Journal documentaire

mardi 28 juillet 2015

ma vie palpiteuse, suite

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Cet été je garde sur ma table, pour y réfléchir, une fiche en bristol où j’ai recopié la liste des sept péchés capitaux, avec des variantes et des traductions, et les vertus chrétiennes qui leur sont opposées. En résumé :

Orgueil (Superbia, Pride) / Humilité.

Luxure (Luxuria, Lust) / Chasteté.

Gourmandise (Gula, Gluttony) / Tempérance.

Avarice (Avaritia, Greed) / Charité (Générosité).

Paresse (Acedia, Sloth) / Diligence (Industria).

Colère (Ira, Wrath) / Patience.

Envie (Invidia, Envy) / Humanité (Gentillesse).

Thomas d’Aquin a fait remarquer que ce ne sont pas exactement les péchés (il n’y a ni le vol, ni le meurtre, par exemple) mais les vices, c’est à dire les mauvais penchants, qui conduisent aux péchés. Les «penchants capitaux», d’une certaine façon. Cette liste, esquissée jadis par Evagre le Pontique, est  bien vue. L'essentiel est déjà là.

Hier, Wyn est passé pour la dernière tonte de la saison. Je lui ai aussi fait tronçonner un vieux prunier, deux lauriers de quinze ou vingt ans, et des branches de fusain japonais, qui devenaient gênantes. De sorte que je me suis retrouvé avec trois tas de branchage, et j’ai ensuite passé de longues heures à trier les bûches que je scierai, le petit bois valable, et ce que je ne conserve pas, principalement les rameaux, car j’ai déjà des réserves de fagot relativement inépuisables. Comme le fusain est toxique, j’évite de m’en servir pour les grillades, je n’en garde que des bûches pour la cheminée. Je coupe ce que je veux jeter en bouts assez petits pour bien s’entasser dans les sacs à verdure. J’aime beaucoup ce travail, qui m’absorbe et m’apaise. Hier soir je n’ai arrêté que vers 10 h 10.

S’il y a quelque chose de philosophique à faire des bûches, ou disons quelque chose d’inquiétant, c’est qu’on ne sait jamais assurément pour qui on les fait. Surtout celles de bois vert, qui doivent sécher quelques années. Dieu sait si on les brûlera, ou qui les brûlera, si elles brûlent jamais.

La pluie revient peu à peu, cela ne fait pas de mal. L’eau du bassin est remontée presque au bord. En voyant dans l’herbe des escargots, j’ai réalisé que je n’en ai pas ramassé cet été, contrairement à mon habitude, car ils ne sortaient pas, à cause de la longue sécheresse. J’en prendrai peut-être le mois prochain.

Je vais devoir m’absenter une huitaine, pour partir en expédition dans le Vivarais, avec mon aide de camp. S’il ne m’est pas possible d’alimenter ce journal sur place, je rendrai compte au retour.

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dimanche 26 juillet 2015

ma vie palpiteuse, suite

mire

Cet après-midi, comme j’éprouvais le besoin de faire quelque chose de pas ordinaire, je suis allé à la piscine. La piscine municipale de Loulay, 3 euros l’entrée. Cela m’a fait grand bien. J’y étais à l’ouverture, à 14 h 30. Il faisait plutôt frais, et le ciel entièrement couvert d’un beau gris pommelé paraissait propre à décourager les ardeurs populaires. En effet, j’étais quasiment seul dans l’eau. J’y suis resté un peu plus d’une heure. C’était bien.

Cette semaine, j’ai embauché une cousette du lumpen-paysannat, dont j’avais gardé le prospectus, pour réparer mes deux vestes favorites, les bavaroises. La grise, dont la doublure se défaisait à une manche, et la verte, celle que je mets dans les bois, dont les deux poches étaient percées. Elle demandait un prix si bas que j’en étais gêné, et je l’ai priée d’accepter le double.

J’ai aussi reçu la visite-surprise d’une dame qui venait de la part du fisc, vérifier si vraiment je ne possédais pas de télévision. Je lui ai permis d’entrer pour constater par elle-même que j’appartiens en effet à la minorité des citoyens qui s’en passent.

Ces jours-ci, j’ai pris presque tous mes repas en écoutant des podcasts, notamment de l’émission d’histoire de Jean Lebrun. Sa belle voix me rappelle l’époque où je l’écoutais tôt le matin, sur France-Culture, il y a longtemps.

Il y a eu un jour où j’ai encore fait le coup de quitter la maison en fermant soigneusement la porte à clé, pour m’apercevoir en revenant des courses que j’avais laissé la fenêtre à côté grande ouverte.

Je ne sais pas si c’est une impression ou si vraiment cette année il y a plus d’araignées que d’habitude, et par consolation plus de belles chicorées bleues au bord des chemins, et même au milieu.

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samedi 25 juillet 2015

sur ramon eder et d'autres aphoristes espagnols

Pensarporlobreve

La troisième de mes lectures parallèles du printemps a été Pensar por lo breve (comment dire : Penser sur le mode bref?), Aforística española de entresiglos, une anthologie d’aphorismes espagnols publiés entre 1980 et 2012, réunis et introduits par le professeur José Ramón González (Ediciones Trea, 2013). Les aphorismes sont extraits des recueils de cinquante auteurs, lesquels sont présentés dans l’ordre chronologique de leur date de naissance, allant de 1922 à 1980. Il semble, pour qu’un tel ouvrage soit possible, que le genre de la pensée brève soit très en vogue chez nos voisins d’outre-Pyrénées. La savante préface évoque plusieurs maîtres du genre, hispanophones et autres, parmi lesquels il m’étonne de ne pas voir mentionner le Colombien Gómez Dávila, mais peut-être me fais-je une idée exagérée de sa notoriété parmi les écrivains de langue espagnole, y compris parmi les aphoristes.

J’ai lu ce livre longuement, pendant des mois, parce que j’avais peu de temps à y consacrer, parce que je n’étais pas pressé, et aussi parce que les aphorismes, si chacun d’eux est vite lu, demandent une grande concentration, de par le changement perpétuel de sujet. En outre je me suis amusé à compléter cette lecture par les recherches que l’on peut faire aujourd’hui en ligne, pour trouver les sites personnels ou les blogs de certains auteurs, des photos d’eux, etc. Quelques uns ne m’ont pas du tout plu, notamment …, non, je ne vais citer personne, mais dans l’ensemble j’ai lu le livre avec plaisir et intérêt.

