gold_pillsLES TROIS PILULES DOREES

par Crad Kilodney

      Il était une fois trois jeunes paysans nommés Moe, Zink et Willy. Ils vivaient dans un pauvre petit hameau, d’un pays si arriéré que presque personne ne savait en quelle année on était. Ces garçons étaient fort malheureux, à cause de leur vie monotone dédiée au dur labeur. Ils n’avaient rien à attendre de l’avenir, que le travail et l’ennui jusqu’à la fin de leurs jours. Ils mouraient d’envie de partir à la découverte du monde et de connaître quelque aventure. Bien sûr, ils ne savaient rien du monde extérieur, mais ils imaginaient qu’il était passionnant, et que s’ils partaient l’explorer, quelque chose de bon leur arriverait. Alors que s’ils restaient au village, rien ne changerait.
     Les garçons abordèrent plusieurs fois ce problème, et décidèrent enfin de tenter leur chance et d’aller voir ce que le monde avait à leur offrir. Ils préparèrent en secret leur balluchon, s’éclipsèrent furtivement à l’aube, et se retrouvèrent en un lieu convenu des environs. Après avoir jeté un dernier coup d’oeil à leurs misérables chaumières, ils se mirent en marche. Ca y était ! Ils ne pouvaient plus faire marche arrière !
     Peu leur importait la direction à suivre.
     Au bout de quelques heures, ils s’étaient enfoncés loin dans une forêt qu’ils n’avaient jamais visitée auparavant. Les arbres étaient si hauts qu’ils cachaient les rayons du soleil, de sorte que la forêt était sombre et effrayante même en plein jour. Il n’y avait pas de sentier à suivre. Les garçons avançaient simplement droit devant eux.
     « J’ai l’impression que nous sommes perdus, dit Willy.
     - Nous ne sommes pas perdus, nous explorons, dit Moe. Ce n’est pas la même chose. »
     Et ils continuèrent d’avancer dans la forêt mystérieuse.
     Comme ils approchaient d’un grand arbre, une jolie jeune femme sortit de derrière. Elle avait de longs cheveux blonds et portait une jolie robe bleue. Les garçons sursautèrent.
     « Qui êtes-vous ? demanda Moe d’une voix hésitante.
     - Je m’appelle Ella. Je suis une fée », répondit la jeune femme.
     Les garçons se regardèrent, tout ébahis. Zink dit à Ella : « Nous avons entendu parler des fées... mais nous n’en avions jamais rencontré. J’espèce que vous êtes gentille. »
     Ella sourit. « Toutes les fées sont gentilles. Tenez, j’ai une surprise pour vous. » Elle tendit sa main, qui contenait trois pilules dorées. « C’est pour vous... si vous voulez.
     - Qu’est-ce donc ? demanda Willy.
     - Ce sont des pilules très spéciales, répondit la fée. L’une d’elles rend très riche. Une autre rend très fort... Et il y en a une qui donne la mort. »
     Les trois garçons ouvraient de grands yeux fascinés. « Laquelle fait quoi ? demanda Moe. Elles paraissent identiques.
     - Oui, dit la fée. C’est ainsi. Vous ne pouvez pas le savoir... sauf si vous les prenez, bien sûr.
     - Et nous y sommes obligés ? demanda Zink nerveusement.
     - Vous n’êtes obligés à rien, dit Ella. Vous pouvez même rentrer chez vous, pour ce que j’en ai à faire. »
     Eh bien, cela ressemblait à un défi. Pour trois jeunes paysans cherchant l’aventure, il était difficile de refuser trois pilules magiques proposées par une fée, même si l’une d’elles était mortelle.
     Willy demanda à la fée : « Quelles sont les règles ? Devons-nous avaler ces pilules maintenant ? Pouvons-nous les échanger ? Pouvons-nous les jeter, si nous n’en voulons plus ?
     - Vous pouvez faire tout ce que vous voulez, » répondit la fée.
