lundi 16 novembre 2009
Lettre documentaire 470
LE REMOULEUR
par Jon Cone
1
Eté. Le
rémouleur
passait.
Toutes les
ménagères
apportaient leurs
couteaux pour
qu’il les
aiguise. Il
était italien.
Un bel homme
qui marchait
lentement en
faisant sonner
une clochette
à main.
2
C’était bon
d’avoir des couteaux
aiguisés.
(«The knife sharpener», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 8 mars 2009, ici traduit par Philippe Billé).
dimanche 15 novembre 2009
Cette semaine

(photo Yannick Lavigne)
Comme je ne travaille que les quatre premiers jours de la semaine, et que cette semaine le mercredi était férié, il est apparu qu'en prenant un congé pour le seul jeudi, je bénéficierais d'un beau pont allant du mardi soir au dimanche. Et comme mon ordinateur personnel est en panne, il était indiqué que j'aille consacrer ces vacances à mes affaires de campagne. J'ai bien fait. Malgré le temps qui s'annonçait maussade, et qui en fin de compte ne le fut qu'à moitié, un week-end de cinq jours donne tout de suite à la semaine un air aimable, qu'on aimerait lui voir plus souvent. J'ai pu en profiter pour mettre de l'ordre dans mon courtil, pour planter quelques arbres dans la clairière de la Rigeasse, pour continuer d'ouvrir des passages dans mes buissons. Ce faisant j'ai dû renoncer à quelques occasions sociales qui se présentaient en ville, en particulier la réception de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa à l'université de Bordeaux, qui lui accordait le titre de docteur honoris causa. Je le regrette un peu. J'aurais aimé comparer mes impressions nouvelles avec mes souvenirs de la seule autre cérémonie honoris causante à laquelle j'aie assisté, il y a fort longtemps, quand j'étais tout jeune étudiant. On recevait alors un autre Latino-Américain, le poète noir cubain Nicolás Guillén. Fameuse époque où l'université n'avait pas honte d'honorer en fanfare un stalinien de la pire espèce, mais il n'est pas certain, vu l'ambiance qui y règne, que ça la gênerait beaucoup plus aujourd'hui. En tout cas Vargas Llosa est un homme plus raisonnable et, si les romans de lui que j'ai essayé de lire me sont tous rapidement tombés des mains, j'ai la plus grande estime pour son oeuvre de reporter sérieux. J'ai d'ailleurs traduit dans ma Lettre documentaire 422, en mars de l'an dernier, son savoureux article sur l'affaire Enric Marco, l'humaniste espagnol dément qui a réussi à faire croire pendant des années qu'il avait été déporté à Mauthausen, alors que c'était pure invention, et à présider l'amicale des déportés de ce camp. Toujours est-il que mes jours cette semaine ont été bien occupés, de même que mes nuits. Deux fois j'ai rêvé que je volais, ce qui ne m'arrive jamais. Une fois je m'élevais peu au-dessus du sol, alors que quelqu'un me tirait par une corde en courant. L'autre fois j'étais fort haut dans un ciel nuageux et sombre, au sein d'un groupe de trois ou quatre personnes. Nous nous déplacions dans les airs sans véhicule et sans effort particulier, mais en restant aussi proches les uns des autres que si nous avions été assis dans une voiture. C'était mon copain Witold, dont je n'ai plus de nouvelles depuis longtemps, qui nous guidait. Ce haut vol ne me semblait ni étonnant, ni très inquiétant, mais un peu tout de même. Nous finîmes par atterrir en plein Bordeaux, place Pey-Berlan, devant la terrasse du Café Français. Une autre nuit j'ai rêvé que je venais de débarquer dans une gare fluviale, dans un pays de langue portugaise. Un panneau mural indiquait les deux types de musique devant être diffusés par haut-parleurs à certaines heures. Il y avait d'une part Música silenciosa, ce qui voulait dire en fait silence pur et simple, d'autre