J’ai recopié à mon usage, sur une longue page, mes pensées préférées, et j’en traduirai ici une pincée, par exemple «Que faire, pour que nul ne puisse se féliciter de notre mort?» (d’Angel Crespo), «L’horreur rôde constamment, l’horreur n’a pas de repos» (celle-là peut-être la plus terrible, d’Alvaro Salvador), «Il y a des jours où l’on peut chasser les idées au vol, et d’autres où l’on ne peut que les déterrer lentement, avec la méticulosité des archéologues» (de Lorenzo Oliván), ou celle-ci, très actuelle, «Le Village Global aussi, a ses idiots du village» (de Carmen Camacho).

L’auteur qui m’a le plus intéressé, celui dont j’ai recopié le plus de phrases, est un certain Ramón Eder, né en Navarre en 1952. De lui aussi je traduirai ici quelques sentences, à l’intention de mes propres lecteurs:
«On ne peut penser sérieusement qu’en cachette.»
«Ceux qui ne nous aiment pas, sans le vouloir, nous perfectionnent.»
«Il n’y a rien de plus embarrassant que de tomber sur quelqu’un qui pense plus ou moins comme nous, mais avec fanatisme. Cela donne envie de changer d’idées.»
«Il faut se recouper la vanité de temps en temps, comme les ongles.»
«Le secret du style, c’est d’être exact.»

Il y a quelques temps, au hasard de mes recherches en ligne au sujet de ces auteurs, j’avais découvert une maxime que j’ai ensuite regretté de ne pas avoir notée sur le moment, et que je désespérais de retrouver (voir ci-dessus au 9 juin). J’ai fini par la repérer, justement dans le profil Facebook de ce même Ramón Eder. Elle dit exactement : «Cuando vamos de viaje hay que llevar por lo menos dos libros : uno muy bueno y otro por si no nos apetece leer el muy bueno.» Ce que l’on peut tourner en français dans ces termes : «En voyage, il nous faut emporter au moins deux livres : un très bon, et puis un autre, au cas où l’on n’aurait pas envie de lire le très bon.»

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jeudi 23 juillet 2015

la terreur sous lénine

 

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Une autre de mes lectures de printemps a été La terreur sous Lénine (1917-1924), recueil d’une dizaine de documents et de témoignages, rassemblés par un certain Jacques Baynac (Le Sagittaire, 1975, 381 pages, reparu depuis en format de poche). Le point de vue du préfacier et celui de plusieurs des auteurs (mais pas de tous) est un point de vue d’extrême gauche, ce qui n’enlève rien au terrible contenu informatif de l’ouvrage, réduisant à néant la légende du bon léninisme qui aurait précédé le vilain stalinisme. Les bolcheviks s’emparent du pouvoir en octobre 1917, la Tchéka (la Gestapo communiste) est créée deux mois plus tard, et aussitôt commence dans toute la Russie une répression féroce et souvent arbitraire : fusillades innombrables, noyades, déportations, frappant aussi bien les ennemis de droite que les rivaux de gauche, sans compter les innocents pris dans des rafles de représailles ou d’intimidation. On évoque également, en fin d’ouvrage, les premières années de fonctionnement du bagne des îles Solovski, dans l’océan glacial Arctique, qui sera l’embryon du Goulag. Comme à chaque fois que je lis un livre sur le sujet, je reste sidéré par le relatif silence qui entoure les atrocités de l’histoire communiste, alors qu'elles dépassent en ampleur et en durée celles de tous les fascismes réunis. Et pourtant, dans le débat public comme dans la production de fictions télévisuelles et cinématographiques, par exemple, que représente la dénonciation des crimes du communisme par rapport à ceux du fascisme : un centième? un millième? un dix-millième?

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mercredi 22 juillet 2015

correspondance de guy debord

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Parmi mes lectures de ce printemps, mis en train par la biographie de Guy Debord, je me suis aventuré dans sa Correspondance. Elle a paru chez Fayard de 1999 à 2008 en 7 volumes, couvrant la période de 1957 (année de création de l’Internationale situationniste) à 1994 (année de la mort de l’écrivain), auxquels s’est ajouté en 2010 un volume supplémentaire, numéroté 0, comprenant les lettres de 1951 à 1957, avec des lettres retrouvées entre temps et un index général des noms cités. Il s’agit d’une correspondance active, ne reprenant que les lettres de Debord sans celles de ses correspondants, mais avec parfois des notes précisant de quoi il parle.

J’ai d’abord consulté le volume zéro, surtout parce que je voulais parcourir l’index, long d’une centaine de pages. Les lettres de ce volume ne sont pas folichonnes. Beaucoup sont adressées au surréaliste belge Marcel Mariën, qui publiait Debord dans sa revue Les lèvres nues. C’était un personnage intéressant mais assez louche, d’après ce qu’en dit Wiki (voleur, escroc, faussaire, trafiquant et communiste, toutes choses qui ne déplaisaient peut-être pas au chef situationniste). Les seules lettres qui m’ont amusé sont celles adressées à des administrations (au maire de Cosio d’Arroscia en août 57, au président d’un tribunal en mars 70 et juin 71, au percepteur du 3e arrondissement de Paris en 1973, ces dernières laissant supposer que les relations financières avec Michèle Bernstein n’ont pas toujours été sans problème). Il y a dans une lettre de 1956 une allusion désobligeante à Asger Jorn («les conversations que j’ai eues avec lui m’ont grandement ennuyé») qui fait planer un doute sur la franchise de leur amitié. En explorant le copieux index, il m’est apparu que la plupart des noms qui m’intéressaient renvoyaient au volume VII, celui des lettres les plus récentes (1988-1994), et c’est donc le seul autre que j’ai lu.

Les lettres de Guy Debord sont en général bien écrites, mais d’un intérêt variable, naturellement, selon ce qu’on y cherche. Certaines, contenant de longues explications à l’intention de ses traducteurs, seront précieuses pour qui veut étudier ses oeuvres, ce qui n’est pas mon cas. Il y a vraiment des moments où il se la pète un peu trop, avec ses «idées dangereuses» (sans blague) et son auto-satisfaction inlassable. Or à considérer ces écrits sans complaisance, il s’en dégage une image de leur auteur pas toujours très brillante. Par exemple dans ses rapports hypocrites avec les fils Lebovici, une fois leurs parents morts. Il les méprise et ne peut les encadrer, mais pendant un temps continue de leur passer de la pommade, tout en disant sur eux pis que pendre dans ses lettres à autrui. D’une manière générale, on remarquera qu’il est volontiers injurieux et cassant avec les gens dont il n’a pas ou plus besoin, mais à l’inverse étrangement compréhensif et accommodant, voire mielleux, avec ceux qu’il a intérêt à ménager, au premier rang desquels son nouvel éditeur Jean-Jacques Pauvert (qui lui sert de précieux intermédiaire avec Gallimard) et son médecin Michel Bounan (qui pratique la sorcellerie homéopathique et défend une théorie délirante sur le sida, lequel ne serait pas vraiment un virus mais un mal mystérieux causé par le vilain capitalisme).