     Moe rassembla son courage et prit une des pilules dans la main d’Ella. « Je choisis celle-ci. Mais je vais la garder pour plus tard. »
     Zink tendit le bras à son tour et en saisit une lui aussi. « Moi, je vais prendre celle-là. » Il la compara avec celle de Moe et se demanda s’il devait l’échanger. Mais comme elles étaient semblables, à quoi bon ?
     Willy prit la dernière pilule dans la main de la fée. « Je peux bien en faire autant, dit-il. Après tout, je pourrai changer d’envie plus tard.
     - Bien sûr, dit Ella. Allez, bonne chance, les garçons. » A ces mots, elle sauta derrière l’arbre et disparut.
     Les garçons restèrent un moment à se demander ce qui leur était arrivé. Ils savaient qu’ils ne rêvaient pas, car trois personnes ne peuvent faire le même rêve en même temps. Ils considérèrent leurs pilules. S’ils les prenaient tous, l’un d’eux deviendrait très riche, un autre très fort... et le troisième serait très mort. Cela demandait bien réflexion. Ils rangèrent leurs pilules dans leurs poches, en attendant.
     Comme ils reprenaient leur marche, ils se demandèrent s’il y avait d’autres fées tapies dans la forêt, qui leur donneraient encore des pilules dorées ou d’autres choses mystérieuses. Mais ils n’en rencontrèrent aucune.
     « C’est peut-être une blague, dit Willy. Si ça se trouve, ces pilules ne font rien du tout.
     - Ne sois pas sot. Les fées ne font pas de blagues, dit Zink comme s’il savait de quoi il parlait.
     - Alors, pourquoi n’avales-tu pas ta pilule, pour en avoir le coeur net ? demanda Willy.
     - Je ne préfère pas, si tu permets, dit Zink. En tout cas pas maintenant. »
     Les garçons firent halte un moment pour manger et se désaltérer un peu. Après s’être reposés, ils reprirent leur marche.
     « J’aimerais bien être riche, déclara Moe tout en marchant. Riche, c’est le mieux. » Les autres approuvèrent. La pilule de la richesse était certainement la meilleure.
     « Pour sûr, la pilule de la force est très bien aussi, dit Zink, qui n’était pas très costaud. Etre fort est certainement appréciable, si l’on ne peut être riche. » Et les autres approuvèrent.
    Mais personne ne voulait parler de la troisième pilule, la pilule de la mort.
     Dans l’après-midi, les garçons ressortirent de la forêt et se trouvèrent face à une chaîne de grandes collines rocheuses. Elles ne semblaient pas particulièrement faciles à escalader. Au reste le paysage était désertique, et pas beau du tout. En outre, des nuages noirs s’accumulaient. Au loin, des éclairs brillaient et le tonnerre grondait. La tempête venait vers eux.
     « Ca tourne mal, dit Willy. Nous ferions bien de trouver un abri. »
     Les garçons longeaient le pied des collines, à la recherche d’un endroit où se réfugier, quand ils virent un énorme rocher. « Quel endroit étrange pour un rocher, dit Moe. Il est juste appuyé contre la paroi.
     - Regardez ! dit Zink. Je crois qu’il y a une caverne derrière. »
     Les garçons regardèrent de plus près. Oui, le rocher bouchait l’entrée d’une grotte !
     « Si seulement nous pouvions y entrer ! » dit Willy. Il s’arc-bouta contre le rocher, qui ne bougea pas d’un pouce. Ils essayèrent tous les trois, mais en vain. Il aurait fallu la force d’un géant pour le déplacer. Ils se regardèrent. Ils pensaient tous à la même chose : celui qui possédait la pilule de la force pourrait probablement y arriver.
     Chacun sortit sa pilule et l’examina en réfléchissant.
     « Je suppose que la pilule de la force rend fort pour toute la vie, pas seulement pour une fois, dit Moe.
