samedi 11 avril 2009
Lettre documentaire 166, février 1996 (réédition)
Si quelqu’un observait, d’un point éminent, tous les changements qui dans le Monde se succèdent en l’espace d’une demi-heure, comme il serait surpris de voir avec quelle furie tourne cette roue !
Il verrait ici des pleurs, là des fêtes ; ici des banquets, là des rixes ; maintenant des fiançailles, et aussitôt des enterrements ; d’un côté des armées se battre, d’un autre naviguer des flottes ; ceux-ci bâtissent, ceux-là détruisent, ceux-ci gravissent les degrés de l’honneur, ceux-là les descendent ; celui-ci demande l’aumône, qui fut Roi naguère, on prend dans la main de cet autre sa houlette pour y placer un sceptre.
Il verrait, en observant un même homme, comme jamais il ne reste dans le même état, car en lui se succèdent, comme les révolutions de la roue, la santé, et la maladie ; le travail, et le repos ; l’honneur, et le mépris ; le tourment, et le plaisir ; la peur, et l’espoir. Et alors, étonné, il se dirait :
- Est-ce là le Monde, ou la mer ? Sont-ce des hommes, ou des vagues ? Est-ce la vie humaine, ou une roue ?
C’est tout cela, mon Frère, car sa perpétuelle instabilité a transformé le Monde en mer, et les hommes en vagues, et en roue la vie humaine... Qu’attendez-vous de voir dans une roue, sinon des tours, ou dans le Monde, sinon le Monde, c’est-à-dire : inconstance, et vanité? Ce que l’on doit trouver étrange, c’est que ce Monde et cette vie n’étant qu’une mer, une roue, nous élevions de si hautes tours sur notre vie, nous soyons si attachés au Monde. Oh! hommes, savez-vous ce que méritent les choses temporelles de cette vie et de ce Monde ? Le rire, et le mépris. Et savez-vous lesquelles méritent l’amour, et le respect ? Les éternelles.
Père Manuel Bernardes, S. J. (1644-1710).
Extrait de ses Exercícios espirituais,
traduit du portugais par Philippe Billé.
vendredi 13 mars 2009
Chenet
Assez joli chenet ancien, vu page 139 du livre de José Leite de Vasconcelos,
De Campolide a Melrose (Lisboa, 1915)
mercredi 25 avril 2007
Lettre documentaire 378
(Antonio TENREIRO à Bassora)
Chapitre LIX : Où l’on évoque la ville de Bassora, qui se trouve près du fleuve Euphrate, au fond du golfe persique.
Bassora est une ville située à plus de deux lieues de l’Euphrate, du côté du couchant, fleuve auquel elle est reliée par un canal de bonne largeur et profondeur, qui m’a semblé creusé par l’homme, et qui aboutit un peu au-dessus de ladite ville. Là se chargent et se déchargent les nefs qui s’acheminent jusqu’à ce lieu à la faveur des marées qui entrent dans le fleuve. La ville est entourée d’une muraille de terre, mais très épaisse et forte. A l’intérieur, les maisons sont faites du même matériau, et avec des terrasses. C’est un grand rassemblement de Maures arabes, qui accourent ici de tout le désert pour échanger leurs marchandises. La ville occupe une belle portion de territoire, de huit ou dix lieues en descendant le long du fleuve jusqu’à la mer, et quatre ou cinq en largeur. Et tout autour, ce n’est que terre stérile et déserte, peuplée de Maures arabes et de Chrétiens jacobites, et d’autres qui se nomment Frangues, toutes gens mates et claires. Ils vivent sur ce territoire de la culture des palmiers dattiers, qui sont en nombre, et de l’élevage de petit bétail et de buffles.