Ni Debord ni les éditeurs de sa correspondance ne font mystère de la maison de campagne qu’il possédait à Champot, en Auvergne. Il n’en va pas de même pour le «château de la subversion» (p 337, ne riez pas) appartenant à son beau-frère, château que Guy et Alice vont «squatter» chaque hiver. Par prudence, les éditeurs remplacent par des points de suspension les indications toponymiques trop précises du révolutionnaire : «La Rivière se rencontre à quelques kilomètres de (…), localité guère plus distante de la ville de (…)» (p 334). Moi-même, ne souhaitant pas troubler la tranquillité de ces rebelles bien installés, j’ose à peine mentionner que les lieux se situent en Nor(…)die.

En décembre 90, l’auteur qualifie d’«escroquerie médiatique» un livre qui vient de paraître sur «Gérard». Pour ma part, je ne définirais pas autrement ses propres Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, de 1985, qu’il aurait été plus juste d’intituler Considérations sur mon incomparable nombril.

Quant à la question de savoir si Debord s’était quelque peu remis en question dans les dernières années, je n’y crois pas beaucoup, malgré la fameuse lettre de mai 1992 à Benoît Duteurtre, dans laquelle il qualifie ses propres théories d’«extravagantes» (cette lettre laudative, quand j’y repense, quelle extraordinaire assurance-vie littéraire pour le destinataire, s’il en avait eu besoin). Il reste jusqu’au bout le farouche ennemi d’un «système» aux contours mal définis (on a souvent l’impression que toute personne qui le contrarie ou ne lui obéit pas au doigt et à l’oeil est aussitôt désignée comme un agent du «spectacle»). Malgré quoi il est frappant de constater qu’à diverses reprises, c’est avec une certaine déférence, sans leur manquer de respect, qu’il fait allusion à de signalés réacs (Céline, Bloy, Aymé…). Le cas le plus étrange est la lettre de mars 93 à son ami Ricardo Paseyro (écrivain pas spécialement de gauche) dans laquelle il fait l’éloge d’un livre de Georges Laffly (journaliste et critique littéraire très à droite). En décembre 1990, il s’avoue stupéfié que les émeutiers de Montfermeil aient eu l’idée d’attaquer délibérément des pompiers qui ne leur avaient rien fait. En bon marxiste, il s’abstient de leur en tenir rigueur, mais on sent qu’il est troublé. Que dirait-il aujourd’hui, où les incendies d’écoles, de bibliothèques et d’autres biens publics, sont devenus monnaie courante? Je relève en tout cas dans une lettre du 21 avril 93 cette pique bien sentie contre le politiquement correct, et qui reste d’actualité : «… les actuels moutons de l’intelligentsia (…) ne connaissent plus que trois crimes inadmissibles, à l’exclusion de tout le reste : racisme, anti-modernisme, homophobie.» Il y a de ça, en effet.

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mardi 21 juillet 2015

Vivre près de la nature m'a ouvert l'esprit. Avant, je n'aurais jamais compris que l'on veuille bétonner tout un jardin. Maintenant, si.

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lundi 20 juillet 2015

als ich kann

fragon

Je ne fais rien de bien remarquable ces jours-ci. Je partage mon temps comme je peux, «als ich kann» (je lis en ce moment un livre sur van Eyck, dont c’était la belle devise), entre mes papiers, la maison, le jardin, les bois et le reste. Samedi j’ai consacré l’après-midi à un grand safari de courses dans les magasins de Saint-Jean, pour me ravitailler en café, biscuits, vin blanc, légumes, etc. Au téléphone, ma directrice de conscience m’a traité de radin après que je lui eus raconté que le matin, allant à la camionnette du charcutier à Villeneuve, je lui avais acheté une seule merguez. Mais enfin, si je voulais n’en manger qu’une, je n’allais pas en acheter un chapelet, juste pour avoir bonne mine. Et puis, il n’a pas à se plaindre, je lui ai aussi pris une belle tranche de grillon.
Hier j’ai déjà fini de ranger mes bagages, deux jours seulement après mon arrivée. La grande affaire fut que j’ai enfin eu le courage de trier trois sacs de linge, rapportés de chez ma mère il y a plus de deux ans. J’ai considéré les pièces une à une, et décidé de celles que j’allais jeter tout de suite, celles que je devrais donner ou vendre dès que possible, et celles que je conserverai pour l’instant, bien qu’un nouvel écrémage soit à envisager (vu mon train de vie, il n’est pas très utile que je me retrouve propriétaire de quinze taies d’oreiller carré, par exemple, et de tout autant de taies de traversin. Il y a par contre deux vieilles nappes joliment brodées de fleurs, dont je n’ai pas l’usage, mais que je garderai pour le plaisir). Puis j’ai huilé tous les gonds de la maison, et rempli des sacs de fagot cassé en petits morceaux.

En cherchant des renseignements pour un copain, j’ai rouvert le bon guide agricole d’Olivier de Serres (Théâtre d’agriculture et ménage des champs, 1600) dont j’avais acheté jadis une réédition de chez Actes Sud (voir mon Journal en juin 1997 et la Ld n° 234). J’ai découvert, car j’avais complètement oublié, que j’avais alors perfectionné l’ouvrage en le dotant d’une Table des matières, qui lui manquait, et d’un «Index approximatif des plantes». En feuilletant le livre je suis tombé sur un passage (VII, 7) où l’auteur parle de la plante que l’on nomme aujourd’hui le Fragon (Ruscus aculeatus). Il l’appelle Brusc, ce qui ressemble à l’espagnol Brusco, où l’on reconnaît le nom latin augmenté d’une initiale. C’est un buisson toujours vert qui donne des boules rouges comme celles du Houx, mais a de plus petites feuilles et ne prend jamais les proportions d’un arbre. C’est pourquoi on l’appelle aussi Petit Houx, et de Serres donne le synonyme Housson, qui n’est pas mal.

