jeudi 3 décembre 2009
Action de grâce
Seigneur, je vous suis infiniment reconnaissant d’avoir bien voulu, pour compenser mes misères, que je devienne maître d’une jeune frênaie, puis d’une ormée et de trois parcelles de chênaies. Ces bois sont petits mais aimables, ils suffisent à ma joie. Que demander de plus, comme chantonnait Ray, can anyone ask for more? Vraiment Seigneur, si vous permettiez que je m’empare encore d’une peupleraie, même exiguë, d’une châtaigneraie, même modeste, et à la limite aussi d’une pinède, même étroite, je ne saurais comment vous en remercier. Mais j’y parviendrais, Seigneur, n’en doutez pas.
mercredi 2 décembre 2009
Entomologie
Aujourd'hui j'autorise le monde à voir le dessin de Lolmède, en probable souvenir de ça, qui décorait un récent courrier privé. Le reste de la lettre est secret.
lundi 30 novembre 2009
Un individu vaguement instruit, peu capable de pensée originale : un untellectuel.
vendredi 27 novembre 2009
A l'écoute
Je n'écoute jamais la radio dans les bois, ni rien du genre. J'y ai songé parfois, ça ne m'attire pas. La première raison à cela est que pour ma tranquillité, je préfère me sentir en mesure de déceler le plus tôt possible l'approche d'un marcheur, ou d'un moteur. La deuxième est que je n'ai pas besoin d'être diverti, j'ai toujours à faire. La troisième est que même quand il est silencieux dans l'ensemble, le paysage sonore est plein de petits bruissements qui sont autant d'indices plus ou moins utiles de ce qui se passe, par exemple j'aime savoir quel oiseaux sont dans le coin. Et puis j'ai de la sympathie pour les vieux bruits de la forêt, ceux des oiseaux ou des insectes, celui du vent dans les feuilles, celui du feu, les mêmes qui résonnaient déjà aux oreilles du glaneur il y a mille ans, il y a dix mille ans. A défaut des actualités, j'écoute les éternités, ce n'est pas plus mal. Mais quelque plaisir que j'aie à traîner dans mes bois, je n’oublie pas que je me trouve là non seulement en un point précis de l'espace mais aussi à un moment particulier du temps. Je dois prendre garde à ne pas marcher sur une vipère, à ne pas me faire gifler par une branche, mais je n'ai plus à craindre les loups ni les ours, on oublierait facilement qu'ils ont existé. Il ne me surprendrait pas que le goût de la nature se soit affirmé à mesure qu'elle devenait inoffensive. Il reste les dangers de l'homme, selon les aléas de l'histoire. Je visite mes arbres sans crainte de me faire détrousser, ou estourbir, ou de sauter sur une mine. Mais cela peut changer, rien n'est assuré.
jeudi 26 novembre 2009
Mains
Il n'est rien de plus beau que ces deux mains ouvertes
il était temps, je crois, de faire cette offrande
ce que laisse un mortel ajoute peu au monde
et ce geste pourtant donne au monde son prix
imaginer la vie sans ces poignées offertes
c'est replier ce temps, ce lieu de l'univers
comme un livre entrouvert qui se refermerait.
(remarqué en feuilletant Toutes ces mondanités: cinquante-deux poèmes et un poème, du pasteur parisien Jean Alexandre, Limoges : Lambert-Lucas, 2008).
mercredi 25 novembre 2009
Lettre documentaire 473
par Peter W Zapffe
Une nuit, l'homme était assis sur le dos courbé de la terre, et il y avait des étoiles dans la voûte et une pierre sous son cul. Puis il éprouva qu'il était là, et que c'était lui, et il en fut très intrigué, car il ne l'avait pas su jusqu'alors. Puis il dit à voix haute : Regardez, je suis poussé par en-dessous et il y a des étoiles au-dessus de ma tête! Mais en entendant sa propre voix, il s'inquiéta et se mit à crier encore plus fort : Regardez, je suis poussé! Et c'était comme s'il tirait cela de son angoisse.
