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HUIT PENSEES DE CLARIN.

L'écrivain espagnol Leopoldo Alas (1852-1901) travailla dans sa jeunesse pour un journal, qui exigeait de tous ses rédacteurs qu'ils prennent pour pseudonyme le nom d'un instrument de musique. Il choisit celui de Clarín (clairon) et par la suite il signa ainsi tous ses livres. Le plus célèbre fut un roman, La régente, et le premier un recueil d'articles littéraires, Solos de Clarín (1881). Dans celui-ci l'un des chapitres, au lieu d'un article, est une collection de pensées, intitulée «Cavilaciones» (méditations). J'en traduis ici quelques unes.

     Dans la bibliothèque de mon village, il y a un souterrain où sont enterrées les oeuvres de Rabelais, de Voltaire et de Strauss. Quel grand vin, quand nos petits-enfants le boiront!

     Lorsque le Seigneur passe dans les rues, pourquoi les croyants ne baisent-ils pas le sol? Et les mécréants, pourquoi se découvrent-ils? Un fanatique ne se l'explique pas, mais ce n'est que le parallélogramme des forces.

     Se représenter à quoi ressemble Dieu sert à quelque chose. A découvrir qu'il n'est décidément pas comme on se le représente.

    Un poète qui se plaint de l'ennui que lui inspire l'existence, et qui écrit en faisant des fautes, n'est malheureux que parce qu'il le veut. Que ne remplit-il pas le vide qu'il ressent, en étudiant la Grammaire castillane?

     Tous les commandements se résument à ces deux : aimer Dieu plus que toute chose, et l'Amour plus que tous les dieux.

     Le mariage est une grande institution, mais que l'on célèbre à l'envers. On devrait réserver la cérémonie au dernier jour de l'union sur terre. A la mort d'un des époux, l'Eglise et l'Etat, considérant la déclaration prélable des parties, pourraient déclarer en connaissance de cause : ça, c'était un mariage. Auparavant, c'est préjuger du fait.

     L'horreur instinctive qu'éprouve le peuple à l'égard de la théorie de l'évolution me semble être un indice de notre origine très humble. Il y a quelque chose de l'orgueil du paon, du cheval ou du coq, dans notre antipathie envers les singes.

     Dans la vie d'un village prospèrent les vices et les misères auxquels échappe le courtisan, mais il y a en outre le germe des vices et des misères de la Cour.

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(Notes du traducteur. Le Strauss de la première phrase est probablement l'historien et théologien allemand David Strauss (1808-1874). Le Seigneur de la deuxième peut se référer à la procession du Saint-Sacrement. La phrase sur l'amour me plaît par sa tournure, plus qu'elle ne me convainc sur le fond.)