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samedi 18 juillet 2015

souvenirs de ces derniers jours

J’ai fini par savoir que les arbres disparus de mon bois de Sansou, à Cunèges (voir ci-dessus au 2 juin), avaient été enlevés ce printemps par les ouvriers d’un certain «syndicat mixte intercommunal», qui se propose d’ «entretenir et restaurer les rivières du Bergeracois». Après avoir visité leur site, je crois comprendre l’intérêt écologique et patrimonial d’une telle entreprise, mais j’avoue n’avoir aucune idée de ses enjeux politiques et financiers réels. Qui a concrètement intérêt à quoi? Comme je suppose que les opérateurs ne sont pas bénévoles, ce ne doit pas être une petite affaire à mettre en oeuvre. La loi fait obligation aux propriétaires riverains d’entretenir les berges, de sorte que le cours d’eau reste propre et ne soit pas obstrué. Du temps que je fréquentais ce bois régulièrement, j’ai toujours veillé au bon état du ruisseau. Mais il est vrai que dernièrement, par exemple, un gros aulne était tombé en travers, et il était au-delà de mes moyens physiques de le dégager. De ce point de vue, je ne suis pas mécontent que quelqu’un d’autre s’en charge. D’un autre côté, les recommandations du syndicat me laissent perplexe. Il conseille de ne pas planter de peupliers sur les berges, car ces arbres sont instables, mais plutôt des saules et des aulnes. Or ce sont précisément des aulnes qui ont été enlevés, et je sais d’expérience que ces arbres tombent facilement, même jeunes. Alors que faire? J’ai contacté l’organisation par mail et obtenu deux réponses, dont une du technicien qui avait dirigé les opérations dans mon terrain. Il m’apprenait que l’équipe était intervenue là par erreur, car elle aurait dû s’arrêter 150 mètres en amont, et me proposait de le joindre au téléphone. J’ai essayé, mais en vain. Nous en resterons là pour le moment.

Il y a quelque temps j’ai fait le rêve, très inattendu chez un innocent dans mon genre, que j’avais trucidé un homme. J’étais à La Croix, dans mon jardin, et je pensais que je venais de tuer quelqu’un du voisinage, un Coréen me semblait-il (alors qu’en réalité je n’ai jamais vu aucun Asiate dans le village). Je n’aurais su dire pour quelle raison, ni comment je m’y étais pris, et je n’en éprouvais pas de remords, mais je m’inquiétais en songeant que le fait serait bientôt découvert.

Quelques jours après j’ai rêvé que je discutais avec deux jeunes hommes, qui me disaient connaître Lapinos, dont ils avaient été le voisin, et qu’ils avaient l’air de tenir en piètre estime. Il habitait, me disaient-ils, au 15 cours de l’Argonne (qui fut jadis ma première adresse bordelaise). Comme ils piquaient ma curiosité, je leur demandai s’ils connaissaient son identité réelle. Pour quelque raison, ils ne voulaient pas me la révéler, mais l’un d’eux me dit que son initiale était un D.

Le test Politest, que j’ai fait en ligne, m’a livré cette conclusion : «Vous vous situez plutôt à droite.» J’aurais dû m’en douter.

Films vus récemment :
- Le petit monde de Don Camillo, de Julien Duvivier (1952). J’aime surtout les moments où Fernandel dialogue avec la statue de Jésus. Pas regardé jusqu’au bout. Mettons C.
- Nouveau départ, de Cameron Crowe (2011). Matt Damon achète un zoo pour se consoler de son veuvage, et tombe sur Scarlett Johansson. D.
- Le grand sommeil, de Howard Hawks (1946). Je ne peux en juger. Peut-être sous l’influence du titre, je dormais au bout de vingt minutes.
- Les trois frères, de Didier Bourdon et Bernard Campan (1995). Mouais. D.
- De battre mon coeur s’est arrêté, de Jacques Audiard (2005). Où l’âme du jeune Romain Duris, qui aspire à devenir pianiste, est en butte aux rudesses de son milieu de bourges délinquants. Ce n’est pas mal. Les scènes de violence et de cul sont esquissées avec pudeur, dans l’ensemble. La narration est allégée par de fréquentes ellipses. On se demande sans cesse où cela mène, c’est assez distrayant. C.

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vendredi 17 juillet 2015

journal gastronomique

oignon-jaune

Cette année j’ai dû travailler plus tard que d’habitude et j’ai quitté Pessac ce matin seulement pour monter à La Croix. En arrivant, comme il était assez tôt, je me suis arrêté au marché de Loulay. Je n’ai acheté qu’une livre de moules, pour mon repas de midi. Je les ai fait bouillir avec le seul oignon qui me restait à la maison. Je n’ai plus rien, il faut que je fasse des courses et le courage me manque. Je me demande combien de jours il va me falloir pour au moins défaire et trier mes bagages. L’après-midi je suis juste allé chercher des bouteilles d’eau à la Coop de Villeneuve. Quant à mes réserves d’eau de pluie, elles sont plus légères cette année que jamais, alors qu’il fait si sec. J’ai arrosé les quelques plantes qui survivaient dans mon jardin carbonisé. A la Rigeasse, mon arbre préféré, un jeune peuplier blanc maintenant un peu plus grand que moi, avait la moitié de ses feuilles brûlées. J’ai remarqué que seul le dessus des feuilles, normalement vert foncé, devient marron en séchant, tandis que le dessous garde son blanc pur. Les Anglais m’ont invité à un apéro nourrissant, sur les six heures. Rosé avec glaçons, cacahuètes, chips (c’est à dire «crisps»), olives marinées, tomates-cerises, etc, et enfin d’excellentes pêches, de leur jardin si j’ai bien compris. Je me disais une fois de plus que quand ils me parlent en anglais, je dois décoder environ 80 % de ce que dit Derek, et 20 % de ce que dit Jennifer. En rentrant j’ai encore un peu mangé chez moi, des fèves et du jambon blanc rapportés de Pessac, avec une des six tomates offertes par mes Nouveaux Voisins, par dessus le mur. Et un brie responsable.

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samedi 11 juillet 2015

mardi dernier

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José Bonifácio de Andrada e Silva représente, parmi mes sujets d’étude, le cas spécial d’un écrivain auquel je me suis intéressé un peu, mais sans plus. J’aime bien son genre de personnalité touche-à-tout, entre autres naturaliste, mais je n’ai jamais trouvé une page de lui que j’aie eu envie de traduire, par exemple. C’est surtout l’énigme de ses résidences bordelaises, pendant ses années d’exil, qui a retenu mon attention. Je me suis renseigné sur lui épisodiquement, sans intention précise, et comme je sentais que je ne ferais peut-être jamais rien de ma documentation à son sujet, j'ai résolu d’en tirer l’article que j’ai publié hier, dans lequel j’ai simplement mis au propre ce que je voulais retenir de mes notes.

