ces rastaquouères du Tiers-Monde veulent-ils maintenant immigrer ici ? Nous devrions peut-être les avertir, «Hé, nous sommes en déclin ! Retournez au Sri-Lanka !» Quoiqu’il en soit, le livre de Spengler fut très en vogue auprès des beatniks américains et d’écrivains comme Kerouac, Burroughs et Ginsberg. Il eut aussi une forte influence sur Alice Cooper, Ricky Nelson (fils d’Ozzie, bien sûr !), les Herman’s Hermits, et Bobby Darin. Le magicien d’Oz, de L. Frank Baum, était en réalité une fable basée sur Le déclin de l’Occident, «Oz» étant dérivé d’ «Ozzie» (Spengler). Spengler écrivit aussi un livre d’aphorismes intitulé Années décisives, dans lequel on trouve celui-ci : «Va toujours à l’enterrement des autres, sinon ils n’iront pas au tien.» La propriétaire de Spengler à Munich l’appelait «le Marsupial triste de la philosophie allemande», car il transportait ses livres et ses affaires dans un sac pendu sur son ventre et avait toujours un air lugubre (avant la parution de son livre et son déniaisement). Elle déclara également, juste avant de mourir, qu’elle avait retouché le manuscrit du Déclin de l’Occident en coupant les passages ternes, mais les chercheurs n’y croient guère, car les passages ternes s’y trouvent encore bel et bien. On peut voir une statue de Spengler devant le North Residence Hall de l’Université Dordt, à Sioux Center, dans l’Iowa, où le philosophe a encore de nombreux enthousiastes.
Bibliographie :
1. Hommes singes de la forêt pétrifiée, par Billy Bob Heilbutt. Oglethorpe Univ. Press, 1980.
2. Tyrans teutoniques et essor du révisionnisme, par Helmut Blatz-Piranha. Société Anthropologique du Bassin Amazonien, 1997.
3. Munich souterrain : la zone interdite, par Harvey Agapopolis. Winkie Books, 1973.
(«Roots of German philosophy» (2/10), in New writings, 12 septembre 2008, ici traduit par Philippe Billé)
lundi 9 février 2009
Lettre documentaire 449
LE JARDINAGE POUR LES HANDICAPES
par Card Kilodney
Même si vous êtes, mettons, complètement hors service et dans un fauteuil roulant, vous pouvez cependant jardiner, ok ? Des millions de handicapés croient qu’ils ne peuvent pas, mais c’est seulement parce que personne ne leur a dit comment s’y prendre, et c’est ce que je vais essayer de faire.
Bon, la première étape, c’est de semer des graines. Attendez qu’il ait fini de pleuvoir, que le sol soit bien ramolli. Prenez un long bâton (comme un manche à balai) et vos graines, et sortez dans le jardin avec votre fauteuil roulant. Essayez de farfouiller le sol au maximum, pour ameublir la surface, et jetez vos graines. Puis remuez la terre à l’aide du bâton et tâchez de recouvrir les graines pour que les oiseaux ne les mangent pas. Une autre façon de semer les graines et d’en répandre partout sur vos vêtements, puis laissez-vous tomber du fauteuil roulant et vautrez-vous par terre. Les graines devraient se coller à la terre humide. Vous pouvez alors essayer de vous débrouiller pour les recouvrir d’humus et pour regrimper dans votre fauteuil roulant. Je ne sais pas si ça marche vraiment, mais vous pouvez toujours essayer.
La deuxième étape, c’est de surveiller de temps en temps, par exemple en arrosant, en écrabouillant les bestioles, tout ça. Bien sûr, plus vous sortez souvent, plus vous courez de risques de vous enliser, et si vous vivez dans un voisinage comme le mien, personne ne fait attention à quelqu’un qui crie. Alors vous feriez peut-être mieux de rester à l’intérieur et d’espérer que tout se passe bien.
La troisième et dernière étape, c’est de récolter vos légumes. (Si vous avez semé des fleurs, c’était idiot, parce que vous auriez pu les faire pousser en pot à l’intérieur et les installer sur le bord de la fenêtre.) Maintenant il vous faut sortir et aller déterrer ces légumes, parce que vous ne vous attendez tout de même pas à ce que ce soit toujours les autres qui vous nourrissent, hein ? Bon, alors sortez et essayez de les déterrer. Je me demande comment vous pourriez manier une pelle. Vous pourriez sûrement prendre un de ces outils en forme de griffe (je ne sais pas comment ça s’appelle), l’attacher au bout de votre long bâton et essayer d’arracher les légumes du sol de cette façon.