part Música submissiva (mot inexistant), désignant des musiques d'ambiance calmissimes à la Eno et Budd. En vérité cette semaine, ne pouvant disposer de l'ordi, j'ai écouté des disques à la maison. Si le disque le plus cool du monde n'était, de notoriété publique, le Thursday afternoon de Brian Eno, ce pourrait bien être The Pearl, de Harold Budd et Eno. Après avoir acheté cette oeuvre il y a quelque vingt ans, et l'avoir attentivement écoutée, j'ai déterminé que des onze morceaux, mes trois préférés étaient le deuxième, le cinquième et le huitième (le morceau-titre). Depuis lors je n'écoutais que ceux-là et, quand j'ai disposé de i-Tunes, ce sont les trois seuls de ce disque que j'y ai enregistrés. Or voilà quelque temps, au hasard de la programmation d'un flux musical californien qui a ma sympathie, je suis tombé sur un autre morceau du même disque, auquel j'ai trouvé bonne mine. Vérification faite, je réalise que vraiment The Pearl est la perle, un rare cas de disque sans déchet, tous les morceaux sont dignes d'écoute, et je me dis en outre que le neuvième, "Foreshadowed", est un des plus éminents. J'ai eu aussi sur le buffet un coffret de trois disques de Ray Charles, prêté naguère par l'ami Patrick. Cet ensemble, Confession blues, me semble réunir, compilées dans le désordre, les chansons de deux ou trois vinyles originaux, parmi lesquelles j'ai immédiatement reconnu celles d'un 33 tours excellent que j'ai possédé jadis, hérité de ma soeur émigrée outre-mer. Moi qui n'aime pas souvent la musique, et presque jamais le jazz, je me souviens que ce disque m'avait subjugué alors, et que malgré cela, Judas des étagères, je l'avais revendu, sans doute à vil prix, comme tant d'autres choses. Et maintenant je reconnaissais sans peine les airs, je retrouvais instantanément les paroles. Je gardais la meilleure impression de morceaux enjoués comme "She's on the ball" ou "Ain't that fine", d'autres plus mélancoliques comme "Sitting on top of the world". Patrick m'a fait remarquer la beauté de "Let me hear you call my name", seule chanson dans laquelle un passage est fait de pure vocalise, la belle gueule de Ray ne chantant plus là que de petits sons brefs comme des notes de piano, avec une justesse parfaite. Ces mélodies m'ont accompagné, ces jours-ci.
mardi 10 novembre 2009
Lettre documentaire 469
LA FICTION COMME LETTRE OUVERTE
par Jon Cone
A Mohammed Mrabet et Paul Bowles
Amigo Mrabet,
Tu ne me connais pas. Peu importe. La nuit dernière quelqu’un a déposé un chien mort devant ma porte. Je ne sais pas pourquoi on a fait ça, pourquoi on a été aussi cruel. Un homme qui peut tuer un chien sans autre raison que pour obéir à la haine fixée au fond de son âme est un homme perdu, un homme qui ne va pas. La police est venue frapper à ma porte alors que je me préparais à partir travailler. Dehors, il faisait froid et noir. Je n’avais pas encore pris mon café. Suivez-nous, m’ont dit les policiers. D’accord, j’arrive, laissez-moi mettre mes chaussures et mon manteau. Pas de chaussures ni de manteau, dirent-ils. D’accord, dis-je. Les policiers sont les mêmes partout dans le monde. Ils m’ont conduit à une station-service. C’est lui ? Non. Vous en êtes sûr ? Absolument, ce n’est pas lui. Merci, dis-je à l’employé de la station. Je suis innocent, et quoi qu’ils disent que j’aie fait, vous devez savoir que c’est faux. Je le sais, dit-il. Vous n’êtes pas le meurtrier. Derrière la station, alors qu’on me ramenait chez moi, j’ai vu la silhouette d’un corps, sous une lumière blanche. Le corps était recouvert d’un drap blanc, les bords du drap étaient noircis de sang. Alors, me dis-je, ils me prennent pour un assassin. Et puis quoi encore ? Ils m’ont déposé