Comme j’avais la curiosité de voir à quoi ressemblaient les adresses que je cite dans l’article, j’ai fait mardi soir une excursion à pied dans Bordeaux. Je n’ai pu localiser le 22 rue Sainte-Catherine, car dans cette portion de rue, le bas des immeubles est occupé par de gros magasins qui semblent ne pas souhaiter préciser leur adresse, si bien que la numérotation apparente s’interrompt au numéro 12, juste avant la Galerie bordelaise, pour ne reprendre qu’au numéro 42, à quelques pâtés de là. Rue Condillac, j’ai vu la façade du numéro 49, un immeuble du XVIIIe siècle comme tout le reste de la rue, sans rien de particulier. Enfin je suis allé jusqu’à la rue du Palais Gallien, où j’ai trouvé la disposition que je décris dans l’article.

En cours de route, remontant la rue Fondaudège, je me suis arrêté un instant sur la petite place Charles Gruet, entourée de grands micocouliers, qui la plongent dans une étrange pénombre. Sur cette place est bâtie une fontaine, la Font d’Audège qui donne son nom à la rue. L’eau ne sort plus là, semble-t-il, mais c’est cette source qui alimente le bassin du Jardin Public, à proximité.

Et comme j’aime bien voir des oiseaux, et qu’il y avait ce soir-là un loriot à contempler rue Elie Gintrac, j’ai traversé la ville pour m’y rendre. Krapo faisait une petite expo chez Tito, où il montrait principalement deux tableaux, des compositions figurant des choses vues lors de deux récents voyages, au Québec et en Lituanie. C’est au centre de la peinture lituanienne, que le loriot était perché.

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vendredi 10 juillet 2015

notes sur josé bonifácio

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QUELQUES NOTES SUR JOSE BONIFACIO

En tant que lusiste de formation et bordelais d’adoption, je me suis intéressé épisodiquement à la personnalité de José Bonifácio de Andrada e Silva (1763-1838), le «Patriarche de l’Indépendance» brésilienne, qui vécut quelques années en exil en France, à Bordeaux et à Talence.

            José Bonifácio fut un minéralogiste, juriste, politicien et poète brésilien, franc-maçon et anti-esclavagiste, quoique monarchiste. On peut diviser sa vie en cinq périodes, selon qu’il vécut d’un côté de l’Atlantique ou de l’autre.

            1. Enfance et jeunesse au Brésil (1763-1783). Né le 13 juin 1763 à Santos au sein d’une famille noble portugaise, José Bonifácio vécut alternativement dans cette ville et à São Paulo ses vingt premières années.

            2. Formation et maturité au Portugal et en Europe (1783-1819). Partant de Rio, il vint étudier à Coïmbre, où il fut diplômé en sciences naturelles (1787) puis en droit (1788). Il devint membre associé de l’Académie royale des Sciences de Lisbonne en 1789, puis voyagea à travers toute l’Europe comme étudiant boursier de 1790 à 1800, résidant à Paris en pleine période révolutionnaire, fréquentant des savants comme Lavoisier, Jussieu ou Humboldt. Rentré au Portugal, il sera nommé titulaire d’une chaire de métallurgie créée pour lui à Coïmbre et intendant général des mines et métaux du royaume (1801), membre du tribunal des Mines, administrateur des anciennes mines de charbon de Buarcos, directeur du laboratoire royal de l’Hôtel des Monnaies, enfin secrétaire perpétuel de l’Académie royale des Sciences de Lisbonne (1812). Il retourne au Brésil en 1819.

            3. Premier retour au Brésil (1819-1823). Il y devient le conseiller le plus influent du prince-régent, le futur empereur Pierre Ier, et vice-président de la junte de gouvernement de São Paulo (1821). Après l’accession du Brésil à l’Indépendance, dont il a été un des principaux artisans, en 1822, il est nommé ministre de l’intérieur et des affaires étrangères (rien que ça), puis élu député à l’assemblée constituante. En 1823, il présente devant l’assemblée un projet d’abolition de l’esclavage, mais ses idées libérales provoquent sa démission du cabinet en juillet et, à la fin de l’année, il est arrêté puis contraint à l’exil.

            4. Exil en France (1824-1829) à Bordeaux, Talence, puis Bordeaux de nouveau.

            5. Retour définitif au Brésil (1829-1838). Il rentre au Brésil, où il arrive le 23 juillet 1829. Après l’abdication de Pierre Ier en 1831, il est nommé tuteur de son fils le futur Pedro II. Mais en 1833, accusé de conspirer pour le retour de Pedro I, il est démis de ses fonctions et arrêté. Il passe le reste de ses jours sur l’île de Paquetá, et meurt le 6 avril 1838 à Niterói.

            José Bonifácio a laissé des écrits dispersés, à caractère scientifique, politique, littéraire ou autre. Ses travaux scientifiques et techniques ont porté sur des questions aussi diverses que la pêche des baleines et l’extraction de leur huile, les diamants du Brésil, les propriétés de plusieurs minéraux de Suède et de Norwège, ou l’utilité de la plantation de nouveaux bois au Portugal, en particulier des pinèdes dans les dunes du littoral.

            J’ai eu l’occasion de lire ses textes politiques réunis (par Miriam Dolhnikoff, 2000) sous le titre Projetos para o Brasil, comprenant en particulier ses deux projets de lois de 1823, Representação à Assembléia … sobre a escravatura (sur l’esclavage), et Apontamento para a civilização dos índios bravos do império do Brasil (notes pour la civilisation des Indiens sauvages de l’empire du Brésil) ainsi que divers articles. Il s’y révèle sincèrement préoccupé par l’inégalité de condition des populations hétérogènes. Dans ce pays où cohabitent «des Indiens de différentes tribus, des Noirs de diverses origines, des Européens et des Juifs» (Projetos, p 97), il s’intéresse en particulier aux deux premières catégories. Il en dresse un tableau abrupt, parfois dans des termes que l’humanisme d’aujourd’hui hésiterait à reprendre : le travail «des esclaves grossiers et paresseux n’est pas rentable» (29), ils «nous contaminent par leur immoralité et leurs vices» (27), nous devons leur transmettre «toute la civilisation dont ils sont capables dans leur malheureux état» (32). Quant aux Indiens, ils sont eux aussi paresseux, mais en outre polygames, voleurs et belliqueux (47), mélancoliques et apathiques («leur musique est lugubre», 64), cannibales (72) et ivrognes («l’eau-de-vie leur fait perdre le peu de jugement qu’ils possèdent naturellement», 73). Pour pallier à ces maux terribles, il propose quelques remèdes de bon sens, entre autres de limiter les latifundios et de favoriser la petite propriété (9). Parce qu’il semble encore utopique de vouloir supprimer l’esclavage (il ne sera aboli qu’en 1888, à une époque où de fait il n’existera déjà quasiment plus) José Bonifácio envisage des mesures pour l’aménager, comme d’obliger tout propriétaire ayant une concubine esclave à émanciper celle-ci et à l’épouser (35), interdire ou limiter les châtiments corporels (35), ou encourager les maîtres qui émanciperaient des familles d’esclaves et leur fourniraient de la terre et des équipements (38). Certaines de ses solutions me paraissent plus contestables, notamment d’interdire les langues indigènes (au contraire, la tradition jésuitique de les étudier et de les enseigner me paraît plus intelligente) ou d’abolir l’usage de se tenir accroupi. L’option qui me plaît le moins est celle qu’il évoque sans cesse, de manière quasi obsessionnelle, à savoir de «favoriser par tous les moyens» les mariages inter-raciaux (53, 59, 63, 65, 69, 72, 74, 82…). Non que j’aie quoi que ce soit contre de tels mariages, s’ils répondent au libre choix des individus, mais le fait de les promouvoir avec insistance en vue d’obtenir un melting pot me paraît d’une certaine façon tout aussi raciste que le serait de les interdire en vue de préserver la pureté de sang. Il y a dans cette conception des choses un aspect d’élevage du bétail humain, que je désapprouve. Et qui conduit d’ailleurs à des affirmations suspectes, par exemple que «Le mulâtre doit être la race la plus active et entreprenante» (64). Ce préjugé, que je résumerais par la formule «Métis über alles», était hélas promis à un bel avenir (voir ici au 21 VII 2011).

