Journal documentaire

vendredi 19 septembre 2014

le grand meaulnes

imagesJe ne lirai jamais l'oeuvre d'Alain-Fournier, Le grand Meaulnes. L'occasion se présentant, j'ai voulu découvrir ce roman réputé, qui ne m'avait jamais attiré. J'ai réussi à tenir jusqu'au bout de la première partie, moins de cent pages, paraît-il les meilleures, en m'y reprenant et en me forçant, car je me suis ennuyé dès le début, puis j'ai laissé tomber. Cette histoire à dormir debout tient de la faribole plus que du «mystère» dont on la crédite complaisamment. Je ne saurai jamais comment elle se termine, mais ça ne va pas beaucoup me manquer.

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jeudi 18 septembre 2014

lu

Si je venais à douter de la civilisation française, le petit-beurre Lu suffirait à me rassurer. Ce biscuit est parfait, total, inégalable.

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mercredi 17 septembre 2014

ciné, littérature et wiki

Il n'était pas mal, ce petit film de l'autre soir, Les invités de mon père, avec Aumont, Viard et Luchini. C'était une satire des bons sentiments humanitaires, dans laquelle l'assistance aux sans-papiers ne va pas sans surprises, plus ou moins bonnes. Ce scénario à la Lauzier en faisait pour ainsi dire un film de droite, et donc de nos jours une rareté. Curieusement, alors que l'encyclopédie Wikipedia est volontiers diserte en matière de cinéma, l'article sur la réalisatrice Anne Le Ny et celui sur ce film en particulier, ne présentent qu'un service minimum.

Ayant à me renseigner, pour quelque raison, sur le dramaturge allemand Kotzebue (1761-1819), là encore Wiki me surprend. En parcourant l'article en français à lui consacré, je tombe sur l'affirmation selon laquelle, à part ses pièces, «Kotzebue est l’auteur de plusieurs travaux historiques, trop partiaux et empreints de préjugés pour être de grande valeur».Bigre. Je me demande bien à quoi peut tenir un jugement aussi abrupt. Mais en remontant de quelques lignes, je crois comprendre : on signale que Kotzebue affichait «des opinions ouvertement réactionnaires». Alors là, tout s'explique, n'est-ce pas...

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samedi 13 septembre 2014

jardineries

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C'est l'époque où les chalefs exhalent une bonne odeur, que j'apprécie beaucoup. Il y a un mystère de ce parfum subtil, qui flotte dans l'air quand on passe près des buissons, mais que l'on ne sent plus lorsqu'on approche le nez des branches et des fleurs.

J'ai acheté un petit bidon de 200 grammes de mastic à cicatriser, avec lequel j'essayerai de soigner les plaies du noyer, quand je retournerai chez moi. Il y en avait de deux marques, entre lesquelles j'hésitais. Finalement j'ai choisi la plus chère, pour une raison purement esthétique. Je ne sais ce que vaut le produit, mais ce pot de mastic Lhomme-Lefort («Soins aux arbres depuis 1850») a un air démodé qui m'a assez plu pour me convaincre.

Dieu a fait bourdonner les guêpes pour qu'on entende s'il y en a une qui vient nous tourner autour pendant qu'on range des bouts de bois.

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mercredi 10 septembre 2014

boxe éducative

Dans ma résidence suburbaine on a distribué dernièrement un prospectus vantant les mérites d'une salle de sport du quartier, où l'on pratique la «boxe éducative». Ce document illustré propose une «définition» de la discipline en question : «La boxe éducative est une activité qui permet aux jeunes de pratiquer ce loisir dans un but éducatif en leur assurant une formation et un développement moteur psychologique et affectif.» Ah. Là, on sent que le service de communication a mis le paquet. Ce galimatias n'est pas d'une grande clarté mais tout y est ou presque. Au vu des tronches de «jeunes» qui apparaissent sur les photos, on veut bien croire que le développement apporté est d'ordre «moteur psychologique et affectif», mais pas intellectuel (on ne peut pas tout avoir). La suite du blabla explique à quoi au juste éduque la «boxe éducative» : «Elle se caractérise par l'initiation aux techniques et aux tactiques de l'assaut, en excluant les risques de l'affrontement désordonné qui nuiraient à l'intégrité physique des jeunes». En clair, on leur apprend à attaquer les gens, mais avec méthode et sans se faire mal. C'est plus ou moins rassurant. Une des photos montre le maire souriant au milieu d'un groupe de jeunes «éduqués», d'où je conclus que l'association est subventionnée, pour encourager son oeuvre utile. Elle mentionne, parmi ses mérites, sa nomination à plusieurs rencontres, dont la finale de «Fait nous rêver». J'en suis tout songeur, en effet.

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mardi 9 septembre 2014

rouge-queue

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Les deux espèces de Rouge-queue (le Rouge-queue à front blanc et le Rouge-queue noir) coexistent dans notre coin à Taussat. Selon Wiki, ces oiseaux sont parfois appelés «queue-rousse». J'ai appris ce week-end que pour les locuteurs indigènes du Bassin, c'est le «queue-rouille», ce qui me ravit.

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jeudi 4 septembre 2014

notes sur deux capucins, 2 : yves d'évreux

88118454_o2. YVES D'EVREUX. J'ai étudié son livre, Suite de l'histoire des choses plus mémorables advenues en Maragnan ès années 1613 et 1614, dans deux éditions : celle qu'en avait faite Ferdinand Denis en 1864 sous le titre Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614, maintenant disponible en ligne, et la version modernisée et abrégée qu'a donnée Hélène Clastres chez Payot en 1985 sous le titre à peine différent de Voyage au nord du Brésil fait en 1613 et 1614. J'introduis mes notes notes ci-dessous en indiquant chaque fois, à toute fin utile, les deux paginations.

38/58. «Ceci confirme cette belle maxime d'Etat, que (pour) qui veut conserver l'intérieur en paix, il faut exercer les remuants au dehors…» J'ignore si d'Evreux a piqué ailleurs telle quelle cette juste maxime ou s'il lui donne ici une tournure personnelle.