Le premier vice-président de Lincoln, Hannibal Hamlin, fut le premier Américain notable à jardiner depuis un fauteuil roulant. Ca n’intéressait pas Lincoln, au lieu de ça il est allé au théâtre et s’est fait tirer dessus, ce qui est mal.
Un autre conseil à donner, pendant que j’y pense, c’est d’éviter absolument de vous déplacer en fauteuil roulant près d’une projection de film, parce que si vous avez un accident et que vous n’arrivez pas à vous relever, tout le monde pensera que vos cris font partie du film, et personne ne s’occupera de vous.
Le fait d’être en fauteuil roulant aiguise vos autres sens, donc vous n’avez aucune excuse pour ne pas jardiner. Si vous êtes prétendument handicapé mais PAS en fauteuil roulant, vous n’avez pas besoin de cet article, et vous ne devriez pas mendier de la sympathie. Vous ne méritez pas votre pension d’invalidité, mais votre médecin véreux vous a fait une attestation, et maintenant Jojo le Contribuable est piégé.
Pour les autres, que ces critiques ne concernent pas, j’espère que j’ai un tant soit peu amélioré votre vie de handicapé.
(«Gardening for the disabled», in New writings, 4 février 2009, ici traduit par Philippe Billé)
dimanche 25 janvier 2009
Lettre documentaire 447
LES PIRES CHOSES POUR VOUS
par Crad Kilodney
J’ai établi la liste des dix choses les plus mauvaises pour vous, d’après différentes autorités scientifiques :
1. La purée en flocons.
2. L’eau du robinet.
3. L’eau en bouteille.
4. Le sucre.
5. Le sel.
6. Les édulcorants artificiels.
7. Le porc.
8. Les plats cuisinés.
9. La lumière du soleil.
10. Les plastiques souples.
Et voilà. J’aurais cru que peut-être le cyanure, la ciguë, la strychnine, le gaz neuroplégique, ou le plutonium seraient les pires choses pour vous, mais de toute évidence ils n’entrent même pas dans le top ten. D’un autre côté, le tabac et l’alcool non plus, ce qui est une bonne nouvelle.
La purée en flocons est la plus grosse surprise. Un ami, expert en programmation informatique, m’assure que la purée en flocons accélère le métabolisme par l’apport massif d’hydrates de carbone. C’en est trop pour votre organisme, qui se dérègle, et vous mourez. J’ai pensé alerter les gens, quand je vais dans mon supermarché habituel, mais je veux pouvoir continuer d’y faire mes courses.
L’eau du robinet contient des tas de vilains produits chimiques supposés la rendre potable ou prévenir les caries, mais si vous voulez savoir ce que vous buvez réellement, regardez ces taches de rouille sur le mobilier de votre salle de bain. Vous ne pouvez pas vous en débarrasser.
L’eau en bouteille, c’est juste de l’eau du robinet avec une étiquette par-dessus. Je tiens cela de nombreuses sources incontestables, y compris un épicier chinois.
Le sucre vous donne du diabète et des maladies cardiaques, sans compter que ça vous pourrit les dents. Il y a aussi une corrélation à 90 % entre l’addiction au sucre et le comportement violent (Voir la Revue de l’Alimentation et de la Violence, Sept. 2004).
Le sel est mauvais pour votre cœur et pour la circulation sanguine. Ca détruit aussi vos cellules nerveuses. Si vous laissez vos enfants manger des amuse-gueule salés, vous êtes un assassin.
Les édulcorants artificiels provoquent d’horribles mutations chez les souris, comme l’ont prouvé les expériences en laboratoire à l’université d’Ornskoldrik, en Suède, qui s’est spécialisée dans ce genre de choses. Le savant qui a fait cette découverte a été cité pour le Prix Nobel, ou quelque autre.
Le porc ne contient pratiquement que du gras, qui vous bouche les artères, et vous tombez raide mort sans vous y attendre. (Si les cochons eux-mêmes ne tombent pas raides morts, c’est qu’ils sont habitués.)
Les plats cuisinés sont pleins de conservateurs – nitrates, nitrites, ou des trucs dans ce genre. Les explosifs aussi sont à base de nitro-quelque chose. Tout ce qui contient n’importe quelle sorte de nitrogène, soit d’azote, est mortel car – croyez-le ou pas – il n’y a pas d’antidote à l’azote !