            Le livre le plus connu de José Bonifácio est le recueil de Poesias avulsas (poésies diverses) qu’il fit imprimer à Bordeaux en 1825 sous le pseudonyme d’Américo Elísio. Les historiens de la littérature Cândido et Castello ont observé que cette œuvre présentait un mélange de néo-classicisme et de pré-romantisme. Plus sévère, Alfredo Bosi a estimé que ces poèmes à la teneur «patriotique et moralisante» justifiaient que les «velléités du poète» soient restées au second plan par rapport à l’activité notoire de l’homme d’Etat. Cependant ce recueil vaut à José Bonifácio de figurer dans nombre d’anthologies et d’histoires de la littérature brésilienne, et d’être le patron du fauteuil n° 40 de l’Academia Brasileira de Letras. L’édition originale, tirée à quelque deux cents exemplaires, est aujourd’hui difficile à trouver. Un ami bibliophile, qui souhaitait posséder cette rareté, m’avait prié d’essayer de lui en procurer un exemplaire. J’avais à cet effet envoyé un message à tous les bouquinistes du Bordelais, dont j’avais pu me procurer l’adresse, mais ce fut en vain.

            L’exil bordelais du «patriarche» pourrait donner matière à recherche pour un érudit local ou un étudiant en mal de sujet. J’indiquerai ici les données les mieux connues. José Bonifácio et ses deux frères députés, Martim Francisco et Antônio Carlos, furent arrêtés à Rio le 12 novembre 1823 et promis à l’expulsion. La rudesse du traitement était en partie compensée du fait que le gouvernement brésilien s’engageait à leur verser une pension suffisante pour les entretenir. Ils quittèrent le pays le 20 novembre à bord d’un vieux bateau, le Lucônia, qui avait pour destination Le Havre. Les trois hommes emmenaient avec eux leurs épouses, et quelques parentes et domestiques, le groupe familial comptant au total une quinzaine de personnes, à quoi s’ajoutaient quelques amis. Il semble que le capitaine, renonçant à aller jusqu’en Normandie, ait voulu aborder à Lisbonne, soit pour y faire réparer le navire fatigué par le mauvais temps, soit pour livrer les Brésiliens à leurs ex-concitoyens portugais, mais que son second s’y soit opposé. C’est finalement à Vigo, en Galice, que le rafiot termina sa course, le 12 février 1824. Les voyageurs y furent longuement retenus par une mise en quarantaine et diverses tracasseries administratives. Ils finirent par gagner par voie de terre La Corogne, d’où ils embarquèrent sur le Saint-Martin, qui se rendait à Bordeaux, où ils arrivèrent le 5 juillet, sept mois et demi après avoir quitté le Brésil. Les trois frères devaient rester tout le temps de leur exil européen dans cette ville ou à proximité. Martim Afonso et Antônio Carlos furent autorisés à rentrer au Brésil en avril 1828, mais José Bonifácio ne put repartir que fin mai ou début juin de l’année suivante, pour y arriver enfin le 23 juillet 1829, après que son épouse eut décédé au cours du trajet. Durant ce lustre d’exil, le «patriarche» était un homme déjà âgé de 61 à 66 ans. Plusieurs fois dans ses lettres il se présente comme «le vieil ermite de Talence».

            Je me suis instruit de ces détails en particulier dans les livres de Faria, de Caiuby, et de Tarquínio de Sousa. Touchant le séjour lui-même, j’ai pu lire les lettres que José Bonifácio et ses deux frères ont adressées durant cette période à leur ami diplomate Antonio de Meneses Vasconcelos de Drummond, et qui ont été réunies et publiées sous le titre de Cartas andradinas. Dans aucune de ces sources je n’ai pu apprendre comment au juste les Brésiliens ont commencé de s’installer dans la ville de Bordeaux, où ils n’avaient pas prévu de se rendre. Il semble qu’il y avait sur place un vice-consul de leur pays (Caiuby, 239), qui a pu les prendre en charge, et servir d’intermédiaire avec les autorités françaises, qui avaient placé les exilés sous surveillance.

            Parmi les premières lettres «andradines», il s’en trouve une (du 23 X 1824) datée de Caudéran (un faubourg occidental de la ville) et une autre (du 13 du même mois) du 168 rue du Palais Gallien, à Bordeaux même. Tarquinio de Souza (229) indique cette même adresse comme étant la première résidence bordelaise de José Bonifácio, De son côté Caiuby (237) affirme que l’exilé habita le 173 rue du Palais Gallien, où il aurait eu un parent. Enfin selon Carneiro (325), qui dit avoir visité les lieux en 1971, le 168 de la rue du Palais Gallien ferait angle avec le 173 de la rue Daudège (il veut parler de la rue Fondaudège). Je me suis rendu sur place, c’est à dire à l’endroit où la rue du Palais Gallien débouche en effet sur la rue Fondaudège, mais je n’ai pu vraiment tirer au clair cette histoire de numéro 168. Du côté pair, la rue du Palais Gallien n’est actuellement numérotée que jusqu’au 166, et le dernier immeuble, qui pourrait porter le numéro 168, ne s’ouvre que sur sa façade rue Fondaudège, laquelle n’est pas numérotée. Du côté impair, le dernier immeuble est bien le numéro 173, qui fait lui aussi angle avec la rue Fondaudège. C’est sur le mur de ce bâtiment que se trouve fixée, au niveau du premier étage, une plaque commémorative (installée en 1922 à l’initiative du gouvernement brésilien, selon Carneiro, qui la dit de marbre, mais elle est en métal). Elle figure en médaillon un portrait du personnage, avec au-dessous ces quelques lignes : «José Bonifácio de Andrada e Silva / savant et poète / Patriarche de l’Indépendance du Brésil / proclamée le 7 septembre 1822 / habita cette maison en 1824».