52-53/70. Deux esclaves pour le prix d'un : «S'il arrive (…) qu'un Français (…) achète une jeune fille esclave, il la fait voir à quelque jeune Tapinambos fort porté à l'amour de celles qui ont bonne grâce, et il lui promet qu'il le tiendra pour gendre car il aime son esclave comme sa propre fille. Ainsi le Tapinambos vient demeurer chez lui, épouse la jeune fille, si bien que pour une esclave il en a deux. Il les appelle du nom de fille et de gendre, et eux l'appellent leur chérou, c'est-à-dire leur père.» Il s'agit là d'une forme douce d'esclavage paternaliste, sans exploitation intensive ni brutalité (l'auteur a expliqué plus haut que la fille est chargée de faire le ménage et le garçon d'aller à la chasse et à la pêche). C'est peut-être tout simplement ce qu'il me faudrait, un couple d'esclaves qui nettoie la maison et me rapporte à manger. Ah, et puis un secrétaire qui saisisse mes textes, aussi.

58/74. «Cet accident ne fut pas seul : car un malheur en traîne un autre, et le premier est l'ambassadeur du second.» Là aussi, j'aime bien la formulation, sans savoir si d'Evreux l'emprunte ou l'improvise.

64/78-79. On lit aujourd'hui en souriant le chapitre XVIII que d'Evreux consacre au fait «Qu'il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des Français (…)» Les résultats étaient assez encourageants pour que l'auteur affirme «qu'ils sont beaucoup plus aisés à civiliser que le commun de nos paysans de France». Je trouve intéressante cette longue phrase : «Les Tapinambos, depuis deux ans maintenant que les Français leur apprennent à ôter leurs chapeaux et saluer le monde, à baiser les mains, faire la révérence, donner le bonjour, dire adieu, venir à l'église, prendre de l'eau bénite, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de la croix sur leur front et poitrine, frapper leur estomac devant Dieu, écouter la messe, entendre le sermon même s'ils n'y comprennent rien, porter des Agnus Dei, aider le prêtre à dire la messe, s'asseoir à table, mettre la serviette devant soi, laver leurs mains, prendre la viande avec trois doigts, la couper sur l'assiette, boire à la compagnie, bref, faire toutes les autres honnêtetés et civilités qui sont entre nous, s'y sont si bien avancés que vous diriez qu'ils ont été nourris toute leur vie entre les Français.» Devant certains éléments de cette énumération, nous nous disons aujourd'hui que nous aurions d'autres priorités. Mais en produisant cette citation, je ne voudrais me moquer ni des Indiens, ni des missionnaires. Les premiers avaient aussi leurs grâces, auxquelles d'ailleurs les capucins ne manquent pas de rendre hommage, plus d'une fois. Les seconds n'avaient pas tort, à mon sens, d'essayer de faire renoncer les Indiens à leurs traits de moeurs les plus rudes, notamment aux sacrifices humains et au cannibalisme. Mais à ce propos je me pose une question. Il m'étonne qu'Yves d'Evreux, si attaché au polissage des moeurs et à la douceur de vivre, relate  sans broncher (par exemple page 263-211) la façon dont les autorités françaises exécutaient les condamnés à mort, dans ces lieux : en attachant le condamné à la bouche d'un canon, le boulet déchiquetant le corps en morceaux éparpillés. Voilà pour le coup une manière qui ne manque pas de rudesse. J'ai du mal à croire que d'Evreux l'ait approuvée. Mais je suppose que lui-même n'avait pas le droit de critiquer n'importe quoi, et qu'il devait surveiller ses paroles.

106/111. Au chapitre des hommages aux Indiens, voir par exemple en cette page ce que dit d'Evreux de «la belle forme de leurs corps».

120/122. Les métaphores désignant le trépas ne manquent pas, mais je n'étais encore jamais tombé sur celle-ci : «la rhubarbe commune qui guérit tous nos maux, à savoir la mort.»

177/165. Le nom des crevettes vient de chevrettes, par analogie de forme entre les antennes des crustacés et les cornes caprines. On trouve les deux noms cités dans une phrase où d'Evreux mentionne les «crabes, moules, chevrettes, que le commun appelle en France crevettes».

183/170. D'Evreux mentionne là des «Araignes de mer» ressemblant aux terrestres mais «fort grandes» et vivant dans de «petits creux» du rivage. Dans une note de son édition, Ferdinand Denis estime que l'auteur se trompe et confond avec les mygales, dont il a pourtant déjà parlé un peu plus haut dans le même chapitre. Je pense au contraire qu'il peut très bien s'agir de ces crabes que leur aspect particulier fait appeler araignées de mer.

188/173. J'aime bien l'expression de d'Evreux, pour expliquer que certaine espèce de grillon prolifère : «Ce petit animal est âpre infiniment à la conjonction …»

203/185. Après avoir décrit les aigles, d'Evreux évoque certains «grands oiseaux appelés ouira-ouassou» (en tupi «oiseau grand»). Dans une note de son édition, Hélène Clastres, pensant qu'il parle encore d'aigles, estime à tort qu'il exagère leur dimension («presque aussi grands que les autruches d'Afrique») mais en fait il s'agit des nandous, auxquels cette appellation peut tout à fait s'appliquer.

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mercredi 3 septembre 2014

notes sur deux capucins, 1 : claude d'abbeville

dabbevilleDeux vaines tentatives de colonisation française au Brésil (la «France Antarctique» dans la baie de Rio en 1555-1560, puis la «France Equinoxiale» sur la côte nord, dans le Maranhão, en 1612-1615) ont donné lieu chacune à deux livres remarquables. La première, les relations du cordelier André Thevet et du protestant Jean de Léry, ouvrages que j'ai étudiés, parmi d'autres, dans la thèse que j'ai consacrée en 2000 au vocabulaire de La faune brésilienne dans les écrits documentaires du seizième siècle. La seconde entreprise coloniale, quant à elle, a fourni la matière de deux livres écrits par des franciscains, les pères capucins Claude d'Abbeville et Yves d'Evreux, imprimés en 1614 et 1615. Au printemps 2011, à l'occasion d'un colloque se tenant à Paris, le seul auquel j'aie jamais été convié, et portant sur le thème de «L'animal dans le monde lusophone», j'ai présenté, en faisant une escapade hors du seizième siècle pour m'aventurer dans ce début du dix-septième, une communication où j'ai examiné le lexique de «La faune brésilienne chez les chroniqueurs de la France équinoxiale, Claude d'Abbeville et Yves d'Evreux». Cet article sera peut-être publié un jour avec les actes du colloque, et dans cette perspective je préfère le garder inédit pour l'instant, me réservant toutefois la possibilité d'en passer une copie en privé à qui en aurait besoin. En attendant, je voudrais faire connaître à mes lecteurs quelques points qui ont retenu mon attention, notamment en dehors de mon sujet d'étude, en lisant les livres des deux missionnaires capucins.