La lumière du soleil provoque le cancer de la peau, donc vous ne devriez pas sortir du tout pendant la journée. La lune reflète la lumière du soleil, donc elle est tout aussi mauvaise. Et les étoiles sont également des soleils, donc leur lumière est exactement la même. Recouvrir tout votre corps de crème solaire très haute protection réduit le danger d’environ 15 %, ce qui est toujours mieux que rien.
Les plastiques souples contiennent ce qui s’appelle des phthalates, qui donnent le cancer aux bébés et vous détruisent les reins. Les rideaux de douche en émettent sous l’action de l’eau chaude, et vous ne pouvez pas vous en débarrasser. Ca vous traverse carrément la peau.
La bonne nouvelle, c’est que l’alcool est réellement bon pour le cœur, que la caféine stimule le cerveau, et que la nicotine est un régulateur de l’humeur. Les Mormons, toutefois, proscrivent les trois, ce qui explique pourquoi leur espérance de vie est si brève, qu’ils ont besoin de convertir d’autres gens pour maintenir leur population (Voir la Revue des Etudes Alimentaires et Religieuses, Juillet 1997).
("The worst things for you", extrait de New writings, 6 mai 2008, ici traduit par Philippe Billé)
jeudi 4 décembre 2008
Lettre documentaire 443
MA RENCONTRE EXTRA-TERRESTRE
par Crad Kilodney
Je me suis longtemps moqué des histoires d’extra-terrestres. Plus maintenant. Voilà ce qui m’est arrivé.
J’étais au volant sur une autoroute, dans la campagne au nord de Toronto, il y a quelques mois. Une grande lueur bleuâtre apparut dans le ciel, sur ma gauche. Tandis qu’elle se rapprochait, mon moteur cala. La lumière se posa sur le sol. C’était... une soucoupe volante ! Deux silhouettes descendirent en flottant du dessous de la coque. Elle s’approchèrent de moi. J’étais terrifié. Mon corps était étrangement glacé. Ces êtres avaient un vague aspect humain mais ils étaient de petite taille et avaient de grosses têtes chauves avec de grands yeux. Ils portaient des habits argentés.
Ma portière était verrouillée, mais ils l’ouvrirent sans peine. « Ne craignez rien, me dirent-ils télépathiquement. Veuillez nous suivre.
- Ne me faites pas de mal, implorai-je. Je ne veux pas qu’on fasse des expériences sur moi.
- Nous ne ferons pas d’expérience avec vous » répondirent-ils.
Ils me tenaient doucement par les bras, et j’avais l’impression de flotter avec mes pieds au-dessus du sol. Arrivés au vaisseau, nous nous y hissâmes en flottant par une écoutille. Je me retrouvai dans une pièce violemment éclairée. Tout était blanc, lisse et propre. Il me firent asseoir sur un siège confortable.
« - Je m’appelle Zor, dit l’un d’eux.
- Et moi Bax, dit l’autre.
- Alors c’est vrai, dis-je, toutes ces histoires de gens que l’on emmène.
- Nous n’avons emprunté d’humains que pendant de courte périodes, pour étude scientifique, dit Zor. Nous n'avons fait de mal à aucun. Notre étude des habitants de la Terre est presque complète. Nous passerons bientôt à une autre planète. Cependant, il y a encore une chose que nous aimerions savoir, au sujet de votre peuple, quelque chose que nous n'avons pas encore réussi à comprendre. C'est un mystère pour nous. Nous voudrions que vous nous l'expliquiez.
- Ah, je vois, dis-je avec soulagement. Que voulez-vous savoir?
- Veuillez nous expliquer la parade de la Gay Pride, dit Bax. Nous ne la comprenons pas. Nous avons visité des centaines de planètes habitées, mais nous n'avons jamais rien observé de tel auparavant.
- La Gay Pride?... Oh... Eh bien... Je vais faire de mon mieux pour vous expliquer.» Les deux extra-terrestres me dévisageaient attentivement, les yeux grand ouverts. Je rassemblai mes idées pendant quelques instants. «Eh bien, pour commencer, sachez que nous avons deux sexes, mâle et femelle.
- Oui, nous le savons, dit Zor.
- Oui, bien sûr... Hum... Oui... Alors, voyez-vous, certains humains préfèrent avoir des relations sexuelles avec des gens du même sexe.
