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De passage à la Croix le week-end dernier, j'ai trouvé au courrier le dernier opus de Frédéric Roux, paraissant chez Fayard (mais il ne parviendra dans les librairies qu'à la mi-janvier, suite aux mystérieux calculs du commerce éditorial, m'accordant ainsi le privilège de disposer d'un livre qui, en quelque sorte, n'existe pas encore). J'ai aussitôt lu cette oeuvre intitulée La classe et les vertus, formule où le mot classe doit être entendu, je pense, au double sens de rang social et de style. Ce n'est pas une fiction, mais le «récit» de la vie de deux champions de boxe américains réels, Marvin Hagler et Ray Leonard, et de leur affrontement final à Las Vegas, en 1987. Il s'agit donc, pour partie du moins, d'un ouvrage documentaire sérieusement renseigné, fruit d'une longue enquête, et doté d'une chronologie et d'une bibliographie. L'histoire est racontée par un expert en boxe et en narration, elle est bien écrite, bien découpée, bien menée, et se laisse lire sans ennui, même par un lecteur aussi peu attiré que moi par le sport en général et la boxe en particulier (sans ennui mais non sans une petite difficulté, car n'étant pas familier de ces champions dont je n'avais jamais entendu parler, et qui sont désignés tantôt par leur nom, tantôt par leur prénom, tantôt par leur pseudonyme, j'avais parfois du mal à m'y retrouver, mais un rapide coup d'oeil à la couverture arrière me les remettait aussitôt). Le livre est embelli de coquetteries, portant par exemple au frontispice non le portrait d'un des protagonistes, mais celui d'un poids moyen parisien que l'auteur prisait dans ses jeunes années. Une autre fantaisie est que tous les noms de marque cités apparaissent transcrits non dans le corps général du texte, mais dans leur lettrage commercial, jolie trouvaille à laquelle cependant, connaissant un peu Roux, je me garderai d'accorder une visée purement décorative. Mais dans cet ouvrage l'écrivain ne se contente pas de rapporter des faits, il expose aussi son point de vue sur l'itinéraire des deux hommes et sur l'issue de leur confrontation. Le résultat du match final a fait l'objet de controverse car le combat a duré jusqu'au bout, aucun des adversaires n'a été physiquement vaincu, et c'est aux points que Ray Leonard l'a emporté sur Marvin Hagler, avec un score serré. Depuis lors, «il existe deux catégories de gens : ceux qui croient que Leonard a gagné et ceux qui savent que Hagler n'a pas perdu». Roux fait partie de ces derniers. Il salue le talent de Leonard, mais prend parti pour Hagler, qui aurait selon lui mérité la victoire. Ce point de vue est légitime, mais éminemment discutable, selon les données fournies à un profane comme moi par l'auteur lui-même. Il évoque mais sans y croire, et sans insister, la possibilité que le match ait été truqué. Car enfin il faut bien constater que les juges n'étaient pas incompétents, qu'ils étaient au nombre de trois, qu'ils ont distribué à eux trois près de sept cents points, et que les huit points d'écart sont certes une petite somme, mais une somme suffisante pour donner au vainqueur la victoire. Du reste le livre présente honnêtement un certain nombre de précisions qui peuvent expliquer le résultat : parce qu'il est doté d'une psychologie biscornue, ou de peu de jugeotte, Hagler accepte de jouer un match court en douze reprises alors qu'il se sait meilleur sur quinze, il décide de boxer en droitier alors qu'il est gaucher, etc. Bref, le tableau donne l'impression que Hagler avait en effet les moyens de gagner, mais qu'il n'y a pas vraiment de quoi s'étonner qu'il ait perdu. Seulement voilà : Roux ne veut pas se contenter d'arguments sportifs, il voit dans cette compétition l'accomplissement d'une sorte de destin politique inéluctable, de sorte que Leonard «ne pouvait que gagner». Il se trouve que les deux boxeurs ont à peu près la même origine : ce sont des prolos noirs. A ceci près que Leonard, métissé, a la peau un peu plus claire que son rival, est plus doué pour les relations publiques, ambitionne de «s'élever aussi haut que possible sur l'échelle sociale» (oh, le vilain), et finit assez vite par gagner plus d'argent que son rival. De ce fait, comme il a jugé plus rentable, pour se sortir de la mouise, «de s'adapter au monde au lieu d'essayer de le changer», ce salaud ne «fait plus partie» du «peuple» (c'est-à-dire des bons). Au contraire, «Hagler ontologiquement fait partie du peuple», c'est le vrai de vrai prolo nègre classique, qui reste brut de décoffrage (bien que lui aussi fasse fortune), et paraît le symbole du prolétariat industriel dont l'importance sociologique s'amoindrit dans les années 80. Du coup, l'auteur estime que «l'échec de Hagler, c'est l'échec de la classe ouvrière» (un échec qui consiste quand même à se vautrer dans les millions de dollars, je veux bien en subir de temps en temps des comme ça). Bref, je conclurai ici mes commentaires et les résumerai en admettant que cette oeuvre me convainc moins dans sa dimension de fable marxiste, que par l'éclat de sa perfection formelle.

Post-scriptum. Après avoir pris connaissance de cette note de lecture, l'auteur m'a reproché de «trop vouloir prouver», et pour cela de «forcer les faits» dans le sens qui me convient. Précisément, il conteste ma caractérisation des deux boxeurs comme ayant «à peu près la même origine : ce sont des prolos noirs». Or, me rappelle Fred, Hagler vient «d'un ghetto où l'émeute est fréquente, élevé par une mère qui touche régulièrement le Welfare», et Leonard «d'une famille propriétaire dont le père est gérant d'une supérette». Tout cela est vrai, et je ne conteste pas que la famille de Leonard soit mieux lotie. Mais je ne crois pas avoir triché en lui attribuant une origine prolétarienne : son père a peut-être eu la chance de devenir gérant de supérette, ce qui n'est d'ailleurs pas une position très élevée, mais il a bel et bien commencé en travaillant à la chaîne, puis à décharger des camions. Je maintiendrai donc ma formulation, et plus généralement mon point de vue : que la défaite de Hagler puisse être considérée comme un symbole du déclin de sa classe, je veux bien, mais l'idée qu'il ait perdu parce qu'il était socialement moins favorisé que son rival me laisse perplexe, sauf à considérer que pour gagner un match, il faille être plus riche que son adversaire...

Par ailleurs, l'auteur me fait observer que «le pognon n'est pas un marqueur d'appartenance suffisant pour distinguer ceux qui font partie ou pas du "peuple" : Ribéry pourra toujours engranger des millions de milliards de pesetas, le lumpen n'en est pas moins en lui». Voire... Cela n'est pas faux : c'est le phénomène du nouveau riche, dans lequel on observe un retard du plan psychique sur le plan économique, l'accroissement soudain du pouvoir financier n'entraînant pas une modification proportionnelle de la mentalité. De même qu'à l'inverse, des riches appauvris ne perdent pas immédiatement les traits de moeurs du rang social qu'ils ont perdu. Mais il faut aussi dire que le pauvre subitement enrichi, s'il est assez prudent pour ne pas dilapider sa fortune, en fera bénéficier sa descendance, qui jouira d'une condition durablement améliorée, et du peut-être du progrès spirituel qui va avec...