devant ma porte. Le chien n’était plus là. Il était presque l’heure que j’embauche. J’allais sûrement être en retard. Je me suis mis à courir. Un homme de quarante-cinq ans allant à son travail en courant, tôt le matin. Je suis costaud mais mes poumons sont faibles. Quand je suis arrivé au travail, mon patron m’a convoqué dans son bureau. Ecoutez, vous êtes en retard, vous vieillissez, je pense que vous n’êtes plus bon pour ce travail. Quoi, dis-je. Quelqu’un a tué un chien et l’a déposé devant ma porte. La police est venue et m’a emmené pour m’interroger. Il y avait eu un meurtre à la station-service. Je n’avais rien à voir avec tout ça, et maintenant que je suis en retard, vous me dites que je suis trop vieux. Mais je travaille vite et bien, aussi vite et bien que ces autres hommes beaucoup plus jeunes. Ils vous le diront. Ils vous diront, il travaille bien, ne le virez pas. Mon patron m’a regardé tristement, en secouant la tête. Ce n’est pas ce que vous croyez. Je vais devoir vous virer. D’accord, dis-je. Je suis viré, maintenant. Il va juste falloir que je trouve un autre boulot. Bien, dit-il. Et prenez ça avec vous. Il s’est penché pour prendre sous son bureau un sac qu’il m’a tendu. Dans le sac, il y avait un autre chien mort. J’ai emporté le chien avec moi dans un champ derrière un bâtiment sombre. Il faisait presque jour. J’ai trouvé une pelle et je me suis mis à creuser. J’ai enterré le chien. Puis j’ai dit une prière pour le pauvre chien et pour tous les hommes. Vous dites qu’un homme n’a pas de prix, mais il y a un coût à être un homme dans ce monde. Il y a des pierres et il y a les morts qui marchent çà et là avec une pierre dans la bouche. Il y a des hommes et des femmes bons mais on doit passer sa vie à les chercher dans l’obscurité implacable.
Adios.
(«Fiction as an open letter – for Mohammed Mrabet and Paul Bowles», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 2 février 2009, ici traduit par Philippe Billé).
lundi 9 novembre 2009
Vladimir dans le tram
L'on s'adapte même aux circonstances les plus pénibles et j'arrive à lire dans le tram, les jours où mes stratagèmes me permettent de voyager assis. Mon livre de tram ces derniers temps fut une trouvaille de brocante, Personne déplacée, l'autobiographie de Vladimir Dimitrijevic. Il est le fondateur et directeur des éditions L'Age d'Homme, maison spécialisée dans les traductions françaises d'écrivains slaves, par ailleurs éditrice, entre une foule d'autres, de bons diaristes comme Jacques d'Arribehaude ou Albert Caraco. Ce volume paru en 1986 chez Pierre-Marcel Favre à Lausanne, est basé sur des entretiens de l' "homme qui n'écrit pas" avec Jean-Louis Kuffer, critique littéraire et maintenant blogueur. La première partie, celle que j'ai préférée, raconte l'enfance et la jeunesse du personnage en Macédoine, sa formation, son expérience épouvantable du communisme, son exil en Suisse, ses débuts dans la librairie puis l'édition. Accessoirement ce récit me rapportait les très flous souvenirs de mon passage en voiture par Belgrade et Skopje lors de mon premier voyage en Grèce, il y a longtemps. La deuxième partie est pour l'essentiel une évocation de différents auteurs publiés par Dimitrijevic. Une dernière partie, plus personnelle et plus brève, est faite de courts essais tirés de carnets, sur différents sujets. Ce livre m'a plu.
samedi 7 novembre 2009
Une note de fonctionnement...
... pour ceux de mes quarante mille lecteurs que cela peut intéresser. J'ai fini l'autre jour de reporter dans ce blog l'ensemble des Lettres documentaires jadis publiées dans un blog séparé, lequel n'existe donc plus. J'ai inséré ces Lettres aux mêmes dates où elles avaient déjà paru.
