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En revenant du Vivarais l’été dernier, avec mon aide de camp, nous nous écartâmes de l’autoroute pendant quelques heures, sur la fin du trajet, pour traverser la Lomagne de l’Est et rendre visite à un couple d’amis nouvellement installés à Lectoure. Le gentilhomme, qui connaît un peu mes goûts, entre autres mon dada de collectionner les citations à propos de Bordeaux, m’a recommandé un ouvrage qu’il venait de lire, m’assurant que je n’aurais que l’embarras du choix pour y épingler une phrase à ajouter dans mon florilège. Il s’agissait de Bordeaux, la mémoire des pierres, par Jean-Michel Devésa, paru cette année chez Mollat. En y repensant l’autre jour, je suis allé emprunter le livre dans une collection publique. Je comptais seulement le feuilleter, finalement je l’ai lu en entier. Cela raconte l’histoire d’un septuagénaire d’origine hispano-bordelaise, François Lister, qui fut jadis épris d’une militante communiste, Rosario Santiago, dont le rôle était d’accompagner de temps en temps des agents de son parti lors de missions secrètes dans l’Espagne d’après guerre. En 1962, alors qu’elle et François sont âgés de 22 ans, elle est empêchée d’assister le dirigeant Julián Grimau pour le voyage au cours duquel celui-ci est arrêté par la police franquiste, ce qui entraînera sa condamnation à mort l’année suivante. A cette occasion, pour une raison que je n’ai pas bien saisie, peut-être parce qu’il est piqué de jalousie, soupçonnant sa bien-aimée d’avoir fréquenté Grimau de trop près, François décide de rompre la liaison platonique mais intense qui l’unissait à Rosario, et quitte Bordeaux pour longtemps. Après avoir mené une vie errante de professeur de philosophie dans différents pays, notamment en Europe orientale, il revient à Bordeaux, où il n’avait pas remis les pieds depuis une cinquantaine d’années. C’est le moment du récit, qui s’étend sur les quelques mois pendant lesquels, avant de repartir définitivement, Lister revisite les lieux de sa jeunesse, en y recherchant des souvenirs du passé et en tâchant, mais en vain, d’apprendre ce qu’est devenue celle qu’il n’a cessé d’aimer. En revanche il se lie d’amitié avec une jeune femme portant le même prénom que sa camarade de jadis, Rosario Paradis. Elle mène la vie de bohème, prépare une thèse d’histoire de l’art, et subvient à ses besoins en louant ses charmes comme danseuse de peep-show et modèle pour photographes. Elle tombe amoureuse du vieil homme, qui pourrait facilement être son père, mais celui-ci est réticent, et je ne dirai pas plus de ce qu’il advient. A priori ce livre était peu fait pour m’attirer. D’abord parce que c’est un roman, genre pour lequel j’ai peu de goût en général. En outre c’est un roman moderne, plein de coquetteries diégétiques propres à séduire peut-être les amateurs spécialisés, mais qui ne facilitent pas la tâche du lecteur de base. Ainsi l’auteur dédaigne-t-il, par exemple, les conventions typographiques permettant de structurer clairement les dialogues à l’aide d’alinéas, tirets et guillemets. Son texte est divisé en quelques chapitres, mais chacun se présente comme un bloc presque monolithique, avec peu de passages à la ligne. Il est constitué d’un «agencement de bribes» mêlant sans transition récit, descriptions, réflexions et dialogues, et dans ces derniers, les propos des interlocuteurs n’étant pas séparés, on doit parfois se reprendre pour s’assurer de qui parle. Mais cette sorte de floutage discursif est après tout un choix légitime, et si l’histoire y perd en clarté, elle y gagne sans doute la saveur diffuse de son alchimie singulière. On peut dire par ailleurs que ce livre est en quelque sorte un roman de gauche, assez typé, de par son atmosphère générale, les milieux où évoluent les personnages, les références fréquentes à la guerre civile espagnole, et les multiples citations, allusions ou références culturelles. Les sentiments et les opinions du protagoniste sont parfois difficiles à distinguer de ceux du narrateur, et se confondent sans doute largement avec eux. Son nom est emprunté, je suppose, au militaire communiste Enrique Lister, mais il me fait songer à son homonyme le verbe français «lister», faire une liste, quand je considère la page finale où l’auteur-listeur a voulu dresser explicitement l’inventaire des «Citations, emprunts et allusions» présents dans l’ouvrage. Cela dit, si elle y domine, il ne s’agit pas exclusivement d’une liste d’icônes de la gauche, puisqu’on y trouve aussi quelques types bien à droite (Céline, Chateaubriand …) et des hétérodoxes (Koestler, Orwell …). Et l’auteur (ou est-ce le personnage?) ne cache pas sa défiance vis-à-vis des partis, et de la dimension religieuse du militantisme, ni sa perplexité ou ses réserves quant à ce que la gauche peut produire (les checas, les tueries entre communistes et anarchistes espagnols…). C’est un point sur lequel ce roman m’a interpelé, comme on dit. Au cours de la lecture, en me renseignant sur l’auteur, j’ai d’ailleurs découvert que nous étions nés la même année. Cela n’implique pas que nous ayons eu les mêmes parcours, naturellement, ni les mêmes aboutissements, mais si les déceptions m’ont entraîné à un plus grand éloignement, je me suis souvenu que j’avais frayé dans les mêmes eaux, il y a bien longtemps, et j’ai revisité, en parcourant ces pages, quelques chemins de ma jeunesse. Non seulement des chemins politiques, du reste, mais aussi topographiques, puisque j’ai assez bien connu certains lieux évoqués, comme les quartiers s’étendant entre Pey-Berlan et la Victoire, Saint-Michel et les quais. C’est un autre aspect de l’ouvrage, qu’il s’agit d’un roman très bordelais. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse être lu par des yeux étrangers. Mais sans doute les gens du coin ressentiront-ils très particulièrement les nombreux passages constituant une «évocation du vieux Bordeaux», avec des adresses, des noms de rues, de cafés ou de magasins, et les considérations quelque peu mélancoliques, mais tout aussi précises, sur ce que la ville est devenue avec le passage du temps.