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Finalement, il ne m’aura fallu qu’environ deux mois pour venir à bout des 228 pages que couvre le Journal de voyage de Montaigne en Italie, par la Suisse et l’Allemagne, dans l’édition de la Pléiade (j’en ai dit un mot le 6 août), dans mes rares moments de loisir, pendant lesquels je fréquentais aussi d’autres livres. Ce Journal comprend deux parties, dont la première (104 pages, soit près de la moitié de l’ensemble) a été rédigée, ou seulement écrite sous  la dictée, par un secrétaire, dont j’ignore quel était le degré d’autonomie. On y parle de Montaigne à la troisième personne. Vient ensuite une seconde partie, écrite par Montaigne lui-même. Au début, il donne une explication incomplète : «Ayant donné congé à celui de mes gens qui conduisait cette belle besogne, et la voyant si avancée, quelque incommodité que ce me soit, il faut que je la continue moi-même.» Cela ne dit ni qui était la personne, ni le motif du congé, peut-être demandé par le scribe lui-même, pour quelque raison. Cette seconde partie peut à son tour être divisée en trois : Montaigne en écrit d’abord une petite moitié (53 p) en français, puis une grosse moitié (65 p) en italien (un italien à sa façon, car de son propre aveu il ne connaissait pas bien la langue), et enfin, la frontière étant repassée, il revient au français dans les six dernières pages. La partie écrite en italien est la plus fluide, la plus facile à lire aujourd’hui, car dans cette édition elle est traduite en un français très semblable à la langue actuelle, même si le traducteur lui a donné un air d’époque, par exemple en terminant les imparfaits en oi.
J’ai remarqué, au moment où les voyageurs passent à Munich, une curieuse réflexion à propos des «plus belles écuries que j’aie jamais vues en France ni Italie», Italie où ils ne sont pas encore arrivés. Est-ce à dire que le texte a été repris par la suite, ou s’agit-il d’une réflexion personnelle du secrétaire, qui aurait déjà visité ce pays?
La lecture achevée, je maintiens ma première impression d’un texte pas passionnant, mais d’une honnête curiosité. Montaigne ne destinait pas à la publication ce journal, qui à bien des égards semble en effet n’être qu’un aide-mémoire personnel, où sont consignés des détails sur sa santé (ses urines, ses ventosités) et sur les établissements de bain où il est passé. Une des principales motivations du voyage, outre de voir du pays, était de prendre les eaux partout où c’était possible, pour essayer de soigner ses coliques néphrétiques. Plusieurs fois il m’a fait penser à mon père, qui a souffert du même mal, quoique moins gravement. A part ça les deux hommes n’avaient guère de points communs, hors la coïncidence de dates, car ils étaient tous deux nés en l’an 33, à quatre siècles de distance. Mais en 81 l’un s’éteignait, quand l’autre avait encore l’énergie de se promener dans Rome.
Dans le trajet à cheval entre deux étapes, Montaigne ne manque pas de décrire le paysage traversé, ni d’indiquer si lui et ses compagnons suivent un cours d’eau, et sur quelle rive. Il signale régulièrement les endroits où ils franchissent les rivières, sans doute parce qu’à cette époque un pont était encore une aubaine, alors qu’aujourd’hui c’est un objet banal. Il ne dit jamais «à droite», ou «à gauche», mais toujours «à main droite», ou «à main gauche». Il me semble avoir entendu cela en Dordogne, plus souvent qu’en Charente.
J’ai essayé de noter les noms des auberges où les voyageurs se sont arrêtés, qui me plaisent par leur simplicité : au Brochet, à la Couronne, à l’Etoile, au Tilleul, à la Rose, à la Rose encore, à l’Ange, à la Couronne encore, à l’Ours, au Vase d’Or, au Faucon. J’aimerais voir leurs enseignes. Je me suis aussi amusé à relever les comparaisons entre les villes et autres lieux de l’étranger, avec ceux de France, du Sud-Ouest en particulier. Comme cela forme une belle page, j’en ferai à part une Lettre documentaire.
Montaigne quitte avec regret l’Allemagne, et semble l’avoir préférée à l’Italie, à laquelle toutefois il a trouvé du charme, et où il serait resté plus longtemps, s’il n’avait été rappelé en France, car c’est pendant son séjour qu’il a appris son élection à la mairie de Bordeaux.