     - Bien sûr », répondirent Zink et Willy, car cela semblait logique.
     Il se mit à pleuvoir. La pluie tomba de plus en plus dru, poussée par un vent déchaîné. Les éclairs se succédaient, remplissant l’air d’un tonnerre terrifiant.
     « Nous ne pouvons pas continuer de tergiverser ! Il nous faut entrer dans cette caverne ! dit Zink d’une voix pressante. Allez, Moe, tu es le plus courageux ! Avale ta pilule !
     - Mais je voulais celle qui rend riche ! dit Moe.
     - Peu importe, dit Zink. Celui qui a la pilule de la richesse te récompensera. Prends ta pilule, pour voir si c’est celle de la force.
     - Moe, s’il te plaît, dépêche-toi ! s’exclama Willy.
     - Bon, d’accord, » dit Moe. Il mit la pilule dans sa bouche et l’avala avec un peu d’eau de sa gourde. Il attendit quelques secondes, pour voir s’il ressentait quelque chose, mais il n’y avait pas d’effet évident. Enfin, comme la pluie se faisait torrentielle, il s’arc-bouta contre le rocher.
     « Pousse aussi fort que tu peux ! » le supplièrent les autres.
     Alors Moe poussa aussi fort qu’il le pouvait, bandant tous ses muscles, rougissant sous l’effort, tandis que les veines de son cou gonflaient. Au bout de quelques secondes, il laissa échapper un douloureux soupir – « Ah ! » et s’écroula sur le dos. Ses yeux restèrent ouverts un instant, tandis qu’il essayait de parler, mais ses derniers mots lui restèrent dans la gorge. Puis ses yeux se fermèrent, et il resta complètement immobile.
     Zink et Willy s’agenouillèrent près de lui. Ils le giflèrent. Ils le secouèrent. Ils crièrent. Puis ils voulurent prendre son pouls. Il n’en avait plus. Ils se regardèrent, horrifiés. « Il est mort !
     - Il a dû prendre...
     - la pilule mortelle ! »
     Les deux garçons étreignirent en pleurant le corps sans vie de Moe. La pluie glaciale tombait à verse et les frigorifiait, mais ils ne s’en souciaient plus. Leur ami de toujours, Moe, était mort. Ils restèrent auprès de lui jusqu’à la fin de la tempête, qui sembla durer une éternité.
     Alors que les dernières gouttes s’écrasaient, et que le ciel s’éclaircissait, Zink et Willy retrouvèrent leur calme et réfléchirent avec tristesse. « Il aurait mieux valu que nous ne rencontrions jamais cette fée ! dit Zink d’une voix amère.
     - Je le pense aussi ! » dit Willy.
     Il leur était impossible d’enterrer leur ami, car ils n’avaient pas de pelle pour creuser une tombe, et du reste le sol était très dur. Ils ne purent que recouvrir le corps de branches et de pierres. Puis ils prononcèrent une courte prière et dirent au défunt combien il leur manquerait.
     Quand cela fut terminé, Zink et Willy regardèrent autour d’eux en se demandant quelle direction ils allaient prendre.
     « J’aimerais partir par là, dit Zink en pointant vers l’est.
     - Et moi par là, » dit Willy en pointant vers l’ouest.
     Ils en discutèrent un moment, mais ne purent se mettre d’accord. « Eh bien, séparons-nous ici et souhaitons-nous bonne chance, dit Zink.
     - D’accord, dit Willy. Moe a eu la pilule de la mort, donc nous savons au moins que les nôtres sont bonnes. L’un de nous sera riche, et l’autre fort. Dans les deux cas, quelque chose de bon nous attend.
     - Peut-être nous reverrons-nous un jour, dit Zink. Alors, je te raconterai mes aventures.
     - Moi de même, » dit Willy. Là dessus, les deux garçons se serrèrent la main et partirent séparément, Zink vers l’est et Willy vers l’ouest.