- Nous sommes au courant, dit Bax. C’est un trait courant, chez les espèces partiellement civilisées.
- Oh... d’accord... si vous le dites.
- C’est un défaut génétique, poursuivit Bax. C’est la même cause dans tous les cas. Vous ne le saviez pas ?
- Heu, eh bien, pas vraiment, mais je vous crois, si vous le dites.
- Croyez-nous, dit Bax. Nous avons une parfaite connaissance de la biologie humaine.
- Bon, d’accord, dis-je. Et le mot gay, c’est de l’argot pour dire «homosexuel».
- Nous le savons bien, dit Bax, sur un ton où perçait l’impatience.
- Bon... Heu, alors, je suppose que vous savez ce que signifie pride, la fierté ?
- Oui.
- Et je suppose que vous savez aussi ce qu’est une parade ?
- Oui, nous savons ce qu’est une parade, dit Bax avec une pointe d’exaspération. Mais nous ne comprenons pas le concept de Gay Pride Parade.
Je me sentis momentanément impuissant. Cependant, ne voulant pas avoir l’air idiot, je repartis à l’assaut. « Bon, eh bien... voyez-vous, les gays veulent montrer à tout le monde combien ils sont fiers.
- Fiers de quoi ? demanda Zor. D’avoir des rapports sexuels non reproductifs avec des gens du même sexe ?
- Eh bien... pas exactement... c’est plutôt que... » Je dus faire une pause pour réfléchir. Je me grattai le menton pensivement pendant quelques secondes. « Je vais vous dire de quoi il s’agit en réalité. C’est purement politique.
- Vous voulez parler d’un pouvoir politique ? demanda Zor.
- Oui, c’est ça. C’est une question de pouvoir. Les gays se sentaient sans pouvoir, mais au fil du temps ils se sont organisés pour en avoir, et maintenant ils en ont beaucoup. Alors, ils font une parade chaque année pour manifester leur pouvoir.
- Quel pouvoir ont-ils, s’ils sont une minorité ? demanda Bax.
- Eh bien, personne ne veut les offenser. » Les extra-terrestres se regardèrent d’un air perplexe. « Voyez-vous, dans ma ville, et dans plein d’autres villes, les gays sont assez nombreux pour créer des problèmes, s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent. Ils peuvent forcer les plus hautes autorités à leur témoigner de la sympathie, même si elles n'en ressentent pas.
- Mais pourquoi une parade est-elle nécessaire ? insista Bax.
- Ils y tiennent, et ils l’obtiennent, dis-je. Bien sûr, ils prétendent que c’est juste une célébration festive, mais en réalité c’est une démonstration de force.
- Je commence à comprendre, dit Zor en hochant la tête. Tu vois, Bax, c’est ainsi qu’ils mesurent l’accroissement de leur pouvoir.
- C’est ça, approuvai-je.
- Aaah, dit Bax en hochant la tête à son tour. Mais s’ils adoptent des pratiques sexuelles déviantes, le reste de la population ne reconnaît-elle pas que c’est anormal ? »
Je repris ma respiration. « La plupart des gens ne savent plus ce qui est normal ou anormal. Je pense que c’est comme avec la propagande. Avec le temps, vous vous y habituez, et vous finissez par l’accepter. Je pense que nos valeurs sociales ont changé. C’est mal vu, de dire de quelqu’un qu’il est anormal.
- Donc, ce que vous nous racontez, en résumé, c’est qu’une minorité de votre population, qui souffre d’un défaut génétique la conduisant à avoir des rapports sexuels avec des gens du même sexe, est capable de se rassembler en grand nombre une fois par an dans votre ville, pour manifester son pouvoir politique, et la majorité n’y objecte rien ?
- Exactement.
- Les gens ne savent-ils pas que les déviants mâles s’introduisent le pénis dans l’anus, et que les femmes se lèchent la vulve et refusent de porter des enfants ?
- Bien sûr, qu’ils le savent. »
Bax secoua la tête pour exprimer son étonnement.
« Qu’est-ce qu’un chutney ferret [Expression péjorative désignant les homosexuels masculins, NdT]? demanda Zor.
- Un quoi ?
- Chutney ferret. Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Oh, mon Dieu... Je ne veux pas prononcer les mots. Lisez plutôt dans mes pensées. » J’imaginai la chose.
« Oh, c’est vraiment dégoûtant ! s’exclamèrent les extra-terrestres.