            A partir de 1825, au plus tard à l’automne, notre homme réside à Talence. Cette banlieue du sud-ouest de Bordeaux n’est alors qu’une petite commune rurale (elle comptera 1288 habitants en 1839, selon Ferrus, 25) dont le centre est situé à quatre kilomètres de celui de la métropole. Il semble que personne ne sache dire où précisément, ou chez qui, logeait le réfugié. Lui-même cite plusieurs fois dans ses lettres des gens du nom de Bellard, qui pourraient être ses hôtes. Mais qui étaient-ils et où vivaient-ils? Maurice Ferrus, qui dans son Histoire de Talence évoque plusieurs domaines et grandes familles du cru, ne cite le nom de Bellard qu’une fois (p 23), comme étant celui d’un des treize hameaux de Talence sous Charles X (1824-1830), sans préciser sa localisation. Et je n’en sais pas plus, car aujourd’hui pas une seule rue ne porte ce nom, ni personne dans l’annuaire du téléphone. L’adresse mystérieuse de José Bonifácio à Talence, qui n’est mentionnée, à ma connaissance, dans aucune source imprimée, figure peut-être quelque part dans ses archives.

            Au printemps de 1827, José Bonifácio s’installe dans «une petite maison de campagne» où il va demeurer  jusqu’à la fin de son séjour. Elle est située à mi-chemin de Talence et de Bordeaux, dans une zone aujourd’hui totalement urbanisée mais alors encore champêtre. Il en indique au moins deux fois l’adresse : 132 chemin de Saint Genner (18 avril et 10 mai 1827). Il y a une erreur dans son écriture ou dans la transcription, mais on reconnaît là le nom de ce qui est aujourd’hui la rue Saint-Genès, reliant en effet le centre de Bordeaux à la commune de Talence.

            Il semble que les frères de José Bonifácio n’aient résidé qu’à Bordeaux même, et non en banlieue. Les lettres d’Antônio Carlos indiquent son adresse au 49 rue Condillac (en juillet 1824) puis au 22 rue Sainte-Catherine (octobre 1825). En 1825, ces deux hommes et leurs familles vont cependant passer un semestre (d’avril à octobre) à Mussidan, en Dordogne, à quelque quatre-vingts kilomètres de Bordeaux. Pourquoi et chez qui, je l’ignore. Le plus jeune des trois frères, Martim Francisco Ribeiro de Andrada, qui était né douze ans après l’aîné José Bonifácio, avait épousé une fille de ce dernier, sa nièce Gabriela Frederica, en 1820, devenant ainsi le gendre de son frère, et faisant de celui-ci son beau-père. De ce mariage sont issus trois fils. Le premier, né en 1825 pendant le séjour à Mussidan, fut l’exact homonyme de son père, Martim Francisco Ribeiro de Andrada. Le deuxième, né à Bordeaux en 1827, fut l’exact homonyme du «patriarche» José Bonifácio de Andrada e Silva, et pour les distinguer on complète parfois leur nom en précisant o Velho, c’est à dire l’Ancien, ou bien o Moço, le Jeune. Celui-ci fut comme son grand-père et oncle juriste, politicien, et poète, et il est le patron du fauteuil n° 22 de l’Academia Brasileira de Letras. Un troisième fils, exact homonyme du troisième des frères de la génération précédente, Antônio Carlos Ribeiro de Andrada, naquit à Santos en 1835, bien après le retour de la famille au Brésil.

            Je conclurai ces notes en évoquant la possibilité d’établir, d’après les lettres «andradines», une histoire des humeurs du Patriarche, influencées en partie par le climat. Par exemple, le 17 octobre 1825, plein d’enthousiasme, il invite son correspondant à venir le retrouver «à Bordeaux, où nous avons eu le plus beau temps du monde». Au printemps suivant, le 8 mai, il se plaint au contraire d’avoir «beaucoup souffert du froid et de l’humidité de la fourbe et vineuse Bordeaux». Quelques mois plus tard, le 4 octobre, il rêvera même de quitter Bordeaux «pour l’Algarve, dont le climat africain me conviendrait mieux». Le vieux râleur ingrat devra encore patienter quelques années, avant de retrouver les palmiers d’outre-mer.

 Sources consultées :

- AMARAL, Brenno Ferraz do. José Bonifácio. SP : Martins, 1968.
- BOSI, Alfredo. História concisa da literatura brasileira. SP : Cultrix, 1970.
- CAIUBY, Amando. O patriarca, gênio da América. SP : Companhia Editora Nacional, 1949.
- CANDIDO, Antonio, & José Aderaldo Castello. Presença da literatura brasileira, 1, Das origens ao romantismo. SP, RJ : Difel, 1976.
- CARNEIRO, David. A vida gloriosa de José Bonifácio de Andrada e Silva / David Carneiro. RJ : Civilização Brasileira, 1977.
- FALCAO, Edgard de Cerqueira, et alii. Estudos vários sôbre José Bonifacio de Andrada e Silva. Santos, 1963.
- FARIA, Júlio Cézar de. José Bonifácio, o Moço. SP : Companhia Editora Nacional, 1944.
- FERRUS, Maurice. Histoire de Talence. 1926, rééd. 1993.
- FONSECA, Gondin da. A Revolução francesa e a vida de José Bonifácio. 2a ed, corrigida e aumentada. RJ : Livraria Sao José, 1971. Rappelle p 193 qu’à l’arrivée de JBAS à Bordeaux en juillet 1824, Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, ne s’est pas montré particulièrement bienveillant envers le Brésilien.
- SILVA, Ana Rosa Cloclet da. Construção da nação e escravidão no pensamento de José Bonifácio, 1783-1823. Campinas : Editora da Unicamp, 1999. Pâté marxiste infect. Mentionne dans la biblio, p 251, que figurerait, parmi les documents manuscrits de la collection JB du Museu Paulista, un Diário de observações e notas sobre as minhas leituras, conversações e passeios.
- SILVA, José Bonifácio de Andrada e (et ses fères). «Cartas andradinas», in Annaes da Bibliotheca Nacional do Rio de Janeiro, volume XIV, 1886-1887, pp 1-84, disponible en ligne.
- SILVA, José Bonifácio de Andrada e. Poesia (de JB o Velho). Ed. José Aderaldo Castello. RJ : Agir, 2a ed 1970.
- SILVA, José Bonifácio de Andrada e. Poesias de Américo Elisio. RJ : Imprensa Nacional, 1946. Dans la préface, Sérgio Buarque de Holanda estime que (je traduis) «cette production poétique ne représente qu’une facette mais pas la plus brillante d’un talent si riche et varié» (p vii). «Séduit peut-être, mais jamais conquis par l’avalanche romantique … ses affinités spirituelles le rattachaient plutôt à l’époque des Lumières» (viii). Il dépeint le personnage comme «de tempérament colérique, extrêmement imbu de ses fonctions, il s’emportait devant la moindre négligence de ses subordonnés» (x).
- SILVA, José Bonifácio de Andrada e. Projetos para o Brasil. Textos reunidos e comentados por Miriam Dolhnikoff. SP : Companhia das Letras, 2000.
- SOUSA, Octavio Tarquinio de. José Bonifacio emancipador del Brasil. México : Fondo de Cultura Económica, 1945.
- TAUNAY, Afonso d’Escragnolles, et alii. Homens de São Paulo. SP : Livraria Martins, Editora da Universidade, 1981. 