Cette terre est entièrement irriguée par l’eau du fleuve, au moyen de fossés et de rigoles, que l’on entretient. Le reste du pays, comme j’ai dit, est stérile. Lorsque j’arrivai dans cette ville et que je vis que les caravanes, qui s’en vont chaque année vers Alep et Damas, étaient parties depuis plusieurs jours, j’allai aussitôt parler au roi de ladite ville, qui était un vieux Maure arabe très expérimenté, car il y avait peu d’années qu’il avait cessé d’être marchand et de faire à dos de chameau la route de Damas à Bassora. Je lui remis les lettres que je tenais du roi et capitaine d’Ormuz, qui me recommandait à lui pour qu’il m’assiste dans tout ce que je lui demanderais, et principalement pour me fournir un Maure qui connaisse parfaitement le désert et qui soit mon guide. Mais après que je lui eus fait remettre les lettres, il ne répondit point. Au bout de quelques jours, il me fit appeler et me dit qu’il n’avait jamais vu homme de ma sorte, qui voulût s’aventurer à traverser le désert avec seulement un guide. Il ne voyait d’ailleurs pas quel Maure accepterait, par crainte des nombreux animaux sauvages, tels que lions, onces et loups, qui n’hésiteraient pas à nous assaillir et à nous tuer, si nous n’étions que deux hommes. Il me dit aussi qu’il ne se rappelait pas que tel trajet eût jamais été effectué autrement qu’en caravane nombreuse, et me pria de renoncer à ce projet risqué, à quoi je répondis en réaffirmant que telle était pourtant bien mon intention. Au bout de quinze jours, il me fit rappeler et me dit qu’il avait enfin trouvé un Maure qui acceptait de me conduire. Il me mettait toutefois en garde, m’avertissant des risques que je prenais, et me proposait de m’assister dans la discussion du prix. Puis il fit venir ledit Maure, qui se trouvait dans un campement de Bédouins dans le désert, non loin de ladite ville. Quand il fut arrivé, je me mis d’accord avec lui. Je lui donnai quatre-vingts cruzados et j’achetai un dromadaire pour lui et un autre pour moi, ainsi que des outres pour emporter de l’eau, du biscuit, des dattes, des raisins secs et de la farine pour la nourriture des dromadaires, avec laquelle on leur fait des boules de pâte ferme dont ils se sustentent jusqu’à ce que leurs forces défaillent. Ils résistent à la soif pendant huit, dix jours, et marchent jour et nuit vingt-cinq ou même trente lieues sans manger autre chose que ces boules de pâte, qui demandent moins d’un quart de farine.
Chapitre LX : Comment je quittai Bassora en compagnie d’un Maure bédouin, pour me guider à travers le désert.
Après trois jours qu’il me fallut pour me préparer à ce trajet, nous partîmes à dix heures du soir pour gagner un campement dans le désert, où mon guide avait sa femme, ses enfants et ses parents. Il m’y fit rester trois jours, le temps de faire ses adieux à ses parents, à sa femme et à ses enfants. Chaque jour ils mangeaient, buvaient et pleuraient tous ensemble, disant qu’il allait se mettre en grand péril, et qu’ils ne savaient s’ils le reverraient. Enfin nous quittâmes à minuit ledit campement, afin que nul ne sache que nous partions, ni dans quelle direction, car les Bédouins sont de grands voleurs, et nous prîmes d’abord un autre chemin que celui que nous devions suivre. Et dans cette terre déserte, stérile et sans eau, nous marchâmes trois jours et trois nuits sans nous reposer plus de deux ou trois heures par jour, et sans nous arrêter la nuit. Après quoi, voyant que nous avions passé les plus grands dangers, nous reprîmes notre route vers le couchant, avançant nuit et jour continuellement sans nous reposer plus de trois ou quatre heures par jour. Nous choisissions les endroits les plus découverts, par crainte des voleurs et des bêtes, et quand l’un de nous dormait, l’autre veillait. Plus d’une fois nous vîmes des lions, des ours et des onces, qui parfois voulaient s’en prendre à nous, et tentaient de nous approcher. Mais nous nous en écartions en pressant nos dromadaires, jusqu’à ce que nous les perdions de vue dans la nuit. Une fois, avant le lever du jour, nos dromadaires prirent peur et coururent à bride abattue sur plus de deux lieues, sans que nous puissions voir ce qui les avait effrayés, car il ne faisait pas encore assez clair. Je fus alors en grand péril, car plus d’une fois les bonds de l’animal faillirent me désarçonner, mais Notre Seigneur me garda de tomber. Quand ils furent apaisés, nous nous regardâmes pendant un moment, le guide et moi, sans pouvoir échanger une parole. Quand nous eûmes repris notre souffle, je demandai au Bédouin ce qui s’était passé. Il me dit qu’il n’avait rien vu, et que les bêtes avaient peut-être eu peur de quelque lion qui se tenait tapi dans certains buissons entre lesquels nous étions passés. Pendant cette course une épine se ficha dans un des pieds de mon dromadaire. Il en fut si boiteux qu’il ne pouvait plus avancer, et nous dûmes rester six ou sept jours au même endroit. Chaque jour, le Bédouin soignait la blessure du dromadaire. Dès qu’il en fut quelque peu guéri, nous repartîmes, bien mais il boitait encore. Nous mîmes en tout vingt-deux jours depuis celui où nous étions partis du campement où le Bédouin avait laissé sa femme, et qui se trouvait à une petite journée de Bassora.