1. CLAUDE D'ABBEVILLE. J'ai lu son Histoire de la mission des pères capucins en l'île de Maragnan et terres circonvoisines, où est traité des singularités admirables et des moeurs merveilleuses des Indiens habitants de ce pays (je modernise par commodité l'orthographe de l'énoncé, comme je le ferai ci-dessous pour les citations) dans l'excellente réédition en fac-similé publiée à Graz, en Autriche, en 1963. C'est un pavé de 395 feuilles, soit près de 800 pages. L'auteur est un documentaliste fou furieux qui, outre la narration de l'expédition, inventorie toute la faune (pas moins de 209 espèces citées, dont 199 avec le nom en tupi), toute la flore, tous les villages du secteur avec les noms des chefs, et jusqu'aux étoiles du ciel telles que l'astronomie indigène les conçoit. (J'introduis mes notes ci-dessous par le numéro du chapitre, suivi du numéro du folio).

III-26. Dans le récit du voyage d'aller, Claude dit avoir vu dans l'Atlantique, outre des requins, des poissons «appelés Cassons, autrement Chiens de mer». Cette dernière périphrase s'applique communément aux espèces de requins de petite taille. Quant aux Cassons, ils ont intrigué le traducteur brésilien Sérgio Milliet, qui avoue n'avoir trouvé ce nom dans aucun dictionnaire. Il me semble qu'il faut y voir tout simplement la francisation du mot portugais «cações», qui sera parvenu aux oreilles du voyageur, et désigne également les petits requins. Je suis étonné que Milliet n'y pense pas.

XXXIII-186. Je remarque et j'aime beaucoup le nom d'un des villages indiens, Caagouire, «qui signifie l'ombre des arbres». Il semble qu'en tupi cela veuille dire plus exactement «sous la forêt» ou «sous les arbres». Cela fait penser à «Unter den Linden». «A l'ombre des arbres» serait en effet un nom de lieu avenant.

XXXV-189. Il y a dans la première phrase de ce chapitre («De la température du Brésil, & particulièrement de l'île de Maragnan») un mystère que je n'ai su résoudre quant à la nature et au sens du mot «rap» : «Bien que le soleil fasse son cours diurnal régulièrement en vingt-quatre heures, par le rap du premier mobile, …» Je n'ai trouvé ce mot dans aucun dictionnaire et je me demande, comme le traducteur brésilien, si ce peut être une coquille.

XXXIX-237. Dans ses notes à une édition brésilienne des années 20, Rodolfo Garcia se trompe en croyant identifier dans le Macoucaoua de Claude le faucon Macaguá ou Acauã : le nom et la description correspondent bel et bien au Macucau, une espèce de tinamou (sorte de faisan sud-américain). Garcia commet d'ailleurs la même erreur avec le Macucagua du jésuite Fernão Cardim (1584) et Karl Fouquet avec le Mackukawa de Hans Staden (1557).

XL-246. D'Abbeville fait probablement erreur en affirmant que Panapanan est le nom indien d'un poisson doté d'«une épée au bout du museau», c'est à dire d'un espadon. Il s'agit en fait du requin-marteau, comme en attestent la même dénomination et les descriptions données par d'autres chroniqueurs, tels André Thevet (1557), Jean de Léry (1578) ou Soares de Sousa (1587). Ce terme tupi n'est plus guère usité mais il subsiste en portugais brésilien d'aujourd'hui dans le nom composé cação-panã (soit requin-panã), désignant les requins-marteaux. En reprenant cette note je suis intrigué une fois de plus par le fait que le mot panã, ou sa forme redoublée panapanã, est aussi le nom tupi des papillons. J'en viens à me demander s'il s'agit d'une simple coïncidence formelle, ou si les Indiens nommaient ce type de requin «papillon» par métaphore, comme nous nous servons de l'image du marteau, pour évoquer l'élargissement latéral de la tête de ces poissons. Mes dictionnaires et manuels n'en disent rien.

XLII-256. Miguel de Asúa et Roger French raillent d'Abbeville outre mesure (dans A new world of animals, 2005) en s'amusant de le voir déclarer que la puce Tunga tourmente «merveilleusement» ses victimes : cet adverbe n'avait pas forcément un sens positif et pouvait juste signifier «étonnamment».

XLV-266. D'Abbeville se demande si le teint des Indiens, «de couleur brune que nous disons olivâtre», est dû à la chaleur du climat ou aux huiles dont ils aiment s'enduire. Il les compare à ces gens qui, en France, «se font appeler Egyptiens ou Bohémiens». Il m'intéresse de voir ici employé le mot Egyptien, qui est le sens même de Gitan, venu par l'espagnol.

XLVI- 271. Au chapitre «De la nudité des Indiens Topinamba & des atours dont ils usent quelquefois», d'Abbeville affirme qu'il n'est pas gênant que les dames du pays se promènent en tenue d'Eve, car elles sont «modestes et retenues en leur nudité», au contraire des dames de France, avec leurs «attraits lubriques» et leurs «effrénées mignardises».

XLVII-279-280. D'Abbeville dit avoir observé qu'il n'y avait pas de jalousie mais une bonne entente entre les co-épouses du mari polygame : «… je me suis étonné souvent, comme je m'étonne encore chaque fois que je me ressouviens de la concorde et union si grande qui se trouve dans toutes les familles de ces nations sauvages, où vous voyez en la plupart plusieurs femmes avec un seul mari, vivre avec tant d'amitié parmi leur paganisme, que jamais vous n'entendez de bruit dans leurs ménages, ni de la part des femmes à l'endroit du mari, ni du mari envers ses femmes». Une concorde aussi parfaite m'étonne moi aussi, et je ne crois pas qu'il faille aller bien loin pour trouver des exemples du contraire, mais enfin l'auteur doit parler de bonne foi, d'autant qu'il est, de par sa religion, peu enclin à l'éloge de la polygamie (l'abandon de cette coutume, et la renonciation au cannibalisme, sont les principales réformes morales que les missionnaires s'efforcent d'obtenir des Indiens). Vers la fin du livre, dans un chapitre où Claude d'Abbeville reproduit une lettre de son confrère Yves d'Evreux (LXII-384) se trouve un mot plaisant sur le sujet. Un Indien tombé malade, se croyant en danger de mort, et pensant trouver le salut dans la religion chrétienne, demande à Yves le baptême. Celui-ci le lui accorde mais en profite pour prier le converti de renoncer à la polygamie : «Je lui proposai, s'il revient en santé, qu'il faut laisser la pluralité des femmes : il s'y résout et en choisit une, licenciant les autres.» (Il leur a fait un plan social!)

