chalamov

Je ne voudrais pas laisser finir 2014 sans dire quelques mots du livre qui m'a le plus troublé cette année, les Récits de Kolyma, de Varlam Chalamov. Il en existe maintenant une édition plus complète chez Verdier, m'a-t-on dit, mais celle que je me suis procurée au hasard d'une brocante, publiée par La Découverte / Fayard en 1986, est déjà assez copieuse, avec ses presque 1200 pages, plus un cahier de photos. Ces récits sont une longue série de textes brefs, ou plus exactement quatre séries, dans lesquelles l'auteur rapporte des scènes, des souvenirs des années qu'il a passées dans les bagnes de Kolyma. La région de la Kolyma, située dans l'extrême Orient sibérien, près du cercle polaire arctique, est si inhospitalière que même les tsars, qui n'étaient pas tendres, n'y avaient jamais déporté de prisonniers, mais les communistes, à la pointe du progrès, n'ont pas hésité à y envoyer leurs indésirables déguster les travaux forcés par moins 50 degrés. La Kolyma, c'est en quelque sorte le goulag au cube. Le froid, la sous-alimentation, les brimades, les coups, la crasse, les maladies, le désespoir, y transformaient n'importe quel athlète, après quelques semaines de séjour, en zombie squelettique titubant halluciné. Il y a dans ces pages quelques rares visions panoramiques, tel ce passage où un flanc de montagne, suite à un glissement de terrain, se met à dégueuler les cadavres d'un charnier, congelés dans le permafrost («Prêt-bail»). Mais la plupart du temps, l'auteur présente des plans rapprochés, avec peu de personnages. La traduction ne permet pas d'apprécier proprement la qualité du langage, bien sûr, mais elle transmet cependant le ton du narrateur (qui s'exprime sans pathos, sans élever la voix) et sa façon d'amener l'histoire, de livrer soudain tel détail frappant (la première dent cassée en se faisant tabasser, l'épluchure de betterave ramassée dans la neige sale et dévorée aussitôt, les poux qui se réveillent et grouillent sur le corps du bagnard quand il entre dans le bureau chauffé d'un chef, les doigts qui ont pris la forme du manche de pelle et ne se déplient qu'après plusieurs jours d'hospitalisation), et de conduire à une conclusion souvent inattendue. Un bon exemple est celui de «La nuit», où deux détenus complotent on ne sait trop quelle action, où l'on comprend ensuite qu'ils vont discrètement déterrer un mort inhumé depuis peu, et où il s'avère enfin que c'est dans l'intention de le dépouiller de ses vêtements. Resté homme de lettres jusque dans ces circonstances extrêmes, Chalamov évoque au fil du livre nombre d'écrivains russes. Il émaille également ses récits de précisions historiques, rappelant par exemple la décision prise par les autorités, en 1938, d'obliger les prisonniers arrivés au port de Magadane, à se rendre à pied dans les gisements où ils devaient travailler : «Sur une colonne de cinq cents personnes ayant cheminé sur cinq cents kilomètres, trente à quarante hommes arrivaient à Iagodnoïe», les autres étant morts en route, de froid, de faim, ou fusillés (page 762). (Accessoirement, les lecteurs de Crad Kilodney trouveront l'occasion de sourire, en voyant mentionnée à au moins trois reprises la cité d'Oïmiakon, l'une de ses Villes bigrement exotiques). Sans entrer dans les détails, je laisse au lecteur curieux le soin de découvrir les exemples saisissants d'injustice, de cruauté, de mesquinerie, d'avilissement, qui jalonnent cette oeuvre. La comparaison du goulag avec les camps de concentration nazis vient naturellement à l'esprit. Chalamov désigne d'ailleurs la Kolyma comme un «camp spécial d'extermination» (p 636) et cite à deux reprises la version soviétique du slogan «Arbeit macht frei», placée sur tous les portails de camp : «Le travail est une question d'honneur, de gloire, de vaillance et d'héroïsme» (p 531 et 751). Pour ma part, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, je considère que si la violence répressive nazie et la soviétique sont comparables dans leur réalisation, la seconde est aggravée du fait que les communistes l'ont exercée non seulement contre leurs ennemis désignés, mais également contre leurs propres partisans, et surtout contre d'innombrables personnes qui ne s'attendaient à rien («des gens pris au hasard» comme dit Chalamov p 492, et il déclare aussi, p 171 : «Le massacre de milliers de gens en toute impunité ne put justement réussir que parce qu'ils étaient innocents. C'étaient des martyrs. Pas des héros.»). C'est une chance, qu'un homme de sa qualité ait pu survivre à ses épreuves (mais dans quel état), et nous transmettre son témoignage hors du commun.

L'article sur Chalamov dans Wikipedia est comme d'habitude bien moins complet en français que celui en anglais.
Voir aussi , et en particulier ça.