- Désolé, mais vous avez insisté. »
Bax ouvrit un tiroir et en sortit un magazine. C'était une revue gay intitulée La Joie du Marin. La couverture montrait un homme nu qui portait juste une casquette de marin blanche.
«Pourquoi cet homme porte-t-il un couvre-chef? demanda-t-il.
- Cela symbolise la force militaire océanique, expliqua Zor.
- La force militaire ! s’exclama Bar, inquiet. Les armées terrestres possèdent des armes nucléaires ! Les déviants contrôlent-ils les forces militaires ?
- Je n’ai pas dit ça, coupai-je. C’est simplement que... heu... eh bien... les, heu... DEVIANTS mâles... trouvent une excitation sexuelle dans l’attirail et les symboles militaires.
- Y en a-t-il aussi dans les forces militaires ? demanda Bax.
- Oh oui, absolument. »
Zor et Bax se regardaient. Leur yeux clignaient, chose que je n’avais pas remarquée auparavant. Je détectai un bourdonnement télépathique circulant entre eux. Ils étaient manifestement troublés.
Bax se tourna vers moi. « Nous sommes très inquiets pour votre planète. Elle est en danger. Je pense que votre population ne se rend pas compte du danger.
- Oui, dit Zor. Cette parade de la Gay Pride est un phénomène très inquiétant. N'y a-t-il pas un moyen d'y mettre fin?
- Impossible, dis-je. Les gais ont acquis trop de pouvoir, et ils en acquièrent plus encore chaque année. Ils modifient les lois, ils règnent sur les médias, et ils écrasent leurs ennemis.
- Mais vous-même, vous n'approuvez sûrement pas, me demanda Zor. Nous détectons que vous êtes normal.
- Bien sûr, que je n'approuve pas. Mais qu'y puis-je?» J'eus tout à coup une inspiration.
«Vous pourriez nous aider. Vous pourriez sauver la terre!
- Comment? demanda Zor.
- Détruisez la Gay Pride!»
Bax soupira. «Il est contraire à notre éthique de nuire aux autres êtres intelligents.
- Mais c'est un cas spécial, ne voyez-vous pas? Je vous demande de l'aide de la part de la Terre - ou du moins, de la population normale! Ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques milliers de personnes, pour en sauver des millions d'autres?» Les extra-terrestres considérèrent le sujet. «Ils ne tarderont pas à contrôler les armes nucléaires! insistai-je. Ils seront bientôt sur la lune, puis sur Mars! Ils vont se répandre dans tout l'univers! Ce n'est qu'une question de temps!»
Un autre bourdonnement télépathique circula entre les extra-terrestres. Je perçus également quelques termes - il était question de «Mission Spéciale».
Zor se tourna vers moi. «Quand la prochaine parade de la Gay Pride aura-t-elle lieu dans votre ville?
- Le premier week-end de juillet, si vous connaissez notre calendrier.
- Oui. Nous allons faire nos préparatifs pour cette date, dit fermement Zor. Ne vous approchez pas de la parade. Restez chez vous. Vous serez en sécurité.
- Et quand vous aurez terminé, tout sera-t-il... ok ?
- Tout sera parfaitement... normal, dit Bax en souriant.
- Il a fait une blague» expliqua Zor. Je souris. « Nous allons vous raccompagner à votre véhicule. »
Bax prit sortit un petite baguette de sa poche. « Vous allez tout oublier...
- Non, c’est inutile, dit Zor en repoussant la baguette de Bax. Cet individu est intelligent, et il nous a été d’un grand secours. »
Je fus reconduit vers l’écoutille et, comme précédemment, nous descendîmes et je flottai à travers champ entre les extra-terrestres qui me tenaient délicatement. Je remontai dans ma voiture. Zor ferma la portière et se pencha à la fenêtre. «Bien que votre population ne soit que partiellement civilisée, nous apprécions certains aspects de votre culture. Votre série Star Trek est très populaire sur notre planète. Nous la trouvons très amusante.
- Le capitaine Kirk est le Terrien le plus célèbre chez nous, ajouta Bax.
- Je le dirai à William Shatner, si jamais je le rencontre, répondis-je gaiement.
- Et nous aimons bien vos femelles avec les seins artificiellement gonflés, dit Bax. Nous vous souhaitons... hum... d’avoir d’excellents échanges reproductifs avec beaucoup d’entre elles avant que vos cheveux ne deviennent gris et tombent.
