65848061Une page Facebook, rédigée par son amie Lorette Luzajic, a fait savoir que Crad Kilodney nous a quittés lundi dernier le 14 avril, à l'âge de 65 ans (s'il est vrai qu'il était né le 1er juin 1948, comme je le lis). Pour moi la triste nouvelle n'était pas une surprise, l'intéressé m'ayant averti, dans les derniers mois de l'année passée, que ses jours étaient comptés, et qu'il attendait la mort avec sérénité. Je dois avouer qu'au début je n'avais pas voulu y croire, pensant ou espérant que ce n'était encore qu'un de ces coups de bluff dont il était capable. Mais il a fallu admettre que le cancer des sinus, dont il avait déjà souffert dans le passé, lui faisait de nouveau une guerre sans merci. 

J'étais entré en contact avec Crad par mail en 2008, peu après avoir découvert ses textes par hasard, ou par une sorte de nécessité, en errant de lien en lien sur le net. Très vite certaines de ses pages m'avaient assez plu pour que j'envisage d'en publier des traductions dans mon blog, et je lui avais écrit pour lui en demander la permission. Souvent dans mon esprit j'ai associé son personnage à celui de Jim Goad, un autre néo-réac satirique nord-américain, dont j'avais connu les écrits l'année précédente, par le net également. Mais autant Goad, dont j'estime le talent, s'est révélé dans les relations comme une insupportable tête à claques, autant je me suis bien entendu dès le départ avec ce bon Crad, un ami subtil et souriant. Au fil du temps j'ai traduit une vingtaine de ses textes. Assez tôt j'ai songé au projet d'un livre. J'ai heureusement renoncé à l'idée d'une auto-édition, qui me serait sans doute restée sur les bras. Finalement Mercure a bien voulu que je m'entende avec un éditeur, le Dilettante, qui m'a fait traduire et a publié en 2012 la série de faux reportages sur les Villes bigrement exotiques.

Une fois j'ai acheté l'un des livres de Crad, d'occasion sur Abebooks, Putrid Scum, un récit autobiographique, beau mais plutôt triste, racontant l'époque où il vendait ses livres dans la rue. Lui-même m'a offert deux excellents recueils, dont Excrement, qui m'a donné l'occasion d'un remerciement plaisant, l'assurant que j'avais bien trouvé son Excrement dans ma boîte à lettres.

Je n'ai jamais rencontré Crad Kilodney en personne. Je me rappelle avoir une fois évoqué la possibilité qu'il vienne passer quelques jours dans mon hacienda. Il avait doucement décliné, arguant de ce que je le trouverais vite insupportable. Nous n'avons jamais communiqué que par e-mail, et il m'envoyait en outre chaque année, pour Noël, une lettre en papier qu'il faisait l'effort d'écrire en français, un français agrémenté de ces fautes délicieuses que seuls les étrangers savent faire, et en général il se fatiguait avant la fin et terminait en anglais.

Je ne sais plus quand j'ai appris que Crad Kilodney n'était pas son vrai nom, mais un pseudonyme inventé. Comme il avait l'air de tenir au secret, je n'ai pas cherché à en savoir plus, mais si j'avais eu l'occasion de m'entretenir avec lui de vive voix, je lui aurais demandé où il avait pris ce nom bizarre, d'allure écossaise, et par ailleurs rigoureusement inexistant. Plus d'une fois je me suis dit que la trouvaille, datant d'avant internet, était d'autant plus appréciable aujourd'hui, où toutes les réponses des moteurs de recherche renvoient au seul et même personnage sans homonyme. Lui-même étant d'origine grecque devait porter en réalité un patronyme grec (PS, j'apprends qu'il s'appelait Lou ou Louis Trifon). J'aurais aussi aimé mieux comprendre ses mystérieux mauvais rapports avec sa famille. Né à New York, dans l'arrondissement de Queens, plus précisément dans le quartier de Jamaica (qui n'a rien à voir avec la Jamaïque), c'est semble-t-il pour s'éloigner des siens qu'il s'était exilé à Toronto.

Bien que ses écrits soient ceux d'un humoriste, il me donnait souvent l'impression de quelqu'un de très seul, et mélancolique. Il avait suivi des études d'astronomie et son type d'intelligence scientifique se ressent dans son goût pour les énigmes de logique, et certains thèmes. Malgré quoi il avait aussi des conceptions mystiques, la croyance dans un au-delà, une autre dimension, la réincarnation. Souvent, dès ses premiers messages et jusque dans les derniers, il m'a fait part de sa conviction que des forces divines étaient à l'oeuvre («divine forces are at work»), leur attribuant par exemple notre rencontre improbable. Et dans le fond, qui sait? J'aimerais qu'il y ait là du vrai, que nous puissions en quelque sorte rester en contact. Keep in touch, dear Crad.

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Quelques liens :

- vers tout ce qui concerne Kilodney dans le présent blog.

- vers un stock de textes de Crad, Dead man talking.

- vers ses textes récents, New writings.

- vers un site à lui consacré par Lorette Luzajic.

- vers l'article de Wikipedia.