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Repensant au cher Kilodney, j'ajouterai une note à mon évocation de l'autre jour. Je parlais de sa croyance en une autre dimension, qui apparaît par exemple dans le texte Crad fantôme (Ghost Crad) où il imagine, après sa mort, la survie de son âme, c'est à dire de son être véritable, s'attardant incognito à Toronto, dans la rue ou dans la maison qu'il avait habitée. Je me suis naturellement rappelé cette fantaisie, quand s'est produit l'autre soir le petit incident frappant, dont je ferai maintenant la confidence. Je me trouvais seul dans l'appartement, mon aide de camp étant exceptionnellement en déplacement cette nuit-là, et j'étais installé dans mon lit avec l'ordi sur les genoux, occupé à réfléchir et à rédiger mon article sur Crad, quand un panier en osier, qui est toujours posé par terre dans ma chambre, a émis trois ou quatre fois un craquement, comme cela n'arrive jamais, un craquement léger mais très distinct dans le silence de la nuit, comme si quelqu'un appuyait dessus, ou comme si une bête bougeait à l'intérieur. C'était si étrange que j'ai quitté l'écran des yeux pour regarder le panier, je me suis même levé une fois pour aller vérifier qu'il ne s'y passait rien de spécial. Tout rationaliste que je sois, et Dieu sait si je suis rationaliste en diable, on imaginera facilement le trouble que j'ai ressenti dans ces circonstances. Un trouble sans inquiétude, toutefois, car si, par hypothèse, je m'étais trouvé en présence du disparu invisible, qu'avais-je à redouter de lui? N'avions-nous pas derrière nous une longue tradition d'e-mails bienveillants, les miens commençant rituellement par «Dear Crad» et finissant par «Yours truly», les siens par «Hi Philippe» et par «Your friend»?