A partir de ce jour il cessa de manger, et ne reconnut plus ses camarades. Chaque fois que son angoisse revenait, il criait les mêmes paroles, mais toujours d'une façon nouvelle, comme s'il en cherchait sans cesse une meilleure. Et par moments ses yeux brillaient, quand il criait. Ceux qui le croisaient s'arrêtaient parfois pour admirer le son étrange de sa voix.
Puis son coeur éclata, et les gens se rassemblèrent pour le commémorer. Nul ne l'avait compris, lui-même encore moins, mais tous ressentaient que ses paroles étaient de la plus haute sagesse.
(Traduit par Philippe Billé d'après la version anglaise par Sirocco en 2006, de l'original norvégien datant des années 20).
mardi 24 novembre 2009
Cassandrine
Cassandrine. J'ai eu l'inspiration de ce nom composite. Puis j'ai vu qu'il servait déjà ici et là, comme nom de lieu surtout.
lundi 23 novembre 2009
Le cachet de Le Goff
J'ai lu et beaucoup aimé, il y a quelques années, le livre d'un certain Jean-Pierre Le Goff intitulé Le cachet de la poste (feuilles volantes) paru chez Gallimard en 2000. J'étais même allé m'acheter un exemplaire de ce curieux ouvrage, que l'on m'avait d'abord prêté. Il se présente comme un recueil de textes plus ou moins brefs, qui sont des invitations ou des comptes rendus de cérémonies en quelque sorte artistiques, au cours desquelles l'auteur symbolise ou commémore tel ou tel fait en disposant de menus objets ou traces, souvent des perles. Ces actions charment par l'excellence des choix, la subtilité des calculs, la clarté de l'expression, le goût de la précision, la discrétion des opérations parfois menées en secret. Les quelques fois où, depuis lors, j'ai voulu me renseigner sur l'auteur, je n'ai pas trouvé grand chose. Les recherches sur internet sont malaisées, du fait que Jean-Pierre Le Goff a deux homonymes plus célèbres que lui, un mathématicien né en 1948 à Innsbruck et un sociologue né en 1949, avec lesquels il ne faut pas le confondre s'il est vrai que lui-même serait né à Douarnenez en 1942, selon les indications par ailleurs brumeuses de la couverture. Cependant, même en triant les informations, on est surpris d'en trouver aussi peu sur ce mystérieux personnage, qui pourtant déclare quant à lui être familier du net. Une des rares références disponibles est son amusante étude sur "Le poids de l'âme" (qui serait de 21 grammes) trouvée sur le site de la galerie parisienne Satellite. D'un auteur si fantomatique, avec des accointances dans le milieu de la pataphysique, c'est-à-dire des orfèvres en supercherie, on finit par se demander s'il existe bien, s'il n'est pas en fait le masque trompeur derrière lequel se cache quelqu'un d'autre. Mais je n'ai pas les moyens, ni d'ailleurs grand besoin de mener l'enquête plus avant.
dimanche 22 novembre 2009
Libre Max
Je remarque aux pages 10-11 du numéro de novembre-décembre de la Nouvelle Revue d'Histoire, dans un entretien avec Max Gallo, cette anecdote concernant le père ouvrier communiste de l'académicien : "Il avait fait la connaissance d'un baron balte, Stakelberg, qui avait connu Lénine et Trotski avant la révolution de 1917. Il avait légué toutes ses terres à ses paysans et s'était retiré à Nice. C'était un grand esprit éclairé qui a poussé mon père à s'intéresser à des questions aussi diverses que l'astronomie, la biologie, la diététique, favorisant chez lui l'acquisition d'une vaste culture d'autodidacte, un désir de savoir, de penser par soi-même, qui était le propre d'une partie du monde ouvrier français avant que ne s'abatte le totalitarisme marxiste". Je me dis que l'on trouve là concentrés en quelques phrases bon nombre d'éléments propres à faire s'étrangler le marxiste moyen : un noble (argh!) éclairé (aargh!) désintéressé (aaargh!) et généreux (aaaargh!), c'est trop. Bon, je ne me tracasse pas pour la santé des marxistes, je sais bien qu'ils ne lisent guère la NRH.
