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Cela paraîtra difficile à croire, mais j’ai les mêmes difficultés avec ma couturière et avec mon bûcheron. Ils s’imaginent savoir mieux que moi ce qui me convient, et j’en suis parfois réduit à négocier.

Sur une vieille carte, j’ai vu que la Croix-Comtesse était appelée «Croix-la-Comtesse», soit par erreur, soit que ce fût en effet son nom jadis. Avec cela je ne sais toujours pas ce qu’il y a de crucial en ce village, où nulle croix n’est particulièrement visible, et qui ne se trouve pas à une croisée de routes, étant même tout à l’écart.

Je n’interviens pas beaucoup en politique, mais en lisant l’autre jour les propos d’un de mes «amis» de Facebook, selon qui les idées de droite et d’extrême droite conduisaient à la guerre civile, je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer que sous ce rapport, l’extrême gauche ne me paraissait pas moins dangereuse. Il me semble que l’Histoire le prouve assez, et mon interlocuteur en fut d’accord. Mais là-dessus un autre «ami» de longue date, qui s’est récemment découvert une passion pour Mélenchon, a déboulé pour me couvrir d’injures, avec toute l’hystérie haineuse qui est souvent le fait, j’ai remarqué, de ceux qui proclament volontiers lutter «contre la haine». Cet épisode m’a consterné à la fois personnellement, parce que c’est encore une porte qui me claque au nez, je n’avais pas besoin de ça, et plus généralement, car j’ai l’impression que l’esprit public est maintenant plein d’un fanatisme digne des guerres de religion, qui n’annonce rien de bon.

Samedi avec mon aide de camp nous sommes allés marcher un moment le long de l’océan au Grand Crohot. Nous avions emporté un sac à tout hasard et nous l’avons rempli avec deux trois bûches, quelques jolis cailloux et coquillages, enfin des déchets, bouteilles et lambeaux, dont j’étais content de débarrasser la plage. Pour nettoyer le monde, il faudrait que beaucoup de volontaires se fixent pour règle de ne plus faire une promenade sans ramasser au moins un déchet en cours de route. Mais des quelques dizaines de personnes croisées sur ce bord de mer, aucune n’avait l’air de se soucier d’une telle idée. Et le lendemain il s’est avéré que deux des coquillages, deux petits escargots jaune-orange biscornus, que nous avions laissés dehors sur une table, étaient encore vivants. Le temps avait tourné à la pluie mais il a fallu aller les rejeter dans l’eau du Bassin.

J’ai regardé en différé les 53 minutes de la prestation de Jean-Luc Mélenchon samedi soir chez Ruquier, où l’on peut dire qu’il s’est fait servir la soupe du début à la fin, en pays conquis. Sans conteste c’est un tribun spectaculaire, plein de bagout, presque drôle (la sympathie qu’il affichait naguère encore pour une vieille dictature pourrie comme celle de Cuba m’empêche de le trouver tout à fait drôle). Mais il ne suffit pas d’avoir une grande gueule pour être convainquant. Un point notable à mes yeux a été son affirmation répétée qu’il trouvait scandaleux, quand il exposait son programme, qu’on lui demande combien cela coûterait. C’est pourtant bien une question qui se pose.

J’ai voulu lire un petit livre de Pasolini, moins de cent pages, et il m’est tombé des mains avant même que j’arrive à la moitié. Il s’agissait de La longue route de sable (Arléa, 1999), des notes d’un voyage en voiture le long des côtes de l’Italie depuis la frontière française jusqu’à Trieste. L’éditeur nonchalant affirme en couverture que la scène a lieu «A la fin de l’été 1959», quand elle se déroule en fait de juin à août. Et il estime que c’est là «Un texte magique», mais j’ai eu plutôt l’impression d’un insupportable babil.

J’ai lu dans le désordre, mais je crois en entier, le nouveau recueil de poèmes de Lucien Suel, Ni bruit ni fureur, paru à la Table Ronde. Un titre aussi à rebours du goût actuel pour le vacarme et le chambard aurait suffi à lui seul pour me ravir, mais le contenu m’a plu également, comme je l’attendais d’un poète dont je suis fan depuis longtemps, pour la rigueur de son travail et son genre d’inspiration. Parmi les oeuvres que je ne connaissais pas déjà, les deux qui m’ont le plus étonné sont les deux poèmes en prose qu’il consacre à deux de ses amis disparus, Christophe Tarkos (1963-2004) et Christophe Wattel (1964-2003), qui partagent le même prénom et le destin parallèle d’hommes morts trop tôt et presque aux mêmes dates. L’hommage à Wattel est une série de trente-neuf paragraphes numérotés, autant que d’années vécues, formés chacun d’un souvenir ou d’une évocation du personnage. Pour Tarkos, Lucien a façonné un ingénieux condensé de la correspondance qu’il a reçue de lui, avant l’époque des e-mails volatiles : chaque alinéa comprend la ville, la date, et un détail ou un résumé de la lettre. Devant les poèmes de ce livre on se dit plus d’une fois : quelle bonne idée il a eue là, et comme il l’a bien réalisée.

Mercredi soir à la débauche, nouvelle panne du tramway, la troisième que j’essuie en deux mois. Elle touchait une fois de plus la station Peixotto, qui m’a l’air d’être le Triangle des Bermudes du tram bordelais. Quelle médiocrité. Comment les étudiants, qui se révoltent tous les quatre matins sous les prétextes les plus discutables, supportent-ils un tel désastre sans broncher?

Les nazis eux non plus n’aimaient pas les frontières, surtout celles qui les séparaient des pays voisins. Eux aussi à leur façon pouvaient brailler No border!

D’ordinaire les phrases des merles ont le format d’alexandrins. Mais j’entends aux Chartrons un chanteur feignant qui ne va pas au-delà de l’octosyllabe.