rollier

Après avoir lu ma note du 14 août de l’an dernier, consacrée à l’ornithologue Jean Roché, et après avoir ensuite consulté son site personnel, où il apparaissait que le savant louait des chambres d’hôte dans sa maison de Banne, en Ardèche, c’est à dire dans le Vivarais, mon aide de camp a suggéré que nous y prenions quelques jours de vacances, cet été. L’idée me paraissait inattendue mais pas mauvaise, et nous venons de passer une semaine dans les lieux, du dernier jeudi de juillet au premier d’août.
Banne est un petit village perché dans les collines au sud du département, à une trentaine de kilomètres au nord d’Alès (et à 630 km de notre point de départ). Son chapelet de maisons s’étire bizarrement entre deux pôles, deux places, situées sur deux hauteurs, accueillant l’une l’église, l’autre les ruines d’un château, et les deux une fontaine. La demeure du naturaliste est une maison d’architecte assez spacieuse, la dernière que l’on trouve en quittant le bourg en direction de Saint-Paul-le-Jeune, un village un peu plus important, se trouvant en contrebas, sur la route principale. La maison est entourée d’un parc arboré, dont la plus grande partie est un flanc de coteau façonné en terrasses. Un loriot y sifflait chaque matin, mais je ne l’ai aperçu que deux fois. J’en étais assez content, bien que ce ne fût qu’une femelle aux couleurs ternes, et non un beau mâle jaune. Notre fenêtre donnait sur un vaste panorama, s’étendant jusqu’à de lointaines montagnes. Un grand confort de l'endroit est qu'il n'y avait pas de moustiques.
Le maître des lieux était seul dans les murs, avec une famille de jeunes Anglais, qui louaient des pièces à l’arrière de la maison, et que nous ne croisions jamais. Nous les avons invités un soir à prendre l’apéritif, pour faire leur connaissance : le psychothérapeute Greg, d’origine chypriote, aux traits nettement méridionaux, sa femme Christina, lithuanienne, boulangère et très blonde, et leurs jumeaux de cinq ans, Castor et Gabriel. Le plus souvent nous rencontrions Jean Roché le matin, selon la formule du Bed and Breakfast, et à un moment ou un autre de la journée, quand nous étions là. Je ne suis pas familier des chambres d’hôte, dont je faisais l’expérience pour la première fois. Il y a quelque chose de fantomatique dans la présence discrète ou incertaine du propriétaire. Celui-ci passait beaucoup de temps retiré dans son bureau, où il travaillait sur son ordinateur et téléphonait. C’est un homme âgé de quatre-vingt-quatre ans, de haute taille, avec quelque chose de juvénile dans le regard, et dans son allure dégingandée.
Malgré notre intérêt commun pour les oiseaux, je n’avais pas spécialement de questions à lui poser, et lui-même est d’un naturel plutôt réservé. Nous avons quand même un peu discuté de son métier de preneur de son (il a la réputation d’être ou d’avoir été le plus grand spécialiste européen de l’enregistrement des chants d’oiseaux). Il a évoqué quelques souvenirs de Jean Rostand (qu’il a fréquenté une quinzaine d’années, et avec qui il jouait aux échecs) et d’Olivier Messiaen, qu’il a rencontré quelques fois, chez lui et à la messe, où le musicien jouait de l’orgue. Messiaen serait venu peut-être trois fois chez lui étudier ses enregistrements. Travailleur acharné, il arrivait à huit heures du matin et passait la journée à écouter les bandes magnétiques et à noter les chants d’oiseaux en sténo. Vers midi, Roché lui passait une assiette avec un bout de poulet et une tasse de café. Et sur les cinq heures, il partait précipitamment, sans avoir touché à l’assiette ni au café. J’ai évoqué Jacques Delamain, dont j’avais repéré dans une des bibliothèques de la maison le recueil de Portraits d’oiseaux (Stock, 1938). Roché m’a dit ne l’avoir pas rencontré, mais avoir visité sa maison peu de temps après sa mort (en 1953) et enregistré dans le jardin des cris d’alytes, les crapauds accoucheurs.