En traversant ce désert, nous ne vîmes homme ni femme, mais plusieurs sortes d’animaux, comme des vaches sauvages, au pelage argenté fort luisant, avec une queue de cheval blanche et luisante comme de la soie, et une tête de cheval, mais avec de petites cornes droites et lisses. Et de grands troupeaux d’ânes complètement roux, que nous vîmes dans des lieux étroits, encaissés entre certaines montagnes dudit désert, où il y avait quelques mares d’eau boueuse que ces animaux venaient boire, et c’étaient des troupeaux de deux ou trois mille têtes. Pendant ces vingt-deux jours, nous ne refîmes nos réserves d’eau, ni ne donnâmes à boire aux dromadaires plus de quatre fois, dans des puits fort profonds et anciens, d’où nous tirions l’eau avec une longue corde et un seau de cuir, que nous avions emportés avec nous à cet effet. Après quoi nous arrivâmes dans une ville de ce désert, nommée Cocana.
Chapitres 59 & 60 de l’Itinerário em que se contém como da India veio por terra a estes reinos de Portugal (Itinéraire de l’Inde au Portugal par voie de terre) (en 1528-1529) d’António Tenreiro. Traduction française inédite par Philippe Billé.
samedi 10 février 2007
Lettre documentaire 376
Quelques Sentences en prose
de Francisco de Portugal, premier comte de Vimioso (vers 1480 - 1549).
8. On résiste mieux à la force du méchant, qu’à la conversation.
27. Les méchants se méfient de tous et les bons, de ceux qu’ils savent méchants.
38. L’ignorance scandalise l’entendement.
77. Plus tu en sauras, plus la malice te scandalisera, et moins l’ignorance.
85. Qui estime beaucoup les petites choses, n’en fait jamais de grande.
86. Que les œuvres parlent et que les paroles se taisent.
93. L’amour de l’ami tempère les mauvais penchants de l’ami.
117. Il ne demande pas de louanges, celui qui en mérite.
134. La honte est le frein des fautes et la vérité, celui des désordres du monde.
145. Qui n’espère, n’œuvre pas.
153. Que le grand ne se vante, ni que le petit se plaigne : ce sont des vagues que le temps fait monter et descendre.
158. Qui ne sait parler, ne sait se taire.
167. Le conseil doit venir de plusieurs mais le choix, de celui qui les reçoit.
168. Il n’y a pas de brèche dans le monde, par où s’en échapper, sinon Dieu.
188. Les hommes sont les journaliers du monde, il paie mal ceux qui le méprisent.
253. Les paroles de l’orgueilleux sont un peuplier sans fruit.
255. Celui qui a peu, peu lui suffit.
Sentenças choisies et traduites du portugais par Philippe Billé, d’après l’édition critique de Valeria Tocco (Viareggio : M Baroni Editore, 1997).
mercredi 13 décembre 2006
Lettre documentaire 374
Quelques «proverbes d’Hérode» extraits du dernier chapitre du livre de Natália CORREIA (1923-1993) Uma estátua para Herodes (1974) et traduits par Philippe Billé
L’enfant est la dernière tentative de l’espèce pour tyranniser l’individu.