XLVII-281. Ce passage admiratif, et admirable, sur les enfants indiens «de quatre, cinq & six ans» : «… outre qu'ils ont le corps bien fait et proportionné, ils n'ont pas tant de légèretés puériles comme beaucoup de petits enfants de l'Europe, au contraire ils sont doués d'une petite gravité si jolie & d'une modestie naturelle si honnête que cela les rend extrêmement agréables et aimables …» Je ne me lasse pas de cette «petite gravité si jolie».

XLIX-295. D'Abbeville mesure la cruauté des Indiens au fait que non seulement ils dévorent leurs prisonniers de guerre après leur avoir fracassé la tête, mais qu'ils les laissent parfois vivre parmi eux quelque temps et prendre femme avant d'être exécutés, et que si celle-ci en a eu un enfant, le petit innocent est également massacré. Le capucin constate là «le désir qu'ils ont d'exterminer totalement la race de leurs ennemis». Sans doute le mot «race» a-t-il ici moins le sens de groupe humain physiquement différent que celui de lignée, les ennemis en question étant souvent les semblables des bourreaux, et parlant la même langue. Mais la formule est frappante aux yeux du lecteur d'aujourd'hui, parce qu'elle correspond assez exactement à la définition de ce qu'on appelle maintenant un «génocide», mot nouveau pour désigner une réalité vieille comme le monde.

L-300. J'aime bien ce paragraphe décrivant la danse minimaliste des Indiens : «Lorsqu'ils dansent, ils ont coutumièrement les deux bras pendants, et quelquefois la main droite vers le dos, se contentant de remuer seulement la jambe et le pied droit. Il est bien vrai que quelquefois ils s'approchent les uns des autres, et puis ils se retirent en arrière, tournant après en rond, toujours frappant du pied contre terre, mais ayant tournoyé trois ou quatre tours, chacun à la cadence se retrouve en sa place d'où il était parti.»

LI-314 sq. D'Abbeville observe que si les Indiens n'acceptent pas toujours facilement d'abandonner les meurtres rituels et la polygamie, comme les chrétiens les en prient, en revanche ils copient volontiers des usages que les Français ne les ont nullement pressés d'adopter. Ainsi beaucoup d'hommes renoncent-ils à s'épiler la barbe ou à se faire des «piercings». Je vois dans cette attitude une raison du succès de la culture européenne dans de vastes territoires exotiques. Ce n'est pas seulement que le colonialisme l'ait bien des fois imposée, avec plus ou moins de succès. C'est aussi qu'il y avait une demande de la part d'indigènes épatés par une civilisation beaucoup plus développée, ne serait-ce que sur le plan technique (métallurgie, armes à feu, écriture, navigation transatlantique, etc). De là parfois des singeries pas forcément très utiles, un peu comme nos enfants pensent avoir meilleure mine en donnant des noms anglais à leurs groupes de musique.

LI-316 sq. D'Abbeville consacre quelques pages très intéressantes aux conceptions astronomiques des Indiens tupis. Il indique notamment les appellations qu'ils donnent à plusieurs planètes, étoiles et constellations. Les notes de R Garcia sur le sujet ne me paraissent pas très fiables, et il s'avoue incapable d'identifier la plupart des astres dont il est question. Je regrette qu'aucun expert, à ma connaissance, ne se soit penché sur la question, et je ne suis pas assez compétent pour le faire moi-même. Mais je suis content d'apprendre à cette occasion l'ancien nom français de l'amas des Pléiades, situé dans la constellation du Taureau, amas que l'on appelait la Poussinière.

LIII-329. J'aime bien l'évocation de la tranquillité vespérale des Indiens : «… étant tous couchés chacun en son lit avec un pétunoir en la main, ils discourent de ce qui s'est passé le jour et avisent de ce qui est pour l'avenir …» Les lits en question sont les hamacs suspendus et les pétunoirs, en quoi j'entends plaisamment résonner le mot pétard, sont les cigares que les Indiens se roulent, «pétun» étant le nom tupi du tabac, nom qui figure encore dans le Robert, avec le verbe pétuner, «fumer du tabac», bien qu'ils ne soient plus guère utilisés.

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mardi 2 septembre 2014

titre

L'allée de Lady Châtiment.

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samedi 30 août 2014

variétés de saison

J'ai rêvé de Renaud Camus, qui était fort aimable avec moi. Puis je me suis réveillé.

J'ai lu dernièrement Bisayan, un document dans lequel mon ami Jean-Michel Hermans, intellectuel atypique, ethnologue catholique et maoïste charentais, raconte son dernier séjour aux Philippines, de novembre 2013 à août 2014, dans la maison qu'il a fait construire sur l'île de Leyte, où il possède un terrain et une plage. C'est un fichier Word de la taille d'un livre, près de cent pages, comportant aussi des photos et des renseignements touristiques (le fichier est trop lourd pour être déchargé ici, mais je peux le transmettre par mail à qui voudra). Le texte, écrit dans un style clair et simple, relate l'expérience assez intéressante d'un homme aux moyens financiers plutôt modestes dans son propre pays, mais relativement riche dans cette terre lointaine, et confronté à une culture très exotique, où l'on n'hésite pas à bonifier le vin en y mêlant un peu de pepsi. Le moment aussi est particulier, car le voyage commence peu après le passage du typhon Yolanda, qui a ravagé la contrée et abîmé l'habitation. Il y a une complication qui ne me semble pas très utile, du fait que le corps principal du journal est précédé d'un autre petit journal, centré sur le cyclone, et suivi d'un autre encore, celui-ci axé sur la reconstruction de la maison. Mais enfin il y a dans ces pages de quoi s'instruire sur les problèmes et les mystères de ce coin d'Asie. A l'occasion de cette lecture, j'ai voulu voir si mon grand Britannica Atlas, dont je ne me sers pas souvent, pouvait m'aider à reconnaître les lieux, et j'ai eu le plaisir de découvrir que les Philippines s'y étalaient sur une vaste double page. Entre autres toponymes cités par Hermans, j'y ai retrouvé l'archipel d'îlots au nom joliment bilingue de Cuatro Islands.

Des lecteurs de ma note du 2 août m'ont proposé diverses possibilités pour un adjectif relatif au nom d'Albert Caraco : «caracasque» (d'après monégasque), «caracain» (d'après mexicain, portoricain, franciscain) et «caracien». Je pense maintenant qu'il y aurait aussi «caraquien», tout simplement.