- Il a fait une autre blague, expliqua Zor, mais son expression était imprécise.
- Peu importe, j’apprécie.
- Votre véhicule sera de nouveau en état de marche dès que notre vaisseau aura décollé » dit Zor.
Les extra-terrestres s’éloignèrent, et je les suivis du regard tandis qu’ils regagnaient leur vaisseau et y remontaient en flottant. Dans la minute qui suivit, le vaisseau s’éleva gracieusement, puis disparut dans la nuit.
Nous sommes en juin, maintenant. J’ai l’œil sur mon calendrier. Je fais une croix sur chaque jour, avec une impatience grandissante. Cela ne va pas tarder.
* * *
(«My alien encounter», Juin 2001, extrait de Dead Man Talking, ici traduit par Philippe Billé)
mercredi 19 novembre 2008
Lettre documentaire 441
POLYCARPE, L’HOMME AUX NOMBREUSES CARPES
par Crad Kilodney
Tout le monde ou presque meurt d’envie d’en savoir plus et toujours plus sur le singulier Polycarpe, martyr chrétien du IIe siècle, évêque de Smyrne, auteur du succès de librairie Lettre aux Philippiens, et bien sûr, l’Homme aux Nombreuses Carpes ! Son histoire est sans égale, et sera bientôt portée au grand écran dans une production hollywoodienne, interprétée par Tom Cruise !
Dans sa petite enfance, Polycarpe fut vendu comme esclave à une femme riche nommée Calisto, qui l’éleva comme son propre fils. Heureux et insouciant dans sa belle propriété de la cité de Smyrne (aujourd’hui Izmir, en Turquie), il n’aimait rien tant que d’aller pêcher des carpes dans la baie, sur la mer Egée. Il semblait avoir un talent magique pour les attirer. Elles lui sautaient littéralement dans les bras. Il les caressait, jouait avec elles, et les embrassait avant de les remettre à l’eau. Il affirmait être capable de communiquer avec elles.
Il y eut une carpe à laquelle il s’attacha spécialement, il la ramena à la maison et la prit avec lui dans son lit. Calisto l’avertit que le pauvre poisson mourrait, privé d’eau, mais miraculeusement ce ne fut pas le cas. Polycarpe installait le poisson dans un grand bassin pendant la journée, et dormait la nuit avec lui. On pense maintenant que cette carpe fut un intermédiaire divin, car à cette époque Polycarpe se mit à écrire des essais ésotériques sur Dieu, qui émerveillaient les anciens de l’église locale.
A la mort de Calisto, Polycarpe hérita de son domaine et fit bientôt vivre de nombreuses nouvelles carpes avec lui dans la maison. Les visiteurs étaient toujours surpris par la profusion de carpes sautillant sur le sol, et n’ayant besoin que de s’immerger de temps en temps dans les bassins installés pour leur confort.
Quand le pasteur de l’église locale mourut, Polycarpe fut invité à le remplacer. Il remplit bientôt l’église de charmants bas-reliefs et peintures représentant des carpes. Il se fit même faire un costume de carpe, qu’il portait pendant ses sermons. Ces sermons étaient extraordinaires : il approchait une ou plusieurs carpes de ses oreilles, puis traduisait à l’assemblée ce qu’elles disaient, formulant des pensées sublimes et de divins messages, tels que nul n’en avait jamais entendu. De pieux chrétiens accouraient en foule depuis fort loin pour entendre les paroles du saint homme, à qui la sagesse divine était transmise par ses carpes bénies. Comme de bien entendu, Polycarpe fut bientôt élevé au statut d’évêque.
Dans son œuvre principale, la Lettre aux Philippiens (dont les descendants peuplent maintenant les Philippines), Polycarpe écrivit gaiement sur l’amour de l’homme pour la carpe, et vice-versa, et sur la façon dont la carpe pouvait rapprocher l’homme de Dieu. Il encourageait les Philippiens, et les chrétiens en général, à aimer la carpe et à communier avec elle, aussi bien dans l’eau que dans la chambre à coucher. Cela conduisit à la création du Mouvement Carpiste et à la fondation du très secret Ordre des Nonnes Carpistes, qui avaient pour usage de dormir avec des carpes. (Le seul couvent de Nonnes Carpistes encore existant se trouve à Lebanon, dans le Kentucky, mais il est curieusement éloigné de toute pièce d’eau !)