samedi 21 novembre 2009
Un point de moeurs
On trouve ici et là les dates biographiques d’un personnage encore vivant, mentionnées de la sorte : Untel (1956-....). Ces points de suspension me gênent, par la lourdeur inutile et sinistre. On sait bien que le décès adviendra, il est inéluctable, à quoi bon insister? Le tiret seul suffit à indiquer que la date qui le précède est celle de la naissance.
vendredi 20 novembre 2009
Le Café Roland
Ci-contre, une carte postale (collection Maryse Bousseau) représentant la maison située juste en face de la mienne (laquelle n'a pas ces amples proportions) à la Croix-Comtesse. C'était alors le Café Roland (lui-même éditeur de la carte comme il est indiqué dans le bas), c'était encore un café et hôtel me semble-t-il quand j'étais gamin, dans les sixties. J'ai découvert cette photo dans un article de Geneawiki sur le village. D'après le catalogue Yvert, le timbre visible sur la carte (type Semeuse, fond plein vert foncé, 5 c) fut en vente de 1907 à 1920. Rien ne permet donc d'affirmer si les gens qui posent ont traversé la grande guerre, vont bientôt la connaître, ou sont en plein dedans. Leur rassemblement suggère que la photo était un événement en ce temps-là. Les deux jeunes arbres plantés derrière le portillon sont certainement les deux marronniers centenaires encore là aujourd'hui. La touffe qui dépasse du mur à gauche peut aussi être le même figuier que maintenant. Ci-dessous une photo que j'ai prise la semaine dernière en essayant de retrouver le même cadrage.
jeudi 19 novembre 2009
Bonjour
Ce matin au réveil j'ai repensé à cette vision fugitive l'autre jour, comme j'arrivais à Villeneuve par les champs derrière la Rigeasse. De ce côté le premier bâtiment est le funérarium construit récemment. Tout un mur est occupé par une grande baie vitrée. Il y avait un corbeau posé au pied, qui tapait sur la vitre avec son bec, comme s'il sentait qu'il y avait là-dedans des trucs intéressants...
mercredi 18 novembre 2009
Lettre documentaire 472
ELOGE DE LA MANIERE ZEN
par Jon Cone
Pensez à une chose dans l’espace.
Otez cette chose de son espace.
Pensez à l’espace lui-même.
Otez l’espace de lui-même.
Pensez à l’espace entourant l’espace de vos pensées.
Recommencez.
* * *
Creusez avec vos mains.
* * *
Portez une grosse pierre sur vos épaules.
* * *
Marchez.
Continuez de marcher.
Ne vous arrêtez pas.
* * *
Soulevez une plume.
Soulevez une plume qui pèse une tonne.
C’est la même plume.
* * *
Pensez à un vide.
Pensez à un vide qui se replie.
Pensez à un vide qui sourit.
Pensez aux cadeaux que vous apporteriez.
* * *
Détruisez par le feu un objet que vous aimez.
Ramassez les cendres.
Dispersez-les dans le vent.
* * *
Conduisez votre voiture.
Sortez-en.
Laissez-la quelque part.
Mettez-vous en marche.
Vous savez où ça va.
* * *
Tôt.
Corbeaux.
Hello.
* * *
Je ne sais pas.
Ou.
Je sais.
Même différence.
* * *
Thich Nhat Hanh.
Village des Pruniers.
Balayez l’allée du fond.
* * *
Votre livre est presque prêt.
Le moment est venu de le lancer jeter.
Attendez. Attendez.
Ca y est ?
(«In praise of zen being», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 15 juin 2009, ici traduit par Philippe Billé).