En feuilletant les demandes de livres, dans les annonces du Bon Coin, je me dis que la curiosité intellectuelle de ce lectorat n'est pas très élevée. La syntaxe et l'orthographe sont assorties : «Livre sur les bienfait médicale», «Livre terminal S», «Amour, orgueil et préjuger», «Livre homéopathique», «BD en bonne état», «Livre sur les peintre vangoge etc»... Mais après tout, les illettrés aussi ont le droit d'acheter des livres.

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vendredi 29 août 2014

lecture suédoise

sjöberg

J'ai lu avec plaisir La troisième île, de l'écrivain et entomologiste suédois Fredrik Sjöberg (paru cette année chez Corti). Cet ouvrage d'aspect austère, à la quatrième de couverture peu engageante, imprimée en noir sur vert foncé, ne s'adresse probablement pas à un vaste public, mais la personne qui me l'a offert savait qu'il pouvait intéresser un lecteur que ses goûts portent à la fois vers les belles-lettres et les sciences naturelles. Sjöberg, qui ne cache pas son «manque d'intérêt pour la fiction», y aborde principalement la personnalité pittoresque et quelque peu oubliée de son éminent compatriote Gustaf Eisen (1847-1940), lequel excella dans des domaines aussi divers que la collection et la classification des insectes et des vers de terre, la viticulture, qu'il pratiqua en Californie, la botanique, la critique d'art ou encore l'archéologie. Il ne s'agit cependant pas à proprement parler d'une biographie de ce pionnier de l'écologie, car l'auteur n'essaie pas de dresser du personnage un portrait complet : il se contente de l'évoquer par tableaux successifs, qu'il alterne avec nombre de digressions dans lesquelles il livre tantôt des souvenirs personnels, et tantôt esquisse d'autres individualités, liées à lui-même ou à Eisen. Il en résulte un livre curieux, plein d'érudition et d'humour, qui propose une promenade intellectuelle parfois déroutante, où les anecdotes les plus légères se mêlent à des réflexions sur le désir de connaître et le plaisir de collectionner. On s'y perd un peu et j'ai déjà oublié le sens du titre, qui est aussi celui d'un des chapitres. Mais j'ai retenu, entre autres détails bizarres, qu'un seul animal porte un nom latin dédié à Hitler, Anophtalmus hitleri, une espèce de scarabée découverte en 1933. Je partage le penchant de l'auteur pour les listes, qui «sont toujours utiles», et sa défiance envers la part de «fumisterie» de l'art contemporain. Je relève aussi un beau dicton qu'il tient de son grand-père : «Pendant que le mal sévit, le bien se prépare». Une bonne lecture.

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jeudi 28 août 2014

quelques nouvelles

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La principale nouvelle de ces derniers jours a été la vente en bloc de la collection de livres que j'appelais ma «librairie». Un libraire pour de bon, venu de Poitiers visiter la brocante de fin juillet à la Charrière, avait remarqué que je vendais de bons livres à bon marché. Je lui ai signalé que j'en avais d'autres, et que je pouvais lui en mailer la liste complète, d'une trentaine de pages. Après en avoir discuté au téléphone, il a bien voulu m'acheter le tout, contre une somme équivalant pour moi à deux mois de salaire. Il est venu lundi et a tout emporté ou à peu près, dans sa camionnette. Il a fait une bonne affaire, car il pourra largement en tirer bénéfice, et j'en ai fait une pas mauvaise, en me débarrassant d'un coup d'un stock de marchandise que j'écoulais laborieusement, via la brocante ou la poste, avec les éternels problèmes d'emballage et de pesage, d'affranchissement et de paiement. Avant la venue du libraire, j'avais procédé au récolement de la collection, et par scrupule j'avais préparé quatre listes, que j'ai présentées à mon client : celle des livres vendus entre temps dans une seconde brocante (une dizaine, plus deux que j'ai promis à une acheteuse de Bordeaux), celle des livres perdus ou en tout cas introuvables (une douzaine aussi, probablement vendus sans en avoir pris note), celle des livres regrettés (en tout cinq, dont il a bien voulu me laisser quatre, un recueil de poèmes de Hugo, un des fables de La Fontaine, et les dictionnaires en images Duden du français et de l'espagnol), enfin celle des livres que j'avais exclus de la transaction (essentiellement les deux auxquels je n'avais pas attribué de prix mais juste la mention «faire offre»). Ce n'était qu'en petite partie une bibliothèque personnelle, mais naturellement je l'ai vue partir avec quelque regret, car c'est un peu de moi qui s'en allait avec. Dans les points positifs, outre l'entrée d'argent inattendue, il y a que je me retrouve avec des étagères vides, où je vais pouvoir ranger des affaires qui traînaient çà et là. Je ne voudrais pas terminer ce paragraphe sans remercier, s'il y en a qui me lisent, les nombreuses personnes qui, depuis des années, m'ont aidé en m'achetant des livres de temps en temps.

Il y a de cela une trentaine d'années, Laurent Septier et Anny Lazarus m'avaient rapporté de Chine un cadeau précieux : un sceau en pierre à savon rouge, figurant un caractère censé se prononcer plus ou moins exactement comme mon nom, et orné à l'autre bout d'un petit animal sculpté dans le même bloc. Ce bel objet étant perdu depuis des années, j'ai repensé à lui de temps en temps avec non seulement du regret, mais aussi quelque honte vis-à-vis des généreux voyageurs. Or voilà qu'à l'occasion des rangements consécutifs à ma vente de livres, en ouvrant une boîte poussiéreuse, j'ai la bonne surprise de tomber sur le sceau chinois. Je l'ai retrouvé, je l'ai.

Il y a quelques semaines, j'ai retrouvé visiblement mortes les deux petites pousses de châtaignier que j'avais réussi à maintenir vivantes pendant deux années, dans une de mes parcelles où la présence de fougères m'avait fait supposer que le sol était convenablement acide pour cette espèce. J'étais justement venu leur apporter à chacune un bidon d'eau, mais par simple acquis de conscience car le temps peu estival de cet été me laissait penser qu'elles n'en manquaient pas. En repartant, je m'en voulais beaucoup d'avoir bêtement laissé périr ces deux plantes. Mais en y réfléchissant, j'ai réalisé que si je n'avais vu aucune feuille sèche pendant aux rameaux ou gisant au pied des arbrisseaux, c'est qu'ils n'étaient pas morts de soif : leurs feuilles bien vertes avaient tout bonnement été mangées par un animal, sans doute un chevreuil. Je me sentais moins coupable, après cette considération, mais je le suis quand même, si je songe à la raison pour laquelle les deux petits châtaigniers ont été broutés maintenant et pas avant. Au début de l'été je les ai pourvus d'un généreux tapis de déchets végétaux, répandu à leur pied pour maintenir l'humidité du sol. Je leur offrais ainsi une bonne protection, mais ce faisant il se peut que je les aie rendus plus repérables, visuellement ou olfactivement. Ce serait alors un cas où le mieux a été l'ennemi du bien.