     Zink marcha un long moment en imaginant un avenir merveilleux. Deviendrait-il riche ou fort ? Eh bien, puisqu’il n’y avait pas de raison d’attendre plus longtemps, il décida d’avaler sa pilule, qu’il ne risquerait plus de perdre en chemin.
     Il traversa de belles prairies, à l’herbe odorante parsemée de jolies fleurs. Dans les arbres chantaient des oiseaux, qu’il n’avait encore jamais entendus. Dans aucun de ses rêves il n’avait imaginé aussi merveilleux paysage. Il arriva près d’un ruisseau où il étancha sa soif, en buvant l’eau fraîche et limpide. Sur les berges poussaient des arbustes chargés de baies sucrées. Il n’aurait pu se sentir mieux. Tout allait bien se passer. Comme j’ai de la chance ! pensa-t-il.
     Il franchit le ruisseau, qui n’était pas profond. De l’autre côté, il trouva un sentier et décida de le suivre. Il avança ainsi à travers la jolie campagne, et arriva devant une maison. Il n’en avait jamais vu d’aussi belle. Elle ne ressemblait en rien aux misérables petites chaumières du village qu’il avait quitté. Elle était construite en excellente pierre de taille et en bois poli, et resplendissait d’ornements d’or et d’argent. Elle était entourée de rosiers, et quelques grands arbres donnaient de l’ombre. Il y avait sur la porte un marteau doré. Ici doit vivre un homme très riche, pensa Zink. A moins... à moins que cette maison ne me soit destinée !
     Il frappa. Personne ne répondit. Il ouvrit alors la porte, qui n’était pas verrouillée. Puis il entra, et il écarquilla les yeux de surprise. La pièce était remplie de biens précieux : coffres débordant de pièces d’or et d’argent, bijoux, coupes, fines sculptures ! « J’ai eu la pilule de la richesse ! » s’exclama-t-il, en extase. Il plongea ses mains dans un coffre rempli de pièces d’or. « C’est à moi ! A moi ! Tout cela est à moi ! »
     Soudain, une voix forte cria depuis le seuil, derrière lui : « AU VOLEUR ! » Un coup de feu claqua, et une balle traversa le coeur de Zink. Il tomba raide mort.
     Pendant ce temps, Willy avait parcouru des kilomètres dans la direction opposée. A la fin de la journée, il se trouva au bord d’une haute falaise, qui dominait toute une vallée. Tout en bas serpentait un paisible ruisseau, et les côtés de la vallée étaient recouverts de belles forêts qui s’étendaient à perte de vue. Le soleil couchant teintait les rares nuages de reflets pourpres et dorés. C’était le plus beau crépuscule que Willy ait jamais vu. Comme j’ai de la chance ! pensa-t-il. Tout allait si bien, qu’il décida que le moment était venu de prendre sa pilule dorée. Il l’avala avec une gorgée d’eau et se coucha sur le dos, regardant les étoiles s’allumer une à une à mesure que la nuit tombait. Oui, demain serait le début d’une merveilleuse nouvelle vie. Il serait soit très riche, soit très fort. Cette nuit, il ferait de beaux rêves quant à son avenir radieux. Sur ces heureuses pensées, il ferma les yeux... pour la dernière fois.
     Willy ne devait plus jamais voir le soleil se lever. Figurez-vous que sa pilule dorée était celle de la mort.
     Mais alors, qu’en était-il des autres ? vous demandez-vous. La pilule de Zink était celle de la force, mais elle ne lui avait servi de rien contre la balle tirée par l’homme riche. Quant à Moe, en essayant de pousser le rocher, il avait produit un effort trop violent, et un vaisseau lui avait éclaté dans la tête, causant sa mort. Sa pilule était celle de la richesse, qui ne lui avait guère profité.

 ("The Three golden pills", in Dead man talking, 2000, ici traduit par Philippe Billé).