mardi 17 novembre 2009
Lettre documentaire 471
LA SITUATION DANS LAQUELLE VOUS VOUS TROUVEZ
par Jon Cone
Disons que vous avez besoin de quelque chose. Tard dans la nuit vous avez besoin de quelque chose : une boîte de pansements, une bouteille de lait, de la crème à raser, des lames de rasoir. Peu importe quoi. Simplement vous en avez besoin. Alors vous allez en voiture à l’épicerie de cette petite ville. N’importe où. Vous êtes là, la nuit, à chercher ce que vous cherchez. Vous vous ajustez à la vie. Maintenant vous avez trouvé ce que vous cherchiez, vous attendez à la caisse. La caissière fait son travail, elle enregistre les articles du type devant vous, elle ne s’y prend pas mal. Un peu déprimé, vous pensez à vous-même. Vous entendez une voix, derrière vous, il vous faut une seconde pour réaliser que la voix s’adresse à vous. «Excuse-moi.» Vous vous retournez. Il vous regarde droit dans les yeux. Il a un visage étroit, les traits tirés. Pas très grand, mince et épuisé. Il tient un grand paquet de couches. Il dit, «Ca ne t’ennuie pas de me laisser passer ? J’ai un taxi qui m’attend. Il faut que je me dépêche.» Avant même que vous ne répondiez, il vous passe devant. Vous vous dites, ok, le gars a besoin de couches, il a besoin de les rapporter vite chez lui. Vous savez ce que c’est, comme il peut y avoir urgence sur le front domestique, en étant peut-être inexpérimenté pour s’occuper d’un bébé, comme votre vie paraît chamboulée, comment les responsabilités semblent vous poursuivre, comment peut-être l’amour lui-même semble avoir relâché son étreinte sur vous. Et vous vous tenez prêt, vous êtes disposé à faire attention à ce qui est requis, à ce que vous devez faire. Si c’est une course à l’épicerie en pleine nuit pour aller chercher des couches, peu importe. Vous faites ce qui vous est demandé par la situation dans laquelle vous vous trouvez. Voilà ce à quoi vous pensez, en attendant votre tour de passer à la caisse. Puis vous revenez à vous et vous vous concentrez sur ce qui ce passe juste devant vous. Vous voyez le type se disputer avec la caissière. Vous la voyez prendre le paquet de couches et le laisser tomber derrière elle. Vous la voyez se retourner vers la caisse, vous la voyez ouvrir le tiroir, en tirer quelques billets, puis quelques pièces. Elle les tend au gars, qui se lèche les lèvres. Il se retourne, vous regarde calmement avec un petit sourire narquois sur sa fichue tête ! Il quitte le magasin, en courant presque vers son taxi. Et vous réalisez que personne dans l’histoire de l’univers n’a jamais échangé des couches neuves contre un remboursement en liquide, avec un taxi qui attend dehors et le compteur qui tourne. Jamais. Personne. Une autre scène vient à l’esprit. Quelque part une femme fait les cent pas dans un appartement miteux. En pestant. Il s’appelle Pitcairn. Ce gars épuisé. Pitcairn.
(«The situation you find yourself in», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 28 avril 2009, ici traduit par Philippe Billé).
lundi 16 novembre 2009
Lettre documentaire 470
LE REMOULEUR
par Jon Cone
1
Eté. Le
rémouleur
passait.
Toutes les
ménagères
apportaient leurs
couteaux pour
qu’il les
aiguise. Il
était italien.
Un bel homme
qui marchait
lentement en
faisant sonner
une clochette
à main.
2
C’était bon
d’avoir des couteaux
aiguisés.
(«The knife sharpener», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 8 mars 2009, ici traduit par Philippe Billé).