C’est par la fréquentation des adultes que les enfants finissent par parler. Mais c’est par la fréquentation des enfants que les adultes finissent par braire.
Personne ne veut avoir des enfants. Ce qu’il y a, ce sont des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent.
Les enfants ne se sentent compris par leurs parents que quand ils les rendent malheureux.
Si tu sens que tu commences à perdre la vue, arrache les yeux à ton fils. Tu y verras mieux.
Si tu ne fais rien pour ton fils, tu feras tout pour toi. C’est le mieux que tu puisses faire pour lui.
Il faut choisir entre être respecté et ne pas l’être. Seul le second choix est possible aux parents.
Comme le petit chiot qui ne deviendra jamais chat, l’enfant est le petit singe qui finira étudiant.
Pour éduquer les enfants, il faut les connaître. Pour les connaître, il faut ne pas les aimer.
Pour qu’un crétin se sente important, il suffit qu’un petit macaque l’appelle Papa.
Il est inutile de chercher à comprendre ce que disent les enfants. Ils ne veulent pas être compris. Ils veulent seulement fâcher.
Le bain n’est qu’un prétexte pour noyer le bébé.
Les enfants sont indécents comme tout ce qui est trop naturel.
Si tu veux apprendre à aimer la vie, désapprends à aimer ton fils.
Les hommes ont des enfants pour montrer de quoi ils auraient été capables, s’ils n’avaient pas eu d’enfants.
mardi 12 décembre 2006
Lettre documentaire 373
Quelques pensées d'António FERRO (1895-1956) choisies dans son recueil Teoria da indiferença (1920, réédition 1979) et traduites par Philippe Billé.
(Page 41). La nature n’est qu’un brouillon. La peinture, c’est ce brouillon mis au net.
(Page 65). La musique est le vestiaire de l’âme.
(Page 71). Nous sommes roulés dans la vie comme le tabac dans une feuille. Le monde est la cigarette de Dieu. Le soleil est le briquet de la terre.
(Page 75). Ce qui s’écrit sur nous n’est jamais juste – cela vient soit d’un ami, soit d’un ennemi.
(Page 84). Embrasser à genoux un corps de femme, c’est être chrétien.
(Page 89). Les phrases lancées dans une conversation de café sont toujours brillantes. L’intelligence n’a pas le temps de les entendre.
(Page 94). Avoir une patrie vaut la peine, pour être étranger dans une autre patrie.
(Page 100). Certaines femmes ont des taches de rousseur au visage, d’autres dans l’âme… Les premières les cachent derrière une voilette, les autres derrière une attitude…
(Page 113). Les suicidés sont les touristes de la mort.
(Page 176). Mon corps est le canapé de mon âme.
samedi 18 novembre 2006
Lettre documentaire 372
SUR LE REGIME DE L’ESTOMAC, par dom Duarte (1391-1438)
Selon ce que j’ai pu observer sur moi-même, voici brièvement écrit ce que je crois bon pour celui dont l’estomac est sujet aux aigreurs, ou aux dérèglements.
En déjeunant, bien mâcher, et ne boire que deux coups, trois tout au plus. Et pas trop à chaque fois, juste autant que l’on doit raisonnablement s’en contenter. Et si c’est du vin que l’on boit, qu’il soit raisonnablement coupé d’eau, car s’il est fort, il est plus difficile à digérer, et il donne soif, de sorte que l’on a du mal à se contenter d’en boire peu.
De la crème ou de tout autre laitage, en manger peu ou pas du tout, et si l’on en mange, que ce soit après tous les autres aliments. Ne pas boire dessus, ou si vous en mangez au début, mangez bien d’autre chose avant de boire. En tout cas mangez peu de laitages, et rarement.
Et de même pour tout autre aliment humide, comme les cerises, les pêches et les huîtres, ou la graisse des viandes et des poissons. Manger peu ou pas du tout de ce genre d’aliments, et de même de ceux qui sont très froids et piquants, comme le vinaigre, le citron, et d’autres. Quant aux œufs, il n’y a pas de règle certaine, car à certains ils profitent, et nuisent à d’autres. Que chacun en use donc selon ce qu’il ressent.