Il y avait dans la bibliothèque du salon toutes sortes d’ouvrages, romans, manuels de sciences naturelles, guides de voyage, cartes routières, albums, et beaucoup de livres de newagerie (médecine douce, santé par les plantes). Une étagère était remplie d’oeuvres du  père de Jean, l’écrivain Henri-Pierre Roché, avec des traductions dans de nombreuses langues de Jules et Jim et de Deux Anglaises et le continent. Il y avait aussi la thèse consacrée à ce personnage par Xavier Rockenstrocky (Lyon, 1996). Je n’ai jamais lu cet auteur, qui ne m’attire pas.
Jean Roché m’a aimablement fait visiter les bureaux où il conserve ses archives sonores et m’a donné libre accès à sa bibliothèque spécialisée, une dizaine d’étagères où est rassemblée une collection de guides zoologiques, principalement sur les oiseaux, des régions les plus diverses, dont la plupart des pays d’Amérique du Sud, bien sûr presque tous en anglais. Il m'a également fait découvrir le remarquable Handbook of the birds of the world, publié à Barcelone par Lynx Edicions, et qui serait la référence la plus complète en la matière (je veux bien le croire : dix-sept volumes énormes, parus à partir de 1992, coûtant paraît-il dans les deux cents euros chacun).
Je n’avais moi-même rien apporté à lire que le dernier numéro de L’Angérien libre, que je n’achète plus guère qu’occasionnellement, et je n’y ai rien trouvé qui m’intéresse, à part les mots croisés. A des moments perdus j’ai quand même lu, puisqu’ils étaient là, quatre des trente-deux Portraits d’oiseaux de Delamain (loriot, tourterelle des bois, rouge-queue et sittelle). Mais nous n’avions pas beaucoup le temps de lire : nous faisions du tourisme.
Pour moi la grande affaire fut justement, par coïncidence, la vision d’un volatile, le premier jour, dans la fin du trajet, au bord de la route menant de Montpellier à Alès : surgissement instantané, et disparition aussitôt après, d’un étonnant tourbillon de plumes d’un beau bleu métallique, avec au milieu une tache de rouille orangée : un Rollier. Je n’en avais jamais vu que dans les livres. Le spécialiste m’a confirmé que j’avais eu de la chance, car ces oiseaux se montrent peu. Pendant le séjour, la seule autre apparition d’oiseau notable fut celle d’un Circaète, survolant la maison une fin d’après-midi.
Comme la vie réserve des surprises, que la fiction dédaignerait, nous sommes tombés sur Maya, de Bergerac, au marché des Vans.
Nous nous sommes beaucoup promenés par monts et par vaux, sur des routes souvent belles et souvent dangereuses, mais pas toujours en même temps. La découverte la plus mémorable a été celle de la bambouseraie d’Anduze, dans le Gard voisin, un parc créé au XIXe siècle par un héritier inspiré, avec grandes allées de bambous géants, arbres centenaires, canaux, serres, bassins, et quelques friandises comme des huttes laotiennes, avec enclos où grognent de petits cochons noirs. Nous avons vu deux belles arches enjambant l’Ardèche, l’arche naturelle du Pont d’Arc, et le vieux pont de pierre dit Pont du Diable, à Thueyts. Nous avons inévitablement visité quelques unes de ces bourgades que l’on classe ici comme «villages de caractère» (Labeaume, Naves, Balazuc…), ce qui ne doit pas beaucoup plaire aux autres, jugés par là comme sans caractère. J’ai remarqué un toponyme, le serre d’Avène, près d’Alès, et supposé que ce «serre»  était un cousin occitan de la «sierra» espagnole et de la «serra» portugaise. J’ignore si le nom d’Olivier de Serres, qui était de la région, a la même origine. Sur une carte routière, j’ai cru voir mentionné le Parc Atrocity, mais c’était en réalité le Parc Aérocity, où je ne suis pas allé.
Par défi, pour nous prouver en somme que nous étions encore capables de nous remuer, nous avons loué un canot et passé une matinée à descendre les gorges du Chassezac, affluent de l’Ardèche, sur une dizaine de kilomètres. Il y avait des années que je ne m’étais pas amusé à ça. Mais mon grand plaisir aquatique a été de me baigner ici et là dans les rivières. J’ai pu acheter un assez bon masque de plongée, avec jupe et lanière en silicone noir, parfait pour regarder les poissons nageant dans l’eau claire, sur fond de galets. Cela me ramenait des sensations de jeunesse. Je devrais le faire plus souvent.