Un des rares luxes de ma vie dans cette maison est que depuis ma place à table, devant la cheminée, la fenêtre à ma gauche donne vue sur le jardin, et principalement sur le bassin qui se trouve à une douzaine de mètres. Ce point d'eau est bien connu des oiseaux du quartier, où ils viennent tour à tour boire ou se baigner. Tourterelles, merles, moineaux, étourneaux… Les plus légers, comme les chardonnerets, peuvent se poser sur les feuilles des nénuphars. Les plus lourds restent sur le bord, ou s'aventurent sur la dalle en pente douce que j'ai installée à un bout, et qui permet de s'avancer dans l'eau pour s'y ébrouer. Quand je suis seul, je garde en permanence mes jumelles sur la table, à portée de main. Je m'en sers à l'occasion pour m'assurer de l'identité d'un spécimen, ou pour le seul plaisir d'observer les bestioles de plus près. Je n'ai pas vu d'oiseau rare, cet été, mais quand même quelques uns dont je ne suis pas très familier : une linotte, quelques verdiers. 

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mercredi 20 août 2014

14-18

Août 2014. Nous allons bouffer du centenaire de la guerre de 14-18 pendant quatre ans. Et vu l'ambiance qui règne, je ne serais pas plus surpris que ça si l'on nous expliquait que les poilus étaient anti-militaristes, internationalistes, gays comme des pinsons et friands de diversité.

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mardi 19 août 2014

néomots

Seniorror. Juniorror.

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lundi 18 août 2014

estivaleries

Nul copain ne devise avec moi près du feu, nulle biche ne vient se rouler à mes pieds. Je me sens un peu seul. Avec cela ma santé de fer-blanc m'inquiète, ce n'est pas la grande forme. Mon dos paraît guéri, mais je sens que je couve une nouvelle angine, la troisième de la saison, cela commence à faire. 
Je voulais au moins participer à une deuxième brocante avant de repartir d'ici, et comme c'était la dernière occasion d'en trouver une abordable et pas trop lointaine, je suis allé vendre aujourd'hui à Poursay-Garnaud. Je n'étais pas mal installé, à l'ombre conjointe d'un platane et d'un tilleul, encore que vu la température, j'eusse été aussi bien au soleil. Cet été une fois de plus le «réchauffement climatique» opère de façon discrète, le genre imperceptible. Et mes affaires n'ont pas bien marché. Je n'ai gagné qu'une soixantaine d'euros, moins les six pour payer la place, cela ne fait pas même un équivalent petit-déj-Otto. Au moins ai-je eu la bonne idée de quitter assez tôt, sur les trois heures, et n'ai-je pas perdu mon temps. J'avais emporté avec moi la Kolyma de Chalamov, dont j'ai récemment fini de lire les mille et quelques pages, et dans les moments creux j'ai pu passer tout le livre en revue pour y relire les phrases que j'avais soulignées.
Je m'impose une pénitence, à laquelle je songeais dernièrement : passer une journée entière sans me connecter au net. Je n'y ai pas regardé depuis hier samedi soir et si je tiens bon, je n'y retournerai que demain lundi matin, pour poster cette note. Je pense que ça ne m'était plus arrivé depuis des années.