Quand il dit que Trante (Trente, p 1173) est une «ville un peu plus grande que Aagen», l’éditeur indique en note qu’Aagen serait Auer (aujourd'hui Ora), mais je pense qu’il s’agit plus simplement d’Agen.
Il voit au moins deux fois chez les Italiens des «arbres rangés par ordre où pendent leurs vignes» (1188), des «arbres bien rangés, et ces arbres couverts et rattachés de vigne de l’un à l’autre» (1262). J’avais entendu dire que les Romains faisaient ainsi monter leur vigne aux arbres, mais je ne sais pas si cela présente une commodité particulière, ou si c’est tout simplement parce qu’on ne disposait pas encore de fil de fer. J’aimerais aussi savoir s’il y avait pour cela une espèce d’arbre préférée, mais Montaigne n’en dit rien.
Dans un parc, il voit «une très belle et grande volière», où sont de «petits oiseaux, comme chardonnerets, qui ont à la queue deux longues plumes» (1194). Peut-il s’agir de Mésanges à longue queue? Ou alors une espèce exotique.
J’ai été surpris que quelques scènes horribles (des exécutions publiques, 1210-1211, une circoncision chez les Juifs, 1214-1216) soient décrites sur un ton neutre, sans indignation exprimée, ni aucun commentaire. Je me suis demandé si c’était par indifférence, ou par prudence.
Il ne plaisante pas souvent, mais se moque de lui-même quand il constate, sur un manuscrit de saint Thomas d’Aquin, que celui-ci «écrivait mal, une petite lettre pire que la mienne» (1222).
Il y a un fâcheux incident, un jour où il gifle son voiturier. Il ne dit pas pourquoi il a fait ça, mais signale que c’est «un grand excès selon l’usage du pays» (1246), laissant entendre que ce n’en était pas un pour lui. Voilà qui donne à notre humaniste un air plus sombre qu’on ne se le représente d’ordinaire.
Au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, il fait accrocher un tableau figurant son portrait, selon la coutume, et il y en a déjà tant d’autres, qu’il a du mal à trouver une place pour le sien (1248). On aimerait le voir, plus d’un curieux a dû rechercher s’il y était encore.
J’hésite à comprendre ce qu’il veut dire, quand il indique qu’au Bain della Villa, il y a certaine eau que l’on peut boire au lit, avec pour recommandation de se «tenir l’estomac et les pieds chauds, et ne se branler» (1268).
Il semble apprécier une certaine égalité de condition, qu’il observe dans les campagnes italiennes. «Ici les paysans et leurs femmes sont habillés comme les gentilshommes», note-t-il un jour (1275), et un peu plus loin : «On ne voit pas chez les nations libres la même distinction de rangs, de personnes, que chez les autres peuples. Ici les plus petits ont je ne sais quoi de seigneurial à leur manière» (1289).
A l’occasion il participe à des bals, et en donne lui-même un ou deux. Et il ne manque pas de remarquer la beauté des femmes, ou leur laideur, ni de visiter les quartiers de Rome où des courtisanes se tiennent à leur fenêtre, ou dans la rue. Il y en a qui n’ont pas dû prendre la poussière.
A Pise, il entend parler des cultures différentes : «Le 22, au point du jour, trois corsaires turcs abordèrent au rivage voisin, et emmenèrent prisonniers quinze ou vingt pêcheurs et pauvres bergers» (1303).
Il ne peut pas se plaindre de l’accueil des Italiens, chez qui il a été en général «agréablement logé» (1306). «Je dormais, j’étudiais quand je voulais.» Heureux homme, que ne puis-je en dire autant.
J’ai noté quelques curiosités du langage de Montaigne, sans toujours être sûr de ce qui tient au parler de l’époque, ou de ce qui est plus proprement montaigneux. Il dit labouré, au sens d’ouvragé, parlant d’un objet artisanal. Il écrit abres, pour arbres. Lisable. Oriunde, pour originaire, ce qui rappelle l’oriundo espagnol ou italien. Il appelle la région de Plaisance (Piacenza) le Plaisantin. Il dit le dernier octobre, là où nous dirions le dernier jour d’octobre, même si nous disons aussi simplement le premier octobre.
Je conclurai ces notes en citant une des phrases que j’ai le mieux aimé, écrite dans un endroit où il était bien installé : «De ma chambre j’avais toute la nuit bien doucement le bruit de cette rivière» (1264).

(En photo : Pollone, Piémont, Italie, trouvé sur la page Fb de Places and moments.)