Je rappelle à cette occasion, pour les visiteurs de passage, que les "tags" figurant ci-contre à droite dans la marge ne sont que les mots-clés les plus souvent utilisés. Il est possible d'accéder à la liste complète desdits tags en cliquant en bas de la marge sur l'option "Toutes les archives", puis en descendant tout au bas de la page "Toutes les archives". C'est là que ça se passe.
vendredi 6 novembre 2009
Arbres de Bordeaux
Etant Bordelais pour l'année, j'ai entrepris à temps perdu un relevé des arbres publics du centre ville. C'est ma tournure, me dis-je en l'occasion, il faudrait vraiment que je sois placé dans des circonstances très spéciales, pour ne pas me mettre tôt ou tard à collectionner tel ou tel type de données. Pour l'heure je ne me fixe aucun devoir d'exhaustivité. Je me limite aux vrais arbres, à l'exclusion des arbustes sauf exceptions notables, et je me contente de ceux que l'on rencontre dans les rues et sur les places, sans entrer dans les parcs. C'est amusant. Je me rends compte que souvent on a le vague souvenir que tel endroit est arboré, sans pouvoir dire quelle essence est plantée. Je découvre la présence d'arbres en certains points, où je n'aurais pas cru qu'il y en ait, comme l'unique plant se trouvant rue des Ayres. Je me heurte aux problèmes d'identification, bien content si j'arrive à donner le genre, par exemple des tilleuls, ou des érables, quant à préciser l'espèce, c'est farine d'un autre sac, comme disent les Castillans. Dans certains cas le mystère est total : que sont les inconnus qui bordent l'église Saint-Paul, rue Ravez? Ce petit jeu, qui m'oblige à faire attention, m'apporte quelques bonnes révélations. Ainsi je n'avais pas encore remarqué la grâce extraordinaire des deux platanes monumentaux qui ombragent la place Saint-Christoly. La médiocre photo que je publie ci-dessus n'en donne qu'une petite idée. Il faut trouver un meilleur photographe, ou aller voir sur place.
lundi 2 novembre 2009
Giono plantait
Apprenant par hasard l’existence d’une nouvelle de Jean Giono dont le titre m’intéressait, L’homme qui plantait des arbres, et entreprenant de me renseigner sur le sujet, je suis d’abord tombé sur l’adaptation de cette œuvre en dessin animé, réalisée par le cinéaste canadien Frédéric Back en 1987. C’est donc par la belle voix off de Philippe Noiret que j’ai découvert cette charmante histoire, joliment mise en images (et dont on peut lire le texte en ligne ici). Le narrateur dit avoir rencontré avant la première guerre mondiale, lors d’une course de plusieurs jours à travers les montagnes reculées de la Provence, un quinquagénaire veuf, retiré dans la solitude pour y garder les moutons, et accessoirement se consacrer au hobby de peupler d’arbres les étendues désertiques, en plantant chaque jour des glands d’abord, passant plus tard des chênes aux hêtres et aux bouleaux, des forêts entières naissant peu à peu de ces innombrables plantations. Dès la première audition je me suis demandé ce qu’il pouvait y avoir là de véridique ou de fictif. L’auteur donnait quelques détails réalistes, citant par exemple des noms de villages et des dates. Ce qui me semblait clocher, c’est que la vocation naturelle du sol français étant surtout forestière, il y a déjà des bois presque partout où l’agriculture n’exerce pas son action sans arrêt. En conséquence de quoi dans les rares endroits où, sans qu’on les en empêche, les arbres ne poussent pas, c’est que pour une raison ou une autre ils ne peuvent y pousser. Je suis allé chercher des explications là où je m’attendais en effet à en trouver, dans l’auguste collection de la Pléiade, plus précisément dans le cinquième volume des Œuvres romanesques complètes de Giono, où la savante notice de Pierre Citron