dimanche 15 novembre 2009
Cette semaine

(photo Yannick Lavigne)
Comme je ne travaille que les quatre premiers jours de la semaine, et que cette semaine le mercredi était férié, il est apparu qu'en prenant un congé pour le seul jeudi, je bénéficierais d'un beau pont allant du mardi soir au dimanche. Et comme mon ordinateur personnel est en panne, il était indiqué que j'aille consacrer ces vacances à mes affaires de campagne. J'ai bien fait. Malgré le temps qui s'annonçait maussade, et qui en fin de compte ne le fut qu'à moitié, un week-end de cinq jours donne tout de suite à la semaine un air aimable, qu'on aimerait lui voir plus souvent. J'ai pu en profiter pour mettre de l'ordre dans mon courtil, pour planter quelques arbres dans la clairière de la Rigeasse, pour continuer d'ouvrir des passages dans mes buissons. Ce faisant j'ai dû renoncer à quelques occasions sociales qui se présentaient en ville, en particulier la réception de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa à l'université de Bordeaux, qui lui accordait le titre de docteur honoris causa. Je le regrette un peu. J'aurais aimé comparer mes impressions nouvelles avec mes souvenirs de la seule autre cérémonie honoris causante à laquelle j'aie assisté, il y a fort longtemps, quand j'étais tout jeune étudiant. On recevait alors un autre Latino-Américain, le poète noir cubain Nicolás Guillén. Fameuse époque où l'université n'avait pas honte d'honorer en fanfare un stalinien de la pire espèce, mais il n'est pas certain, vu l'ambiance qui y règne, que ça la gênerait beaucoup plus aujourd'hui. En tout cas Vargas Llosa est un homme plus raisonnable et, si les romans de lui que j'ai essayé de lire me sont tous rapidement tombés des mains, j'ai la plus grande estime pour son oeuvre de reporter sérieux. J'ai d'ailleurs traduit dans ma Lettre documentaire 422, en mars de l'an dernier, son savoureux article sur l'affaire Enric Marco, l'humaniste espagnol dément qui a réussi à faire croire pendant des années qu'il avait été déporté à Mauthausen, alors que c'était pure invention, et à présider l'amicale des déportés de ce camp. Toujours est-il que mes jours cette semaine ont été bien occupés, de même que mes nuits. Deux fois j'ai rêvé que je volais, ce qui ne m'arrive jamais. Une fois je m'élevais peu au-dessus du sol, alors que quelqu'un me tirait par une corde en courant. L'autre fois j'étais fort haut dans un ciel nuageux et sombre, au sein d'un groupe de trois ou quatre personnes. Nous nous déplacions dans les airs sans véhicule et sans effort particulier, mais en restant aussi proches les uns des autres que si nous avions été assis dans une voiture. C'était mon copain Witold, dont je n'ai plus de nouvelles depuis longtemps, qui nous guidait. Ce haut vol ne me semblait ni étonnant, ni très inquiétant, mais un peu tout de même. Nous finîmes par atterrir en plein Bordeaux, place Pey-Berlan, devant la terrasse du Café Français. Une autre nuit j'ai rêvé que je venais de débarquer dans une gare fluviale, dans un pays de langue portugaise. Un panneau mural indiquait les deux types de musique devant être diffusés par haut-parleurs à certaines heures. Il y avait d'une part Música silenciosa, ce qui voulait dire en fait silence pur et simple, d'autre part Música submissiva, désignant des musiques d'ambiance calmissimes à la Eno et Budd. En vérité cette semaine, ne pouvant disposer de l'ordi, j'ai écouté des disques à la maison. Si le disque le plus cool du monde n'était, de notoriété publique, le Thursday afternoon de Brian Eno, ce pourrait bien être The Pearl, de Harold Budd et Eno. Après avoir acheté cette oeuvre il y a quelque vingt ans, et l'avoir attentivement écoutée, j'ai déterminé que des onze morceaux, mes trois préférés étaient le deuxième, le cinquième et le huitième (le morceau-titre). Depuis lors je n'écoutais que ceux-là et, quand j'ai disposé de i-Tunes, ce sont les trois seuls de ce disque que j'y ai enregistrés. Or voilà quelque temps, au hasard de la programmation d'un flux musical californien qui a ma sympathie, je suis tombé sur un autre morceau du même disque, auquel j'ai trouvé bonne mine. Vérification faite, je réalise que vraiment The Pearl est la perle, un rare cas de disque sans déchet, tous les morceaux sont dignes d'écoute, et je me dis en outre que le neuvième, "Foreshadowed", est un des plus éminents. J'ai eu aussi sur le buffet un coffret de trois disques de Ray Charles, prêté naguère par l'ami Patrick. Cet ensemble, Confession blues, me semble réunir, compilées dans le désordre, les chansons de deux ou trois vinyles originaux, parmi lesquelles j'ai immédiatement reconnu celles d'un 33 tours excellent que j'ai possédé jadis, hérité de ma soeur émigrée outre-mer. Moi qui n'aime pas souvent la musique, et presque jamais le jazz, je me souviens que ce disque m'avait subjugué alors, et que malgré cela, Judas des étagères, je l'avais revendu, sans doute à vil prix, comme tant d'autres choses. Et maintenant je reconnaissais sans peine les airs, je retrouvais instantanément les paroles. Je gardais la meilleure impression de morceaux enjoués comme "She's on the ball" ou "Ain't that fine", d'autres plus mélancoliques comme "Sitting on top of the world". Patrick m'a fait remarquer la beauté de "Let me hear you call my name", seule chanson dans laquelle un passage est fait de pure vocalise, la belle gueule de Ray ne chantant plus là que de petits sons brefs comme des notes de piano, avec une justesse parfaite. Ces mélodies m'ont accompagné, ces jours-ci.