Après manger, ne pas dormir, le jour, sans d’abord laisser passer une heure. Et si l’on doit dormir, ne jamais se déshabiller ou se déboutonner complètement, et si l’on défait quelque vêtement, que l’autre reste toujours bien boutonné. Et ne faire qu’un somme, et plus il sera bref, mieux ce sera. Et quand on se réveille, se lever aussitôt.
Après avoir dormi, ne pas boire quoi que ce soit avant que passe une heure. Et si l’on peut tenir sans boire jusqu’au dîner, c’est parfait. Sinon, moins l’on boira, mieux ce sera.
Après un grand effort, où le corps s’est échauffé, il est bon de se passer de manger et de boire tant que l’on ne s’est pas tempéré. Que l’on suive au dîner le même régime qu’au déjeuner. Et si l’on peut se passer de boire après dîner, que l’on s’en passe, et si l’on ne peut, ne boire qu’une fois. Les vêtements ne doivent pas être déboutonnés ou défaits sur le ventre, mais toujours bien serrés.
Si l’on a mangé beaucoup de viande ou de poisson au déjeuner, ou si l’on en a envie (?), se contenter de pain. Boire moins. De fruits, peu ou aucun.
Après un grand repas, si l’on a soif, on peut mieux la supporter qu’à tout autre moment, car le plus souvent elle est trompeuse, et si on l’endure elle disparaît, et cela profite à de tels estomacs, et ne peut leur nuire à ce moment-là.
Aussi tard que l’on dîne, ne pas se coucher ensuite sans avoir laissé passer une heure, ni se déboutonner avant de se coucher, ce qui serait grave erreur.
Bien veiller, si l’on a déjeuné abondamment, à dîner modérément, en espaçant les deux repas de VII ou VIII heures. Et si l’on dîne abondamment, que l’on soit encore plus strict sur le régime d’après dîner, et que le déjeuner du lendemain soit tempéré. Et que l’on se garde des grands jeûnes inhabituels, car la privation d’un jour veut se reporter au lendemain, et l’estomac, habitué quelques jours à manger peu, souffrira quand on changera son habitude. Se coucher le soir à une heure raisonnable, et se lever tôt, est fort bon. Et quand on se lève, s’habiller aussitôt.
Pour dormir, ne pas trop se couvrir, car si l’on a trop chaud, on va se découvrir et changer de température, et il est très mauvais d’avoir froid.
Si un déplacement ou quelque autre travail empêche de manger à l’heure, et que l’on ne puisse déjeuner qu’à une ou deux heures après midi, il faut manger modérément, le moins possible, et l’on se rattrapera au repas suivant. De même pour le dîner, car une des choses qui dérangent fort l’estomac et le reste du corps, c’est de manger beaucoup d’un coup, après un grand effort, quand l’heure du déjeuner ou du dîner est passée. Et s’il advient que l’on déjeune tard et abondamment, il faut ne pas dîner, ou aussi peu que possible.
Si l’on se trouve mal, de manger quelque aliment, il ne faut pas en prendre, même si les autres n’en souffrent pas, car il est sûr que certains aliments, par quelque vertu spéciale, conviennent à certains hommes et nuisent à d’autres. Et si l’on croit ne pas souffrir d’un mauvais aliment, ou d’un mauvais régime, il faut pourtant s’en passer, car souvent l’habitude fait que l’on ne ressent pas sur le moment l’effet nuisible, mais que l’on ne s’en rend compte que trop tard.
Et après un grand repas, il faut éviter de fournir aussitôt un grand effort, et ne vous habituez pas à vous mettre un emplâtre sur le ventre mais couvrez-vous comme font les autres.
Si parfois vous avez mal, voyez le régime que vous avez suivi dernièrement, et si le mal vient du froid, il disparaîtra en quelques heures pour peu que l’on se réchauffe le ventre en mangeant chaud et en se couvrant.