casse le morceau : c’est une invention. Le commentateur ne parle pas des problèmes du sol mais évoque une autre invraisemblance, à savoir que le protagoniste est supposé planter continuellement dans les 100 glands par jour, arrivant ainsi au total de quelque 100.000 plants en trois ans, «alors que l’opération ne peut se faire avec quelque chance de succès que pendant deux mois par an environ». Il semble qu’en réalité Giono, convaincu que planter des arbres est une action bénéfique, ce que je pense aussi, ait purement inventé cette fable édifiante, inspirée en partie du souvenir de son propre père, qui l’emmenait enfant faire avec lui des promenades, au cours desquelles il plantait des glands, en perçant le sol du bout ferré de sa canne. L’histoire, au début sans titre, a été écrite en février 1953 à la demande de la revue américaine The Reader’s Digest, pour sa chronique «The most unforgettable character I’ve met» (le personnage le plus inoubliable que j’aie rencontré). Le manuscrit fut reçu avec enthousiasme mais, après qu’un enquêteur eut constaté qu’aucun élément n’était vérifiable sur le terrain, le revue se ravisa et refusa de publier. La version anglaise fut quand même la première à paraître, mais dans Vogue, puis dans d’autres publications. Il y a eu depuis lors plusieurs éditions françaises et des traductions dans différentes langues, le caractère fictif du récit étant rarement signalé. J’ignore si Giono avait cru de bonne foi que son personnage «inoubliable» pouvait être inventé, ou s’il a délibérément recherché la mystification, comme il semble si l’on songe qu’à un éditeur allemand, souhaitant reprendre le texte dans un recueil de biographies et demandant à Giono une photo du personnage, il fournit celle d’un inconnu, achetée d’occasion.
dimanche 1 novembre 2009
Lettre documentaire 468
L’OPPOSITION (page de mon journal)
par Fernando Arrabal
Au cours d’été de l’Universidad Complutense (à l’Escurial), j’ai dit qu’il fallait éliminer le Castro, le Franco, le Staline ou le Grand Inquisiteur que nous portons tous en nous.
Je me suis comporté devant le leader communiste Marcelino Camacho et le militant socialiste Juan Prat comme ce que je suis : un poète. J’ai amusé la salle en chantant l’hymne de l’opposition au lion mort :
« Nous allons raconter des mensonges
« Tralala :
« Le lièvre court sur la mer
« Et la sardine dans la montagne »
En rappelant les exploits anti-franquistes des anti-franquistes de salon, écrits après la bataille les gens riaient... «tralala».
J’ai aussi ému la majorité quand moi-même j’ai été ému en pensant à mon père et aux victimes de la guerre civile, d’un bord et de l’autre.
J’ai regardé en face les dirigeants de ces partis, qui ont du sang sur les mains. Prat a essayé de défendre son équipe de 1936-39, acharnée à vaincre en tuant... comme ceux du trottoir d’en face. «Taisez-vous, lui ai-je dit, ni vous ni votre parti n’avez rien à faire dans cet enterrement de tant d’Espagnols du commun, qui sont morts.»
J’ai dit qu’en ne voulant pas voir les crimes de Staline... les «rouges» se sont alliés à lui... et ont ainsi perdu, ai-je affirmé, la raison de leur cause.
J’ai demandé pardon, sous les ovations, pour ces trois années de barbarie. A d’autres moments, je me suis joyeusement moqué de tous les militantismes. J’ai défendu les vaincus. J’ai affirmé qu’en juillet 1936, j’aurais lutté avec mon père... pour la liberté.
J’ai proposé que dans un monde de poètes, de Quichottes, de mystiques et d’hétérodoxes, nous allions avec Unamuno délivrer le sépulcre de Don Quichotte.
J’ai rêvé tout haut d’un avenir tournant le dos au matérialisme attendrissant (mais si sanguinaire !)... Un futur sous l’autorité de la vérité, de la morale, de la science et de la beauté.