A cette époque (le IIème siècle après J.-C.), l’Empire Romain était commandé par l’empereur Marc-Aurèle, qui persécutait les chrétiens. Marc-Aurèle ne prenait plus guère de nouvelles des chrétiens d’Asie Mineure depuis longtemps, mais il finit par entendre parler des exploits de Polycarpe, et il ordonna l’arrestation de l’évêque de Smyrne pour avoir contesté la suprématie des divinités romaines, et pour présomption de « relations non naturelles » avec ses carpes.
Polycarpe fut menacé d’être brûlé sur le bûcher, s’il ne renonçait à ses croyances, et s’il n’avouait que sa communication avec les carpes était une imposture. L’évêque, maintenant octogénaire, ne montra aucune crainte de l’exécution. Il proclama : «La carpe est le véritable poisson de Dieu, et je suis Son pêcheur élu». Il fut alors lié au poteau, et l’on alluma le feu. Le bûcher s’enflamma, mais sans brûler Polycarpe, car une miraculeuse pluie de carpes tomba du ciel, éteignant les flammes et jetant la confusion dans la foule ! Le capitaine des gardes, enragé par cette humiliation, ordonna à ses hommes d’exécuter Polycarpe avec leurs glaives, ce qu’ils firent, donnant ainsi à la chrétienté l’un de ses plus remarquables martyrs.
Aujourd’hui, l’influence de Polycarpe perdure. Au centre de la ville d’Izmir, on peut voir une belle statue de saint Polycarpe habillé en poisson, et serrant plusieurs carpes dans ses bras. Et dans toute la Turquie, malgré la prédominance musulmane, la carpe est considérée comme un poisson sacré, qu’il ne faut jamais manger.
Il n’existe pas moins de dix églises baptisées Saint-Polycarpe, en Asie Mineure et en Europe. L’Ecole de Filles Saint-Polycarpe de Blackburn, en Angleterre, est devenue légendaire pour ses réjouissances bruyantes – certains diraient shocking – du 23 février, jour de la Saint-Polycarpe. Et l’Hôpital Saint-Polycarpe de Bletchley, en Angleterre aussi, est réputé dans le monde entier pour ses traitements des troubles nerveux.
Le nom de Polycarpe a été adopté par dimportantes aussi bien que par de modestes entreprises, parmi lesquelles les Beignets Polycarpe, les Articles de Sport Polycarpe, les Assurances Incendie et Accidents Polycarpe, le Casino Polycarpe, Pétrole & Essence Polycarpe, Pizza Polycarpe, les Polymères Polycarpe, Propane Polycarpe, les Animaleries Polycarpe, l’Institut de Formation Professionnelle Polycarpe, Polycarpe Electronique Militaire, et les Vêtements pour Hommes Polycarpe.
Polycarpe vivra éternellement, et de même ses nombreux amis carpes ! Puissent-ils venir à nous, et trouver leur chemin de la mer à nos cœurs !
("Polycarp, man of many carps", extrait de New writings, 11 VI 2008, ici traduit par Philippe Billé)
mardi 4 novembre 2008
Lettre documentaire 440
QING FO, LA FEMME-CALMAR CHINOISE
par Crad Kilodney
Avant d’en venir à Qing Fo, la femme-calmar chinoise, je voudrais dire deux choses.
La première, c’est que j’en ai marre des parasites comme ma voisine Martha, qui vit de l’assistance publique depuis au moins quinze ans. Elle n’a pas de problème physique, ni mental. Elle n’a simplement pas envie de travailler. Comment elle s’arrange, je n’en ai pas idée. Elle prétend faire du bénévolat. Même si c’est vrai, comment fait-elle pour s’en sortir depuis tant d’années ? La seule explication que je vois, c’est qu’elle couche avec son assistant social, encore qu’il faille en vouloir, pour coucher avec un tel déchet. Je suppose qu’elle va chez lui, parce que je ne l’ai jamais vu recevoir de visites masculines.
La deuxième chose qui me pompe l’air, c’est le supermarché du coin, qui refuse d’avoir du Diet Dr Pepper, ou aucune autre bière de racine diététique. Où est ma liberté de choix ? Dans quel pays arriéré sommes-nous ? Le gérant prétend qu’il n’a pas le droit d’avoir les marques de soda que je veux ! Quel typique défaitiste canadien ! Il y a des fois où j’ai envie de l’étrangler ! Il a tous ces aliments genre asiatique qui ressemblent à de la litière pour chat, mais il ne peut pas avoir du soda normal pour les hommes blancs. Je suis sûr que Coke et Pepsi payent pour empêcher toutes les autres marques d’être présentes sur les étagères, ce qui est une forme d’obstacle à la concurrence, mais que fait le gouvernement ? Absolument rien ! Je me suis souvent plaint, mais plus personne ne répond à mes lettres.
