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Dernièrement j’ai eu l’occasion de lire par hasard l’un après l’autre deux livres qui se ressemblent, en ce que ce sont des recueils d’articles sur des vies d’écrivains, écrits par des Espagnols.

Dans l’un, El escritor en su paraíso (l’écrivain dans son paradis) un philologue, Angel Esteban, présente dans l’ordre alphabétique des noms, selon le sous-titre, «Treinta grandes autores que fueron bibliotecarios» (trente grands auteurs qui ont été bibliothécaires. Cáceres : Editorial Periférica, 2014). La plupart sont des écrivains maintenant morts, à une exception près. Il y a parmi eux sept Espagnols (Arias Montano, Moratín, G Fuertes, BJ Gallardo, Hartzenbusch, Menéndez Pelayo, d’Ors) et neuf Hispano-Américains (R Arenas, Borges, R Darío, P Groussac, ML Guzmán, Onetti, R Palma, J Vasconcelos, Vargas Llosa), les autres, près de la moitié, étant extérieurs au monde hispanique (G Bataille, R Burton, L Carroll, Casanova, Goethe, les Grimm, Hölderlin, S King, Musil, Perec, Perrault, Proust, Soljénitsyne, Strindberg). Leur activité dans la profession a correspondu à des situations très variables, allant de directeurs de bibliothèques nationales, à ceux qui furent de simples auxiliaires, pendant quelques années ou quelques mois de leur jeunesse, avec des cas spéciaux comme celui, assez enviable, de Casanova, qui fut le bibliothécaire d’un comte, ou celui de G Perec, qui fut plus exactement documentaliste. En lisant le chapitre consacré aux frères Grimm, qui ont officié à l’université de Göttingen de 1830 à 1841, je me suis dit qu’à quelques années près, ils auraient pu rencontrer mon cher Henri Ternaux, qui avait présenté là ses deux premiers travaux savants en 1826. Un autre détail qui m’a intrigué concerne la bibliothèque nationale d’Argentine. Je savais déjà que Borges, qui en a été le directeur, avait perdu la vue dans ses dernières années. Mais j’apprends là que deux de ses prédécesseurs dans le poste, Paul Groussac (un Toulousain, arrivé à Buenos Aires sans parler un mot d’espagnol) et avant lui José Mármol, sont également morts aveugles, cela ressemble à une malédiction.

L’autre livre, ce sont les Vidas escritas (vies écrites) par Javier Marías. L’ouvrage a d’abord paru en 1992, mais je l’ai lu dans une des rééditions ultérieures (celle-ci en poche, Mondadori, 2008), présentant l’intérêt que la photographie illustrant chaque étude a été choisie par l’auteur lui-même, et non par l’éditeur comme auparavant. Dans la partie principale, Marías évoque sans ordre apparent vingt écrivains, tous morts et non-hispaniques, ayant vécu entre le XVIIIe et le XXe siècle. Il s’amuse à insister sur les aspects pittoresques, voire excentriques ou, pour reprendre son mot, «calamiteux», de ces personnalités hors du commun. Une préface laisse entendre qu’il a parfois forcé le trait, inventé tel détail. Cette disposition d’abord m’a refroidi, mais en fin de compte je me suis beaucoup diverti avec ces portraits savoureux, d’une extrême drôlerie. Je les ai lus sans ordre mais avec joie, en commençant par Rimbaud, venu rencontrer Verlaine à Paris les mains dans les poches, sans vêtements de rechange, et empestant à la ronde. L’auteur prévient que trois des personnages lui sont antipathiques (Joyce, Mann et Mishima, qui à son goût se prenaient trop au sérieux), et l’on voit en effet qu’il s’en moque méchamment, alors qu’il se moque gentiment des autres (Faulkner, Conrad, Blixen, Lampedusa, James, Doyle, Stevenson, Tourgueniev, Nabokov, Rilke, Lowry, du Deffand, Kipling, Rimbaud, Barnes, Wilde, Sterne). Voilà un livre qui mériterait la traduction. Il est complété de quelques autres textes, dont des esquisses biographiques plus courtes, des descriptions de photos, et une évocation, à travers leur correspondance, de l’amitié entre Tourgueniev le voyageur et Flaubert le sédentaire dans leurs dernières années, celui-là envoyant à celui-ci, au cours de ses déplacements, du caviar, du saumon, ou une robe de chambre!