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samedi 16 août 2014

souvenir de roger billé

RogerBILLE

J'ai appris samedi dernier que mon oncle Roger était mort dans la nuit. Cette mauvaise nouvelle n'était pas vraiment une surprise, je le savais mal en point. C'était le frère de mon père, l'homme dont je racontais récemment qu'il m'avait appris à me raser avec un rasoir jetable.
Mon père et lui étaient les deux enfants de l'électricien Maurice et de l'institutrice Alix. Ils étaient nés respectivement en 1933 et 1937 à Moragne, un petit bled au fin fond de la campagne, à l'est de Rochefort. A ce que je crois savoir, leur mère est morte en 1943, peut-être de la tuberculose. Leur père s'est ensuite remarié avec une autre instite, qui ne souhaitait pas élever les enfants du premier lit, lesquels furent confiés à leur tante Laure, dans un village voisin, un peu plus important, nommé Lussant. Je ne sais si ce père, mon grand-père paternel, a dès lors négligé sa descendance, mais je me rappelle que de mon temps il brillait par son absence auprès de nous, j'ai dû ne le voir que deux fois dans ma vie. Mon père a passé le reste de son enfance à Lussant, tandis que son frère a connu un destin tout différent. Parce qu'il souffrait lui aussi de troubles respiratoires, Roger, peut-être sur la suggestion de sa belle-mère, a été envoyé en Provence, dans l'école de Célestin Freinet, dont il a toujours gardé le meilleur souvenir. Il fait partie des écoliers que l'on voit dans un film où le rôle de Freinet est joué par Bernard Blier. Il y prononce une répartie bébête, demandant «un faux quoi?» à quelqu'un qui parle de fossile. Il est longtemps resté dans sa région adoptive et a gardé toute sa vie l'accent de Marseille. Après avoir été pensionnaire quelques années dans cette école, il est devenu marin, peut-être mécanicien à bord de bateaux qui assuraient des liaisons entre Marseille et Alger. Je crois savoir qu'un ancien de la profession a été en quelque sorte son tuteur et l'a initié au syndicalisme, et peut-être à la politique, si bien qu'après quelques années, il est devenu permanent dans un syndicat de marins. Je ne sais si ce changement est intervenu avant ou après la guerre d'Algérie, au cours de laquelle il a été blessé. Il était à bord d'un camion qui a sauté sur une mine, dans lequel les hommes couchés ou assis ont été tués ou grièvement blessés, tandis que lui qui se tenait debout a seulement eu les chevilles brisées. Je ne sais plus si c'est lui-même qui m'a raconté cela. Je me rappelle avoir voulu l'interroger sur la guerre d'Algérie, mais il ne tenait visiblement pas à en parler. J'ignore aussi quand et comment il est entré au service du Mouvement de la Paix, je suppose que ce fut par l'intermédiaire du Parti communiste. Il y fut un secrétaire d'une certaine importance, chargé de missions internationales, conférencier, et pour ce poste il a dû habiter Helsinki plusieurs années, je dirais dans la décennie de 70. C'est en pensant à cette période de sa vie que je me suis mis, plus tard, à le désigner comme «mon oncle du KGB», en ne plaisantant qu'à moitié. Il nous envoyait des lettres chargées de timbres exotiques, provenant de pays plus ou moins lointains, mais en général situés dans la sphère soviétique ou dans le Tiers-Monde. Quand il nous rendait visite, environ une fois l'an, ce n'était pas l'oncle d'Amérique que nous recevions, mais en quelque sorte l'oncle de Russie, avec ses cadeaux et ses gadgets, ses anecdotes et ses blagues. Mon père et lui se ressemblaient beaucoup physiquement, mais le premier toujours maigre, et le second tendant à l'embonpoint. Je crois qu'ils s'entendaient assez bien, mais leurs psychologies étaient très différentes : autant mon père était un taciturne, dont le grand plaisir était la pêche à la ligne, autant Roger était un bavard intarissable, aimant voir du monde, boire et manger. C'était, comme on dit, une forte personnalité, un charmeur, quelqu'un qui se remarquait au sein de n'importe quel groupe, et c'est certainement grâce à son charisme que cet homme, qui n'avait pas fait d'études, a pu mener sa carrière. Il avait de la prestance en public, dont je m'étais rendu compte en particulier lors d'une causerie «pour la Paix» qu'il était venu donner dans une salle de Caudéran ou de Saint-Augustin. Il aimait la cuisine et a tenu un temps une chronique gastronomique dans un journal. Nous avons quelquefois passé des vacances ensemble, sa famille et la nôtre, chez l'oncle et la tante Zahnd, à Collonges, un village de Côte d'Or où ce couple sans enfants passait la meilleure moitié de l'année, et l'autre à Paris. Après la mort de mon père, l'été 81, il m'a gentiment invité, avec ma compagne d'alors, à passer quelques jours avec lui dans un gîte du Gers, en compagnie de ses deux filles et de la mère de la seconde. Il me choquait un peu par sa rudesse affichée envers l'aînée, et sa préférence marquée pour la cadette. Il a continué de venir nous voir de temps en temps, tantôt l'été, tantôt l'hiver, chez ma mère avec qui affleurait une certaine rivalité, surtout quand ils jouaient au scrabble. Depuis son retour de Finlande, il habitait Argenteuil, dans le Val d'Oise, où il m'a hébergé une paire de fois. (Voilà une liste que j'aimerais avoir, celle des fois où je suis allé à Paris, il y en a peut-être une dizaine). Pour ses dernières années d'activité, le Parti lui avait trouvé une invraisemblable sinécure, comme président d'une mutuelle d'assurance. Il était venu passer quelques jours avec moi dans le gîte de Fournel que nous louions, au début des années 90. Il y avait eu un incident, un soir où nous dînions avec des parents de la mère de mon fils, et où par une dérive de plaisanterie malsaine certaines personnes s'étaient mises à s'adresser à Roger par un nom féminin. Il avait tout d'un coup tapé du poing sur la table et menacé de casser les dents au premier qui recommencerait. Il est en effet certaines requêtes qui ne sont bien comprises que quand elles sont formulées clairement. Il y avait en lui de la truanderie. Je me rappelle qu'un jour il m'a demandé si je ne pouvais pas lui procurer quelque bout de bois assez court et solide, comme un manche de marteau, qu'il pourrait ranger facilement à côté de son siège de conducteur. Je n'ai pas compris tout de suite qu'il voulait en fait une matraque, en cas de besoin. Il appelait ça une gomme, «la gomme à effacer le sourire». Je me rappelle aussi qu'il était venu à Bordeaux dans le milieu des années 90, et que nous avions passé une soirée avec l'amie algérienne que je fréquentais alors, et une copine marocaine à elle. Dans la conversation, mon oncle nous avait surpris en rétorquant à je ne sais plus quel propos, que «les Espagnols, c'est des Arabes». Je l'aimais beaucoup, et lui aussi m'a toujours marqué un attachement évident. Il avait de l'estime pour mes études et mes connaissances, mais aussi une affection sincère et fidèle pour ma personne. Malgré quoi je me suis quelque peu éloigné de lui sur la fin du siècle. Cela tenait en partie aux désaccords politiques, qui s'étaient installés puis accrus entre nous depuis que j'avais entrepris de me renseigner par mes propres moyens sur les merveilles du communisme, allant de désillusion en désillusion, mais nous trouvions toujours moyen de nous entendre. Il y a eu surtout les soupçons qu'ont éveillés en moi certaines opérations qu'il a menées. Je n'ai jamais eu le courage de lui exposer ouvertement mes sentiments sur le sujet, et je ne saurai jamais s'il a compris que ces affaires avaient pourri nos relations. Malgré mon attachement, je n'ai plus recherché dès lors sa compagnie, me contentant de l'accueillir quand il venait me rendre visite, comme il a fait tous les deux ou trois ans depuis que j'ai une maison en Charente. Je l'ai reçu alors avec la gêne des sentiments partagés entre l'amitié perdurant tout de même, et la méfiance muette mais bien installée. Quel étrange personnage. Il venait toujours généreusement chargé de vivres, de bouteilles de vin de Bourgogne, et du cassis de sa production. Il nous a emmenés une fois manger des anguilles à Lussant, du temps que mon fils daignait encore me fréquenter. Sa dernière visite remonte à l'été d'il y a deux ans, je crois. J'étais seul et nous avons passé quelque trois jours ensemble. Il a eu un accident le premier soir, alors que nous buvions du vin sur la terrasse. Une guêpe qui s'était posée sur son verre l'a piqué à la lèvre. Nous avons eu de bons moments, et les conversations amères que peuvent tenir en picolant un communiste professionnel et un anti-communiste bénévole, comme je nous définissais. Je lui ai parlé pour la dernière fois au début de cette année, au téléphone. Je l'avais appelé pour prendre de ses nouvelles, après avoir su qu'il avait été victime d'une attaque cérébrale, qui l'avait physiquement diminué. Il paraissait content que je l'appelle. Il faisait de la rééducation. Il semble qu'après quelques mois, malgré les avis contraires, il ait tenu à se rendre dans sa maison de campagne. Un matin où il n'apparaissait pas, au lendemain d'une soirée arrosée, des voisins ont appelé les pompiers, qui ont forcé la porte et l'ont trouvé gisant sur le sol, un verre brisé près de lui. Il avait depuis lors été admis dans une maison de retraite, et sa santé s'était encore dégradée de façon alarmante. Voilà pourquoi la triste nouvelle était plus redoutée qu'inattendue.
Comme il m'est déjà arrivé quelques fois, j'apaise l'angoisse du deuil en rassemblant comme je peux les souvenirs plus ou moins nets qui me reviennent du défunt, et qui en dessinent un portrait. Je le conçois comme un hommage, malgré les traits de franchise qui peuvent sembler manquer de déférence. Je ne sais ce que mon oncle en aurait pensé, s'il en serait fâché, et il n'est plus temps de discuter avec lui. C'est d'une certaine façon ce qui me paraît le plus oppressant dans un trépas, cette impression d'une porte qui s'est refermée sur quelqu'un à qui l'on ne peut désormais plus poser aucune question.
L'après-midi du jour où j'ai reçu l'annonce du décès, je suis allé travailler quelques heures à la lisière du bois où je suis en train de pratiquer une entrée. Il m'est arrivé cet incident bizarre, que j'ai été, si l'on peut dire, attaqué par un papillon. C'était un assez joli papillon, de couleur caramel, que je ne sais identifier, mais qui est peut-être une espèce de nacré. J'étais accroupi, occupé à racler la terre avec une griffe métallique, quand cet animal s'est mis à voleter autour de moi, en s'approchant plusieurs fois comme s'il voulait me toucher ou se poser sur moi. J'ai fait quelques gestes pour le chasser, mais rien n'y faisait. Il continuait à me tourner autour de son vol saccadé, avec une insistance si étrange et inattendue que cela devenait presque inquiétant, pour le moins énervant, et il a fallu que je me redresse et que je fasse de grands moulinets du bras tenant l'outil, pour qu'enfin il se décide à s'éloigner en survolant le champ d'en face. Cet assaut m'a laissé une drôle d'impression, et au bout de quelques instants la rêverie m'est venue que cette apparition insolite, c'était peut-être l'âme de mon oncle venue ainsi me dire adieu, sous cette allure légère. Pendant tout un moment cette idée m'a hanté, et j'avais beau me dire que ce n'était là qu'une fantaisie, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un peu de la même gêne, qu'aurait suscitée la présence réelle.