Si le mal vient d’un excès de table, il faut manger peu et tard, et de quelque aliment sec, comme du pain grillé, et boire peu, et du vin peu coupé, et l’on s’en trouvera bien. Et si l’on se sent alourdi par un excès d’aliment, il ne faut jamais prendre un autre aliment pour corriger cet effet, car en ce cas il n’y a pas meilleur remède que de supporter ce que l’on a mangé, qui s’écoulera tout seul, et de se couvrir et de se réchauffer raisonnablement, selon le temps. Et il faut habituer raisonnablement le corps au travail à pied, et à cheval. Lors d’un jeûne, il vaut mieux manger quelque peu.
Tous les XV jours, ou chaque mois, il faut prendre des pilules communes, et si l’on souffre de quelque aigreur ou de quelque autre humeur excessive, chercher le meilleur remède pour l’évacuer, l’expulser ou la faire disparaître, par le bon travail et l’abstinence.
Après un grand repas, si quelque effort fait que l’on s’échauffe ou que l’on transpire, il faut bien se garder du vent et de l’air, et ne pas se déboutonner dans une maison froide.
Le soir, après un grand repas, boire beaucoup, ou de l’eau, est nocif, surtout si l’on a déjà bu et que l’on s’apprête à se coucher.
Je pense qu’il est bon pour de tels estomacs de se faire vomir deux fois par an, une fois après Pâques, pour la continuation passée du péché, une autre en septembre, pour les fruits de l’été, si l’on continue d’en manger beaucoup.
Si l’on compte veiller tard ou toute la nuit, il vaut mieux manger peu au dîner, ou pas du tout. Et si le manque de sommeil dérègle l’estomac, cela se soigne simplement en dormant, sans manger ni boire.
Et chaque soir, avant de se coucher, même s’il semble que l’on n’en a pas envie, il faut se forcer à sortir un peu, et de même le matin.
De même, un point de régime important pour la santé est d’observer une tempérance raisonnable dans les travaux du corps et de l’esprit, en tenant compte de l’âge, de la disposition et du moment. Et tout cela peut paraître difficile à observer, mais en réalité c’est facile, si l’on s’y habitue. Et je pense que celui qui se plie à une telle discipline s’en trouvera mieux, mais s’il préfère, qu’il aille donc demander l’avis d’un meilleur médecin.
Bien que j’aie entrepris par jeu de raconter tout cela, je pense que l’on jugera que je dis vrai et que je suis de bon conseil.
(extrait de Leal conselheiro, traduit du portugais par Philippe Billé)
vendredi 27 octobre 2006
Lettre documentaire 366
LE COMMUNISME, UN DOGMATISME SANS SYSTEME.
Au contraire du catholicisme, le communisme n’a pas de doctrine. Ceux qui croient qu’il en a une se trompent. Le catholicisme est un système dogmatique parfaitement défini et compréhensible, que ce soit théologiquement ou sociologiquement. Le communisme n’est pas un système : c’est un dogmatisme sans système, le dogmatisme informe de la brutalité et de la dissolution. Si l’on pouvait balayer et rassembler ce qu’il y a d’ordure morale et mentale dans tous les cerveaux, et constituer avec une figure gigantesque, telle serait la figure du communisme, ennemi suprême de la liberté et de l’humanité, comme l’est tout ce qui sommeille dans les bas instincts qui se cachent en chacun de nous.
Le communisme n’est pas une doctrine, car il est une anti-doctrine, ou une contre-doctrine. Tout ce que l’homme a conquis jusqu’aujourd’hui, de spiritualité morale et mentale, c’est-à-dire de civilisation et de culture, il l’inverse pour former la doctrine qu’il n’a pas.
(Dans un recueil de textes philosophiques et ésotériques de Fernando Pessoa, rassemblés sous le titre A procura da verdade oculta (A la recherche de la vérité cachée) par les éditions portugaises Europa-América (1986?), on peut lire, pages 50-51, un article intitulé "O comunismo, um dogmatismo sem sistema", datant probablement de la fin des années 1920. La traduction française ci-dessus, par Philippe Billé, est reprise de Etudes, revue politique et agricole, n° 3, La Croix-Comtesse, février 2005).