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La version originale de cette page de journal personnel du dramaturge Fernando Arrabal («La oposición. Notas de mi diario»), relative au cours d’été 1992 de l’université madrilène, apparaît en fac-similé comme sa contribution au recueil Franco y su época, dirigé par Luis Suárez Fernández (Madrid : Universidad Complutense, 1993, pages 227-229). Ici traduit par Philippe Billé. Note : «Même les lièvres prennent des risques, devant le lion mort» (Baltasar Gracián).
samedi 31 octobre 2009
L'Arnaque Postale (suite)

Cet été, une université de l'Ohio a voulu m'acheter quelques livrettes. Mon petit doigt m'a tout de suite dit que ça n'allait pas être une affaire facile, mais comme je ne peux pas passer mon temps à l'écouter, j'ai accepté. Ce n'était pas une grosse transaction, il y en avait pour 42 euros, port compris. Les choses ont traîné un peu, puis j'ai reçu en septembre un chèque de la somme équivalente, en dollars, que j'ai aussitôt remis à ma banque, la banque dite Postale (vous savez, celle qui "invente une nouvelle façon de vivre sa banque"). Les choses ont encore traîné un peu et ce week end, de passage dans la campagne, je vois sur un relevé que le chèque a enfin été encaissé. "Chèque tiré sur l'étranger : 40 euros". Bon, deux euros se sont évaporés en cours de route, c'est un moindre mal, me dis-je, avant de tomber sur la ligne suivante. "Frais remise chèque étranger : 8 euros." Là, déjà, ça se gâte, me dis-je, avant de tomber sur la ligne encore suivante: "Frais de présentation chèque : 12, 60 euros." Alors là, me dis-je, pas de doute, 20 euros de taxes pour palper un chèque de 40, on est en plein socialisme. Interrogé ce matin, le postier du bled à côté convient d'un air gêné que ça fait un peu lourd, en effet. Il confirme que les trois lignes du relevé, consécutives et portant la même date, se rapportent sans aucun doute à la même opération, mais s'avoue incapable de m'expliquer en quoi consistent exactement les "frais remise chèque" et les "frais de présentation". C'est bien dommage. "Mais regardez, en haut il y a le numéro de votre centre financier, vous pourriez les appeler..." Oui, bon, écoutez, on verra, on va y penser.
vendredi 30 octobre 2009
Rien
Au fil du temps l’âge m’apporte, par vagues successives de lucidité, d’incessantes révélations sur mon insignifiance. Comment dire ? Oh, parlons d’autre chose.
jeudi 29 octobre 2009
Lettre documentaire 467
REFLEXIONS ET CONFIDENCES du Duc de Maura
Bien que je ne me sois jamais enivré, j’ai toujours aimé le bon vin et je me régale d’un bon cognac après le repas. Je déteste depuis tout petit la viande de veau, et le mouton me répugne.
Ainsi donc, si j’étais né maure, la Pâque musulmane aurait été pour moi une prolongation désagréable du jeûne coranique.
Les régimes politiques seraient bien plus féconds et durables que d’ordinaire, si l’aristocratie de chaque pays pouvait se maintenir indemne sur plusieurs générations. Mais le processus dégénératif s’avère partout inévitable.
Les descendants des meilleurs sont bientôt des médiocres, et les descendants de ceux-ci tombent souvent jusque dans l’aboulie, le crétinisme ou la dépravation.
La mentalité aristocratique de la Renaissance dédaignait, parce qu’il était servile, non seulement le travail manuel, mais aussi le travail intellectuel rémunéré.
Au contraire, la mentalité communistoïde d’aujourd’hui méprise (quand elle n’y est pas hostile) toute spéculation scientifique ou littéraire pratiquée avec un désintéressement notoire.
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec le contenu moral de certain refrain populaire, perpétué par Manuel de Falla, selon lequel nous autres mortels naissons tous condamnés à être en ce bas monde enclume ou marteau.
Je déclare que n’ayant pas la vocation pour asséner sans rime ni raison des coups aux autres, je n’ai pas eu grand mal à fuir ou à esquiver ceux d’autrui.
Il n’existe en réalité que deux états d’esprit humains : envieux, ou compatissant. Mais toutes, absolument toutes les créatures passent de l’un à l’autre, à intervalles plus ou moins durables, entre le berceau et le cimetière.
Si les émanations de l’esprit n’étaient impalpables, on constaterait bientôt que les âmes humaines sécrètent des matières plus sales encore que les corps. Et cependant la beauté de celles-là se remarque en général moins que celle de ceux-ci.