mardi 10 novembre 2009
Lettre documentaire 469
LA FICTION COMME LETTRE OUVERTE
par Jon Cone
A Mohammed Mrabet et Paul Bowles
Amigo Mrabet,
Tu ne me connais pas. Peu importe. La nuit dernière quelqu’un a déposé un chien mort devant ma porte. Je ne sais pas pourquoi on a fait ça, pourquoi on a été aussi cruel. Un homme qui peut tuer un chien sans autre raison que pour obéir à la haine fixée au fond de son âme est un homme perdu, un homme qui ne va pas. La police est venue frapper à ma porte alors que je me préparais à partir travailler. Dehors, il faisait froid et noir. Je n’avais pas encore pris mon café. Suivez-nous, m’ont dit les policiers. D’accord, j’arrive, laissez-moi mettre mes chaussures et mon manteau. Pas de chaussures ni de manteau, dirent-ils. D’accord, dis-je. Les policiers sont les mêmes partout dans le monde. Ils m’ont conduit à une station-service. C’est lui ? Non. Vous en êtes sûr ? Absolument, ce n’est pas lui. Merci, dis-je à l’employé de la station. Je suis innocent, et quoi qu’ils disent que j’aie fait, vous devez savoir que c’est faux. Je le sais, dit-il. Vous n’êtes pas le meurtrier. Derrière la station, alors qu’on me ramenait chez moi, j’ai vu la silhouette d’un corps, sous une lumière blanche. Le corps était recouvert d’un drap blanc, les bords du drap étaient noircis de sang. Alors, me dis-je, ils me prennent pour un assassin. Et puis quoi encore ? Ils m’ont déposé devant ma porte. Le chien n’était plus là. Il était presque l’heure que j’embauche. J’allais sûrement être en retard. Je me suis mis à courir. Un homme de quarante-cinq ans allant à son travail en courant, tôt le matin. Je suis costaud mais mes poumons sont faibles. Quand je suis arrivé au travail, mon patron m’a convoqué dans son bureau. Ecoutez, vous êtes en retard, vous vieillissez, je pense que vous n’êtes plus bon pour ce travail. Quoi, dis-je. Quelqu’un a tué un chien et l’a déposé devant ma porte. La police est venue et m’a emmené pour m’interroger. Il y avait eu un meurtre à la station-service. Je n’avais rien à voir avec tout ça, et maintenant que je suis en retard, vous me dites que je suis trop vieux. Mais je travaille vite et bien, aussi vite et bien que ces autres hommes beaucoup plus jeunes. Ils vous le diront. Ils vous diront, il travaille bien, ne le virez pas. Mon patron m’a regardé tristement, en secouant la tête. Ce n’est pas ce que vous croyez. Je vais devoir vous virer. D’accord, dis-je. Je suis viré, maintenant. Il va juste falloir que je trouve un autre boulot. Bien, dit-il. Et prenez ça avec vous. Il s’est penché pour prendre sous son bureau un sac qu’il m’a tendu. Dans le sac, il y avait un autre chien mort. J’ai emporté le chien avec moi dans un champ derrière un bâtiment sombre. Il faisait presque jour. J’ai trouvé une pelle et je me suis mis à creuser. J’ai enterré le chien. Puis j’ai dit une prière pour le pauvre chien et pour tous les hommes. Vous dites qu’un homme n’a pas de prix, mais il y a un coût à être un homme dans ce monde. Il y a des pierres et il y a les morts qui marchent çà et là avec une pierre dans la bouche. Il y a des hommes et des femmes bons mais on doit passer sa vie à les chercher dans l’obscurité implacable.