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vendredi 15 août 2014

une journée laborieuse

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Je m'arme de courage et j'entreprends de mettre au clair des notes de lecture sur deux livres, notes qui traînent depuis des années, puis je m'aperçois que pour les compléter, il me manque ici des documents que je ne pourrai consulter qu'ailleurs, le mois prochain. Je rédige une longue page sur un sujet personnel, après quoi je me demande s'il est bien opportun de la publier et je décide de surseoir. Je fais le tour de mes messageries et de mes réseaux, comme un mendiant, voir si quelqu'un m'a adressé la parole. «Bonjour. Vous n'avez aucun nouveau message.» Je sors disposer des bouts de bois mouillés pour les faire sécher au soleil, mais le temps change aussitôt et il se met à pleuvoir. Bon. Je vais me foutre au pieu et je feuillette lentement Les terres arctiques, dans la collection «Faune et flore du monde». Là, pas de déception.

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jeudi 14 août 2014

jean-claude roché

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Je feuillette un livre provenant de chez ma mère, Promenades d'un naturaliste, dont le dos jaune et noir m'est familier. Il est paru chez Ima en 1961 et je l'ai toujours vu chez mes parents, entre les albums Kohler et ceux du commandant Cousteau. Dans celui-ci aussi les photos en couleurs sont collées manuellement. Je me souviens que malgré ma passion précoce pour les animaux, cet ouvrage ne m'attirait pas beaucoup, enfant je recherchais les grands fauves plutôt que les sauterelles et les crapauds. Mais je lui dois probablement la découverte du mot «naturaliste». En y revenant aujourd'hui, je suis d'abord frappé par le nom de l'auteur, Jean-Claude Roché. Je réalise que c'est probablement le même que le spécialiste des cris d'animaux, en particulier d'oiseaux, le directeur des éditions Sittelle, dont j'achetais les cd dans les années 90. J'en possède une douzaine, en particulier la série des quatre guides d'identification sonore de Tous les oiseaux d'Europe, dans lesquels j'ai tant appris. En parcourant maintenant ces Promenades d'un connaisseur, bien renseignées et bien écrites, je regrette de ne pas les avoir lues plus tôt, mais je me réjouis d'en posséder un exemplaire. Cherchant à m'informer sur l'auteur, je suis d'abord étonné que ce naturaliste hors pair, pionnier de la bio-acoustique, ayant réalisé des dizaines de milliers d'enregistrements, ne soit l'objet d'aucune notice dans Wikipedia. On trouve cependant ici et quelques articles le concernant, et surtout son propre site. Né en 1931, il est le fils naturel d'Henri-Pierre Roché, le collectionneur d'art et écrivain, auteur de Jules et Jim, avec qui il semble n'avoir pas toujours été sur la même longueur d'ondes. Tout jeune il s'est intéressé à la biologie, puis à l'enregistrement des sons, a lu Fabre et a fréquenté Jean Rostand. Maintenant séparé de Sittelle (ses disques sont repris chez Frémeaux), il diversifie ses activités, se consacrant à la photographie et recevant dans les chambres d'hôte de sa maison de la Planette, à Banne en Ardèche.

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mercredi 13 août 2014

actualités

Avec une capacité d'étonnement sans cesse renouvelée, le ministère du Relâchement découvre chaque jour un peu plus que la simple pose d'un bracelet électronique, au lieu de l'incarcération, ne suffit pas à empêcher un malfaiteur de nuire. Par contre, le ministère du Désastre n'a pas encore compris que le virus Ebola pouvait prendre l'avion.

Sur Facebook comme ailleurs, les friends de nos friends ne sont pas toujours nos friends. (twit)

J'avais déjà remarqué cette bizarrerie de Twitter, que certaines des notes que j'y ai publiées ne sont pas datées du jour exact ou je les ai écrites. Mais en voyant l'autre jour une note où s'affichait 23 h 40, alors qu'il était chez moi 8 h 40, j'ai cru comprendre que tout simplement l'horloge du site n'est pas réglée sur le fuseau horaire où je réside.

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mardi 12 août 2014

civilisation

La civilisation, c'est la tranquillité. Je ne sais jusqu'où je pourrais défendre cette opinion, mais au moins elle tient dans un alexandrin.

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