Il n’y a pas de femme à qui sa beauté permette de retenir indéfiniment l’attachement d’un homme. Mais sa bonté, si.
Je n’ai jamais partagé les préjugés aristocratiques, et je m’en suis toujours tenu aux faits et aux œuvres. J’ai toujours eu plus d’estime pour le grand homme d’origine humble, que pour le Grand d’Espagne à l’âme de laquais. Mais rien ne me semble plus horrible que l’envie mésocratique, par principe bassement hostile à tout ce qui est distingué.
Si cette mesquinerie doit prévaloir dans les nouvelles générations, je demande avec ferveur à Dieu de ne pas me condamner à y assister, et de plutôt mettre un terme à ma vie.
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(Extraits de Reflexiones, confidencias y recuerdos : Cuaderno I, octubre de 1946, de Gabriel Maura y Gamazo, duc de Maura (1879-1963), choisis et traduits par Philippe Billé, d’après la charmante édition de la Fundación Antonio Maura parue en 1992 et limitée à 750 exemplaires).
mercredi 28 octobre 2009
Les gars qui se rasent dans les films ont toujours une mousse super blanche et onctueuse, en tout cas beaucoup plus jolie que l’espèce de savonnasse mi-blanchâtre mi-transparente que j’obtiens d’habitude, même en changeant de marque. Je me demande s’ils n’ont pas un truc.
mardi 27 octobre 2009
Hamsun repousse
On m’a prêté le livre de Knut Hamsun (1859-1952), Sur les sentiers où l’herbe repousse, une de ses rares œuvres de non-fiction (Calmann-Lévy, 1981). A peine deux cents pages, imprimées gros, je me suis laissé tenter et j’ai lu sans ennui, par pincées de quelques feuilles chaque fois que je pouvais m’asseoir dans le tram, ce n’est pas tous les jours, cette chronique des trois années d’après-guerre pendant lesquelles l’écrivain norvégien, presque octogénaire, fait l’objet de poursuites pour n’avoir pas caché sa sympathie envers Adolf Hitler, sans toutefois qu’aucun acte malveillant ne puisse lui être reproché. L’ouvrage plaît par le ton désinvolte du vieillard désabusé, que l’on persécute mollement en l’obligeant à abandonner sa ferme pour le placer en hôpital psychiatrique, puis en maison de retraite. Il y a au début cette ambiance irréelle de l’asile qu’il n’a pas le droit de quitter mais dont rien ne l’empêche de s’échapper en se promenant dans les collines alentour. Une courte phrase qui revient deux fois dans les premiers moments résume beaucoup de choses : «Je lis, je flâne, je fais des réussites». L’auteur est humilié mais serein, il ne se reproche rien de ce qu’il a fait ou pensé, il raconte simplement ce qui lui arrive, rapporte des anecdotes, évoque des souvenirs. Il se livre de temps en temps à quelque exercice de style montrant bien qu’il n’est ni fou, ni gâteux : il résume comme une esquisse de roman l’histoire d’amour lue dans quelques pages d’un agenda que lui a montré un prédicateur itinérant, plus tard un lambeau de feuille de journal, ramassé dans une décharge d’ordures, lui inspire d’imaginer sur quelques pages le dialogue d’un couple qui se dispute, etc. Il râle sur son sort, tout en se réjouissant d’être toujours en vie et assez en forme, bien que presque sourd et voyant de plus en plus mal. Il se moque à l’occasion de lui-même, s’amuse de l’irruption d’une jeune infirmière, alors qu’il fait sa toilette torse nu et sans son dentier. Il reste bon, s’inquiète d’un petit sapin que l’ombre d’un grand peuplier empêche de bien pousser. La couverture est illustrée d’une photo montrant le beau visage du vieil homme paisible et fatigué.
lundi 26 octobre 2009
Alex über alles
Dans ma quête incessante des alexandrins de hasard, j’ai remarqué l’autre jour que cette belle phrase piquée je ne sais plus où, peut-être dans mon propre atelier cérébral, et dont en tout cas j’use volontiers, en était un : «Je veux voir le pognon bien à plat sur la table.» Un autre ce bon dicton, qu’une blogueuse a recueilli auprès d’une ancienne : «Il vaut mieux aller seul que mal accompagné.»