Adios.
(«Fiction as an open letter – for Mohammed Mrabet and Paul Bowles», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 2 février 2009, ici traduit par Philippe Billé).
lundi 9 novembre 2009
Vladimir dans le tram
L'on s'adapte même aux circonstances les plus pénibles et j'arrive à lire dans le tram, les jours où mes stratagèmes me permettent de voyager assis. Mon livre de tram ces derniers temps fut une trouvaille de brocante, Personne déplacée, l'autobiographie de Vladimir Dimitrijevic. Il est le fondateur et directeur des éditions L'Age d'Homme, maison spécialisée dans les traductions françaises d'écrivains slaves, par ailleurs éditrice, entre une foule d'autres, de bons diaristes comme Jacques d'Arribehaude ou Albert Caraco. Ce volume paru en 1986 chez Pierre-Marcel Favre à Lausanne, est basé sur des entretiens de l' "homme qui n'écrit pas" avec Jean-Louis Kuffer, critique littéraire et maintenant blogueur. La première partie, celle que j'ai préférée, raconte l'enfance et la jeunesse du personnage en Macédoine, sa formation, son expérience épouvantable du communisme, son exil en Suisse, ses débuts dans la librairie puis l'édition. Accessoirement ce récit me rapportait les très flous souvenirs de mon passage en voiture par Belgrade et Skopje lors de mon premier voyage en Grèce, il y a longtemps. La deuxième partie est pour l'essentiel une évocation de différents auteurs publiés par Dimitrijevic. Une dernière partie, plus personnelle et plus brève, est faite de courts essais tirés de carnets, sur différents sujets. Ce livre m'a plu.
samedi 7 novembre 2009
Une note de fonctionnement...
... pour ceux de mes quarante mille lecteurs que cela peut intéresser. J'ai fini l'autre jour de reporter dans ce blog l'ensemble des Lettres documentaires jadis publiées dans un blog séparé, lequel n'existe donc plus. J'ai inséré ces Lettres aux mêmes dates où elles avaient déjà paru.
Je rappelle à cette occasion, pour les visiteurs de passage, que les "tags" figurant ci-contre à droite dans la marge ne sont que les mots-clés les plus souvent utilisés. Il est possible d'accéder à la liste complète desdits tags en cliquant en bas de la marge sur l'option "Toutes les archives", puis en descendant tout au bas de la page "Toutes les archives". C'est là que ça se passe.
vendredi 6 novembre 2009
Arbres de Bordeaux
Etant Bordelais pour l'année, j'ai entrepris à temps perdu un relevé des arbres publics du centre ville. C'est ma tournure, me dis-je en l'occasion, il faudrait vraiment que je sois placé dans des circonstances très spéciales, pour ne pas me mettre tôt ou tard à collectionner tel ou tel type de données. Pour l'heure je ne me fixe aucun devoir d'exhaustivité. Je me limite aux vrais arbres, à l'exclusion des arbustes sauf exceptions notables, et je me contente de ceux que l'on rencontre dans les rues et sur les places, sans entrer dans les parcs. C'est amusant. Je me rends compte que souvent on a le vague souvenir que tel endroit est arboré, sans pouvoir dire quelle essence est plantée. Je découvre la présence d'arbres en certains points, où je n'aurais pas cru qu'il y en ait, comme l'unique plant se trouvant rue des Ayres. Je me heurte aux problèmes d'identification, bien content si j'arrive à donner le genre, par exemple des tilleuls, ou des érables, quant à préciser l'espèce, c'est farine d'un autre sac, comme disent les Castillans. Dans certains cas le mystère est total : que sont les inconnus qui bordent l'église Saint-Paul, rue Ravez? Ce petit jeu, qui m'oblige à faire attention, m'apporte quelques bonnes révélations. Ainsi je n'avais pas encore remarqué la grâce extraordinaire des deux platanes monumentaux qui ombragent la place Saint-Christoly. La médiocre photo que je publie ci-dessus n'en donne qu'une petite idée. Il faut trouver un meilleur photographe, ou aller voir sur place.




