cradkilodneyAprès la mort de Crad Kilodney, en avril 2014, j'ai consacré quelque temps à réunir dans un fichier d'ordi tous les messages, essentiellement des e-mails, qu'il m'avait adressés depuis que nous avions fait connaissance. Ce fut ma façon de me recueillir et de penser à lui. Je ne l'ai jamais rencontré en personne mais nous avons correspondu assez régulièrement, pendant les cinq années et demie où nous avons été en relation. Il écrivait avec soin, avec précision, en orthographiant à l'anglaise des mots comme rumour, humour, honour (et non rumor, etc, à l'américaine). Je m'apprête aujourd'hui à rendre publique cette part de mon courrier. En cela j'ai conscience de passer outre à la défense que Crad m'avait faite, le 26 avril 2013, de publier ses lettres. Il faut dire que j'envisageais alors le projet peu raisonnable de consacrer un blog à ma correspondance passive, mais j'eus bientôt renoncé à cette fantaisie indiscrète, qui m'aurait apporté plus de problèmes que de satisfactions. Maintenant que leur auteur n'est plus de ce monde, il me paraît bon de mettre les envois de Crad à l'abri de l'oubli et à la disposition de ses lecteurs fidèles, ou de tout amateur de belles lettres. On me dira ce qu'on en pense.

J'étais entré en contact avec lui à l'automne 2008, après avoir découvert en ligne ses écrits humoristiques, dont je souhaitais traduire certains en français dans mon blog tout d'abord, puis peut-être dans un livre ou plusieurs. De fait, au fil du temps, j'ai traduit une bonne vingtaine de ses écrits, vingt-trois si je ne m'abuse, dans autant de mes Lettres documentaires. Pour le projet d'un livre, Crad m'a longuement suggéré de m'intéresser à Putrid scum (des mémoires, que j'ai bien aimés malgré leur teneur très mélancolique, du temps où il vendait ses livres dans la rue) puis à sa série de versions abrégées et modernisées des pièces de Shakespeare (qui m'attirait moins, parce que j'ignorais les oeuvres originales à quoi les comparer, et que leur teneur en argot m'aurait créé trop de difficultés). Il y eut d'autres projets annexes, mais c'est finalement sa série de faux reportages sur vingt Exotic cities, qui trouva preneur à Paris chez le Dilettante, maison d'édition de Dominique Gaultier, qui leur donna le titre français de Villes bigrement exotiques (paru en avril 2012).

Les questions stratégiques et techniques de traduction ont occupé l'essentiel de notre conversation. Crad m'accordait à ce sujet une importance surnaturelle, peut-être exagérée, voyant dans mon apparition inattendue «l'oeuvre des dieux» (curieusement cet esprit rationaliste, formé aux sciences, avait des conceptions mystiques et se croyait réincarné). Il a toujours répondu très attentivement et parfois drôlement à mes demandes d'éclaircissements (j'ai beaucoup aimé son explication du 8 III 2011, selon laquelle il avait emprunté certaines descriptions au National Geographic et les avait «embellies avec des absurdités»).

Pour le reste, ces lettres donnent une idée de ce que fut l'existence de cet écrivain solitaire et misanthrope, ayant renié sa famille grecque new-yorkaise, exilé et installé depuis des décennies à Toronto, ville dont il disait n'être plus sorti depuis des années. Il vivait seul, passait les fêtes seul, se plaignait de la chaleur en été, et revivait avec le retour du froid en automne (et encore : «L’hiver ici à Toronto est trop doux pour mon goût. Je veux les conditions arctiques! Pour me sentir vivant!» 2-XII-2011). Il n'avait pas d'ordi chez lui et allait travailler presque chaque jour dans un cybercafé. Je n'ai connu qu'après sa mort son véritable nom, Lou Trifon, mais j'ai su assez tôt que Crad Kilodney n'était qu'un pseudonyme. Interrogé quant à son origine, il déclarait qu'il lui était venu d'une inspiration mystérieuse (29 IX 2011). Je n'ai pas eu l'idée de lui demander s'il savait que le prénom ressemblait à l'argot français «crade», c'est à dire «crasseux», et que le faux patronyme Kilodney, d'allure vaguement écossaise, résonnait en français comme «kilo de nez». C'était en tout cas un pseudonyme bien trouvé, sonore et si dépourvu d'homonymes, que les moteurs de recherche conduisent exclusivement à sa personne. J'ai remarqué cette bizarrerie, que Crad affirme (le 6 I 2009) que son anniversaire est le 13 février, alors que Wikipédia le dit né un 1er juin.

Il y a dans ces lettres quelques développements notables, qui pourraient être publiés à part, comme l'histoire de Robert le loser (2 IX 2009), l'exposé sur la question de «Comprendre les classiques» (29 XII 2009) ou son Introduction aux Villes exotiques (26 I 2011) restée me semble-t-il inédite en anglais. Je retrouve avec gêne, au 6 IX 2011, l'interview de lui que j'avais réalisée au moment où il se déclarait candidat à la présidence des Etats-Unis, et que je n'avais osé publier, par crainte de choquer (précaution inutile, ma mauvaise réputation était faite). Parmi les thèmes récurrents, outre sa théorie de la réincarnation, on trouvera à partir d'avril 2011 le procès qui lui était fait parce qu'il refusait d'être désigné comme juré. Et dans les derniers temps, la déclaration répétée qu'à sa mort, ses écrits seraient libres de droit (7 IX 2012, 4 XI, 4 & 30 XII 2013, 1 II 2014).

Crad Kilodney a terminé sa carrière littéraire par une belle nouvelle, plus longue que ses textes habituels, «Dreaming with Jay». A la fin de l'histoire il est question d'une feuille de sassafras. Dans sa lettre du 6 I 2014, Crad confie que sa grand-mère en avait planté un spécimen dans sa cour quand il était né, et que cet arbre était maintenant grand. Je me suis demandé, puisqu'il avait rompu avec sa famille, si la taille de l'arbre était une supposition, où s'il en avait connaissance par quelque biais.

La plupart de ces messages sont des e-mails. J'ai indiqué par la mention «Lettre postale» les rares cas où il m'avait écrit sur papier (et en français), une ou deux fois par an, notamment au moment des fêtes de fin d'année. La mention «Envoi collectif» signale les envois qui ne m'étaient pas adressés personnellement, mais à un cercle de correspondants, comme les canulars qu'il envoyait aux journaux ou à des institutions, et certaines notes concernant son procès ou sa santé.

Voici donc quelques vues sur le «duc de Sherbourne», ses sympathies et ses impatiences, ses enthousiasmes et ses déprimes, ses illusions et ses lucidités : crad_mail