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Ces jours-ci j'ai remis la main sur un des rares livres de Crad Kilodney que je possède, Excrement (1988). C'est l'auteur, qui me l'avait offert en me l'envoyant par la poste, et je suis toujours de bonne humeur quand je repense au message de remerciement que je lui avais adressé, l'assurant que j'avais bien trouvé son Excrement dans ma boîte à lettres. Ne me rappelant pas si j'avais déjà lu ce livre mince, de 88 pages, je l'ai lu pour de bon et avec intérêt. Crad y raconte, comme dans Putrid scum, des souvenirs de l'époque où il vendait ses livres dans la rue, à Toronto : rencontres, incidents, filles, lectures... Il explique page 80 que c'était en quelque sorte par défi personnel, pour mettre son courage à l'épreuve, qu'il s'imposait cette méthode de vente. Il me semble que l'on comprend mieux sa misanthropie, si on la met en rapport avec la fréquentation quasi quotidienne d'un public le plus souvent indifférent, ou même hostile (voir ses démêlés avec toute une série d'ivrognes et de désaxés). On constate à certaines allusions qu'il avait déjà ses conceptions mystiques, comme p 25 l'évocation des «dieux mineurs» qui lui imposent ses mésaventures. Il laisse apparaître p 30 son véritable prénom, quand un ami l'appelle au téléphone : «Lou, baby! How's it goin'?» Il affirme à deux reprises, dont une p 80, que son anniversaire est le 13 février, ainsi qu'il me l'a écrit dans sa correspondance, et non en juin comme le dit Wikipédia. C'est sans grande importance mais cela fait que lorsqu'il mourut, en avril 2014, il était âgé de 66 ans et non 65. Le style graphique de l'ouvrage est austère, le texte n'est pas justifié sur le côté droit des pages, et la typographie ressemble à de la frappe de machine à écrire. Malgré quoi je me disais en le lisant que l'on pouvait y remarquer un soin extrême de la correction, car je n'y ai pas trouvé de coquille avant d'arriver au bas de la page 69, où tout à coup un mot est indûment répété («... in bed under the the covers...»). Par coïncidence, la seule autre erreur que j'aie décelée se trouve à la dernière page, et c'est précisément le même mot «the», qui cette fois-ci manque dans une phrase («He looks up and down (the) street»). Dans mon exemplaire quelqu'un l'a rajouté au stylo en très petites lettres, dans l'interligne.
Plus d'une fois ces deux dernières années je me suis demandé ce que Crad, qui s'était lui-même déclaré deux fois candidat, aurait pensé de la campagne de Donald Trump et de sa victoire à l'élection présidentielle de fin 2016. Les deux hommes avaient à peu près le même âge et étaient originaires du même quartier de New York, ce qui ne suffit pas à générer l'adhésion. Mais connaissant un peu les idées de Crad, j'imagine que la grande gueule politiquement incorrecte du Donald ne lui aurait pas déplu. J'ai déjà signalé que Trump était mentionné une paire de fois dans le recueil Villes bigrement exotiques (aux chapitres sur Kunduz et sur Snuol). A l'époque où j'ai traduit ce livre et où il a été publié (2010-2012) l'homme n'était guère connu du public français, et je m'étais senti obligé, au lieu de reproduire simplement son nom, de préciser dans ma traduction «l'entrepreneur Donald Trump», pour situer quelque peu le personnage, ce qui serait aujourd'hui inutile. Récemment je me suis aperçu qu'il est également cité deux fois dans la série Roots of German philosophy (dix portraits de philosophes allemands, mêlant traits réels et données farfelues). Dans l'article sur Hegel on lit que celui-ci «a été démasqué par Donald Trump («invendable»)...», et dans celui sur Fichte et Schelling que si ce dernier «avait pu trouver un compagnon comme Donald Trump ou Hugh Hefner, les deux plus grands Américains du XXe siècle, non seulement il aurait acquis un peu de philosophie utile, mais il aurait aussi appris comment gagner de l'argent.» Remarques peut-être ironiques, mais pas exemptes de sympathie.