Qing Fo, la femme-calmar chinoise, représente le plus grand mystère de toute l’histoire de la Chine, un mystère encore plus grand que de savoir comment font tous ces Chinois pour vivre avec tout cet air pollué. On ne trouve rien à son sujet sur internet, donc une fois de plus c’est à moi qu’il échoit de régler un problème du monde. J’ajoute que le consulat de Chine ne m’a été d’aucun secours. Ils prétendent ne jamais avoir entendu parler d’elle !
Qing Fo naquit en 1928 ou en 1938, à Zhengzhou ou à Wuhan. Son père était soit un paysan, soit un vendeur ambulant de pots et de casseroles, et leur famille était soit du côté des communistes, soit des nationalistes. Dans sa jeunesse, Qing Fo fut soit institutrice, soit une des maîtresses de Mao Zedong, par qui elle aurait eu des informations sur la bombe atomique.
Elle fut surnommée la femme-calmar soit à cause de son talent pour préparer les calmars de diverses façons, soit parce qu’elle avait des bras comme les calmars, avec des ventouses. Une autre théorie est qu’elle était la maîtresse d’un trafiquant d’opium connu sous le nom de Calmar.
Certaines sources affirment qu’elle n’était pas du tout chinoise mais coréenne. Et certains suggèrent que c’était un homme déguisé en femme. Cependant, un épicier chinois de mon quartier assure que personne en Chine ne pourrait être appelé la femme-calmar chinoise, que si c’était vraiment une femme et une Chinoise, car les Chinois ne sont pas si faciles à berner. Je pense qu’il n’y a rien à opposer à ce genre de logique.
Sa mort est aussi mystérieuse que sa vie. Certains pensent qu’elle a été tuée pendant les émeutes de la sauce piquante, à Shantung en 1975. D’autres prétendent qu’elle s’est suicidée avec du poison afin d’éviter une exécution pour trahison, du fait qu’elle avait dérobé les plans d’un moteur de fusée. D’autres encore affirment qu’elle vit encore à Canton, ou à Hong-Kong, ou à Madison, dans le Wisconsin, et qu’elle a pris le nom de Chi Kwok, Bao Wing, ou Shirley Goldman.
Le manque de documentation fiable m’inspire la conviction qu’une conspiration orwellienne a été ourdie dans les plus hautes sphères du gouvernement chinois pour faire disparaître toute mention de Qing Fo et toute preuve de son existence. Cela ne peut s’expliquer que si elle a été mêlée à quelque affaire touchant la sécurité nationale, ou impliquée dans un scandale avec quelque haut fonctionnaire. Telle est mon hypothèse, à moins que quelqu’un ne puisse prouver autre chose.
Une autre chose qui me rend fou, ce sont les aboiements de chiens, qui me réveillent en plein jour, quand j’ai envie de dormir. Il y a des magasins en face de chez moi et les propriétaires de chiens les attachent à l’extérieur, le temps de faire leurs courses. Certaines de ces bêtes sont très mal dressées et aboient continuellement. Il y a soi-disant un décret municipal contre le bruit, mais personne ne l’applique. Des fois, j’ai envie de prendre une batte de base-ball et d’aller éclater la tête du chien. Certains de ces maîtres de chiens sont si anti-sociaux, qu’ils se moquent de savoir si leurs animaux dérangent les gens normaux comme moi. Il y a un gars en particulier, dont le chien ne peut pas rester deux secondes tranquille, et je peux assurer, rien qu’en l’ayant regardé aux jumelles, que c’est soit un trafiquant de drogue, soit un assisté comme cette misérable Martha, qui n’a pas de chien, mais elle a un chat qui pue la mort, et elle n’ouvre même pas une fenêtre pour aérer son appartement, c’est pour ça qu’aucun visiteur ne peut tenir plus d’une minute chez elle, d’après ce qu’on m’a dit.
(«Qing Fo, the Chinese squid woman» – 21 mai 2008 - extrait de New Writings, ici traduit par Philippe Billé)