dimanche 25 octobre 2009
Proportions
A partir de quelle amplitude la criminalité devient-elle guerre civile?
mercredi 21 octobre 2009
Longtemps je n’ai pu comprendre le goût de mon père pour la pêche. Je me dis maintenant qu’il cherchait la tranquillité, plus que le poisson. Songeait-il en semaine aux heures qu’il passerait peinard, samedi ou dimanche, au bord de la rivière ?
mardi 20 octobre 2009
La faune brésilienne dans les écrits documentaires du XVIe siècle
Je ne suis visiblement pas près d'avoir le temps d'écrire les explications que je voudrais sur ma thèse, mais puisque l'éditeur m'a fourni du matériel, je transmets ici le lien vers le résumé, et je reproduis le pdf du bon de commande : GEO_12_Bill_
lundi 19 octobre 2009
A vendre chez TheBookEdition
L’EXPATRIOTE. Traduction française par Philippe Billé du journal (The Expatriot) tenu par l’artiste américain Lloyd DUNN lors d’un séjour en France, notamment à Bordeaux, de décembre 1994 à l’été 1995. 10 € + port. Voir ici (Consulter le texte ici).
RREVES. Traduction française par Philippe Billé du recueil de poèmes minimalistes Ddreams, écrit par John M BENNETT en 1981 et publié aux USA en 2009 dans le volume Spitting Ddreams (Blue Lions Books). 10 € + port. Voir ici. (Consulter l'original ici).
JOURNAL DOCUMENTAIRE (2002-2007) de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste. Photo de couverture par J. Suel. 348 pages, avec index. 20 € + port. Voir ici.
dimanche 18 octobre 2009
Correspondance
Je lis chez une blogueuse, sous le titre "Philatélie", le compte rendu d’une expérience postale : l’envoi de quelques lettres à des destinataires fictifs, un peu partout dans le monde, histoire de voir le temps qu’elles allaient mettre à revenir vers l’expéditrice, chargées de tampons, parfois de mentions manuscrites. Ce récit m’intrigue car je m’étais moi-même amusé à faire une opération de ce genre, au début des années 80, avec une douzaine de lettres envoyées en Nouvelle-Guinée, dans le territoire de l’Acre, à Walvis Bay, et je ne sais plus où. Je ne garde que le souvenir des revenantes, maintenant perdues ou jetées depuis longtemps, mais je m’ouvre à la narratrice de cette coïncidence. Or elle m’avoue que de son côté, c’est pure invention...
samedi 17 octobre 2009
Catalogue DISCRETO (mise à jour)
Chaque numéro : 8 pages format carte postale (A6) : 35 cents.
Abonnement «à la main» aux 10 prochains numéros : 3 €.
Abonnement postal aux 10 prochains numéros : 5 € port compris.
1. Philippe Billé : Week-end à Santander, mai 2008.
2. Michel Ohl : Dans la tempête, mai 2008.
3. Bruno Richard : Anges sales, juin 2008.
4. Mathieu Provansal : Météo rétrospective, octobre 2008.
5. François Talmont : Au coin des yeux, novembre 2008.
6. Philippe Billé : In girum imus nocte, december 2008.
7. Sylvain Gérand : Epaves, décembre 2008.
8. Olivier Prieur : Des têtes, janvier 2009.
9. Anonymes : Listes de courses, février 2009.
10. François Robert : Minotaures, mars 2009.
11. John M Bennett : Poèmes français, avril 2009.
12. Gomez de la Serna : Brouillages, avril 2009.
13. Isidore Krapo : L’art magnac et la lamproie, mai 2009.
14. Divers : Marabouteries, mai 2009.
15. Divers : Dos de photographies Belle Epoque, juin 2009.
16. Miguel Ohl : Borges y yo, septiembre 2009.
17. Franck Garcia : La forteresse a ses faiblesse, octobre 2009.