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mardi 7 juillet 2015

haïku diététique

Pour votre santé
Evitez de grignoter
Prenez et mangez

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jeudi 25 juin 2015

haïku souterrain

Mouton-Duvernet
La Motte-Picquet-Grenelle
Sèvres-Babylone

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mardi 23 juin 2015

le cinéma de A à E (suite)

images

Films vus ces derniers mois :

The Queen, de Stephen Frears (2006), autour de la mort de Lady Diana, avec une reine d’Angleterre démodée mais sympathique, et son premier ministre socialiste mais compréhensif. C+.

Le dernier des Mohicans, de Michael Mann (1992). Très mauvais, avec musique tonitruante insupportable. Interdit aux moins de 10 ans, et déconseillé aux plus de 15. D.

Heat, de Michael Mann (1995), tragédie sordide, où De Niro finit misérablement sur un terrain d’aviation moche, victime des ennuis qu’il a bien cherchés. Je l’avais déjà vu et oublié. D.

L’aile ou la cuisse, de Claude Zidi (1976). D.

La vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck (2006) sur l’espionnage des citoyens par la Stasi, dans l’Allemagne communiste. Bien vu, bien mené, et surtout bien terminé, avec une dernière scène surprenante, sobre et subtile. B.

Gold, de Thomas Arslan (2013) sur l’aventure simple d’un groupe de chercheurs d’or allemands qui se dispersent peu à peu, dans les beaux décors du far-west canadien. C+.

Lord of war, d’Andrew Niccol (2005), avec Nicolas Cage en trafiquant d’armes, dans une histoire qui pue l’esbroufe et le faux. J’ai regardé la première demi-heure. D.

Les chemins de la liberté, de Peter Weir (2010). Histoire d’une évasion du goulag, suivie d’un trek peu crédible jusqu’aux Indes. Esthétisant et fraternel, mais peu convaincant. C.

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, de Woody Allen (2010). Ce n’est pas une grande histoire mais un peloton de petites intrigues habilement imbriquées les unes dans les autres, dont les personnages passent leur temps à se trahir et à se bercer d’illusions, pour n’en retirer le plus souvent que déceptions et inquiétudes. J’ai beaucoup aimé. A.

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dimanche 21 juin 2015

caraco en ligne

J'ajoute un post-scriptum à ma note du 7 mai, pour signaler que Romain Delpeuch a mis en ligne son mémoire sur Caraco, dans un blog intitulé Etude caracienne.

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vendredi 19 juin 2015

bouée

Certain(e)s, dans la rue, semblent se raccrocher à leur téléphone portable comme à une bouée. A savoir s'ils ont pied...

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mercredi 17 juin 2015

garde-livres

J’ai appris que l’on nomme en portugais Guarda-livros, et en anglais pareillement Bookkeeper, l’employé chargé de tenir les livres de comptes, en somme le Comptable. Il semble qu’en français le mot Garde-livres n’existe pas. Je serais pour qu’on l’emploie comme synonyme de Bibliothécaire, ce qui ferait une économie de syllabes.

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mardi 16 juin 2015

rêve d'un 06

Hier matin je me suis réveillé en rêvant d’un numéro de téléphone. Il se présentait à moi si distinctement qu’à peine eus-je ouvert l’oeil, je notai sur un post-it de garde les cinq paires de chiffres, dont la première était 06. Plus tard dans la journée, venant à y repenser, je googlai le numéro. Il semblait ne correspondre à rien de particulier dans le monde réel, mais enfin, poussé par un reste de curiosité, je le composai sur un appareil, en m’attendant à ce qu’une voix automatique m’annonce qu’il était en effet inexistant. Or cela sonnait régulièrement et, soudain embarrassé à l’idée d’un contact imminent avec un(e) inconnu(e), au moins un répondeur, à qui je n’aurais rien de bien sensé à déclarer, je raccrochai.

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lundi 15 juin 2015

animaux du monde lusophone

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Les Presses Sorbonne Nouvelle viennent enfin de faire paraître, sous le titre de L’animal dans le monde lusophone, du réel à l’imaginaire, les actes d’un colloque auquel, par exception, j’avais été invité à participer, à la Cité universitaire de Paris. Le livre n’indique pas que la réunion a eu lieu il y a quatre ans, en mai 2011, mais on peut y lire ma contribution d’une trentaine de pages, portant sur «La faune brésilienne chez les chroniqueurs de la France Equinoxiale, Claude d’Abbeville et Yves d’Evreux», deux auteurs que j’ai aussi commentés dans ce blog les 3 et 4 septembre de l’an dernier.

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Je peux communiquer individuellement le texte de l'article (en pdf).

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dimanche 14 juin 2015

autographed bullett

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 J’ai reçu avec quelques jours de retard, et d’autant plus apprécié, l’excellent cadeau que l’on avait commandé pour mon anniversaire (qui était le 6 juin) : un collier où pend une balle en céramique de 8,5 cm de long, réalisée par l’artiste américain Charles Krafft. A vrai dire le collier lui même m’importe peu, mais la balle bleutée, datée et signée me ravit.
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