L'historien et journaliste espagnol Pío Moa s'est rendu célèbre par les études qu'il a consacrées à l'histoire contemporaine de son pays, notamment aux périodes de la deuxième république, de la guerre civile et du franquisme. J'ai déjà eu entre les mains plusieurs de ses ouvrages, dont le plus connu est Los mitos de la guerra civil (2003) et le plus malicieux Franco para antifranquistas, en 36 preguntas clave (2009). Je n'entreprendrai pas d'exposer ici les argumentaires de Moa, que l'on peut résumer comme une mise en question systématique du point de vue de gauche actuellement dominant dans les médias et l'université, une tentative polémique d'établir a minima en quoi le camp nationaliste n'avait pas que des torts, et en quoi le camp républicain n'avait pas que des mérites. Dernièrement, j'ai pris le temps de m'intéresser à deux livres atypiques dans la production de l'auteur, deux livres dans lesquels il transmet des expériences personnelles : «De un tempo y de un país» et Viaje por la vía de la Plata.

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«De un tempo y de un país» (les guillemets font partie du titre, il s'agit d'une citation) sous-titré La izquierda violenta (1968-1978) paru au début des années 80 et réédité en 2002, raconte l'époque où Moa, encore jeune (il est né en 1948), donc bien avant d'aboutir aux convictions conservatrices qui sont aujourd'hui les siennes, fut un militant communiste, de l'extrême gauche maoïste, puis s'engagea dans le groupuscule terroriste Grapo (Groupes de Résistance Antifasciste du Premier Octobre) lequel se signala par plusieurs enlèvements et attentats meurtriers. L'ancien combattant marxiste-léniniste retrace là parallèlement son itinéraire politique (les infinies controverses, analyses, accords et discordes, etc) et géographique (ses différentes résidences aux quatre coins de l'Espagne, dont plusieurs années dans la clandestinité). Malgré les qualités du style, notamment la clarté, j'avoue ne pas avoir eu le courage de lire avec une attention égale toutes les pages de ce document, dont la part de confession personnelle, sincère et amère, m'a touché plus que la part de témoignage historique, laquelle me renvoyait en outre aux mauvais souvenirs de mes propres égarements de jeunesse (fort heureusement je n'ai pas d'activité criminelle à me reprocher, mais enfin j'ai été un temps le compagnon assez proche du même genre de fanatiques, dont je gobais l'imbuvable charabia (je retrouve ici leur vocabulaire, par exemple ils traitaient les pro-soviétiques de «révisionnistes», en abrégé les «révis»!)). Mais c'est là sans conteste un témoignage sérieux et intéressant.

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Viaje por la Vía de la Plata est le récit paru en 2008 d'un voyage, ou plus exactement d'une série de petits voyages effectués plus de vingt ans auparavant, en 1986 et 1987, le plus souvent à pied, parfois en recourant au bus ou à l'auto-stop, le long d'une ancienne voie romaine reliant le sud de l'Espagne, dans le secteur de Séville, à la province nordique des Asturies. A l'époque du récit, Moa est un intellectuel madrilène célibataire et désargenté, approchant la quarantaine. Il conçoit son projet de voyage dans le but, entre autres, d'en tirer un livre qu'il pourrait présenter à un concours littéraire. A sept reprises, lorsque ses moyens le lui permettent et que la saison s'y prête, il quitte la capitale en train et se rend dans l'ouest du pays afin d'y parcourir pendant quelques jours l'un des tronçons de l'itinéraire. Le nom trompeur de la Vía de la Plata ne désigne pas, comme il semble, une Route de l'Argent, mais proviendrait de la déformation du mot arabe Balat, signifiant lui-même «chemin dallé». Cette voie, qui suit de plus ou moins près les routes actuelles, est aujourd'hui une attraction touristique sans doute mieux balisée que du temps où l'auteur l'a parcourue. Elle lui apparaissait par moments clairement, mais à d'autres il lui fallait la chercher hors des sentiers battus, de sorte qu'il est souvent amené à franchir des clôtures et parfois il s'égare. La «carte militaire» à laquelle il fait parfois allusion, équivalent probable de ce que nous appelions jadis les «cartes d'état-major», ancêtres des cartes topographiques de l'IGN, ne lui apporte pas toujours grande aide, mais il avoue à un moment qu'elle date de 1959… Prenant exemple sur certains prédécesseurs, l'auteur parle de lui-même à la troisième personne («le voyageur», «l'homme au sac à dos» etc, fait ou dit ceci ou cela). Sur un point la curiosité du lecteur est déçue dans les premiers chapitres, du fait que l'auteur prend le parti de ne jamais dire où il trouve refuge pour la nuit, interrompant son récit dans la soirée pour ne le reprendre, après une ellipse, qu'avec la mise en route du lendemain, mais il cesse d'en faire mystère, dans la suite de l'ouvrage. Dans l'ensemble j'ai beaucoup aimé ce livre attachant, fourmillant d'anecdotes et d'observations, où alternent les passages narratifs et descriptifs, des transcriptions de dialogues et de brèves méditations. Pour transmettre une part des plaisirs que j'ai trouvés à cette lecture, je terminerai en évoquant une dizaine de points (et en traduisant au besoin des passages). Pages 29-30, Moa se dispute avec lui-même, sur la politique, et son ancienne conscience de gauche, fâchée, le vouvoie! Pages 32-33, un vibrant éloge de la taverne («une des plus hautes réussites de la civilisation»), qui plaît par sa force de conviction, même à celui pour qui, comme moi, ce n'est pas le biotope d'élection. Page 36, alors qu'il visite une ancienne maison d'écrivain, l'idée que «les fantômes existent», parce que nous ressentons la présence des disparus dans les lieux qu'ils ont fréquentés, et qu'il nous semble écouter leur voix lorsque nous lisons leurs écrits. Page 44, cette évocation d'un joli coin de campagne où la nature n'est «ni très sauvage ni très exploitée, où l'empreinte humaine est discrète.» Page 72, cet écriteau remarqué dans une gargote : «Ne parlez pas trop de vous. Nous le ferons quand vous serez parti.» Page 155, alors qu'à la nuit tombée il se trouve dans un bus dont les phares n'éclairent qu'une image fugitive des lieux traversés, son impression que telle est notre «conscience limitée du monde», dans le parcours de la vie. Page 183, ses ronchonnements contre les «vulgarités paramarxistes» qu'il relève dans les explications tendancieuses des panneaux d'un musée. Page 186, il rapporte ce commentaire d'une de ses connaissances, qui vivait au Pays Basque : «Dès que tu passes la frontière, tu te rends compte que tu es dans un autre pays. A l'heure où ici tout le monde sort dans la rue pour discuter et prendre des pots, en France ils rentrent chez eux regarder la télévision, et les rues se vident.» Cela m'a rappelé la rue de la petite ville de province où j'habitais enfant, toujours très déserte et silencieuse le soir, y compris les soirs de fête, mis à part, dans ces occasions, le petit vacarme qui provenait invariablement de la seule maison des immigrés espagnols. Page 205, ces considérations d'un ami historien sur le fait que la Reconquête avait amené plus au sud quantité de nobles des provinces du nord, des gens «anoblis, on suppose, pour quelque participation brillante aux combats, ou bien ils gagnaient leurs titres par manoeuvre, intrigue, ou falsification. D'autres par intérêt politique. Les Golfines, par exemple, étaient des sortes de brigands qui vivaient sur la frontière même, dans le no man's land, et s'attaquaient aussi bien aux Arabes qu'aux chrétiens. Ils menaient une vie précaire mais représentaient une véritable force, un grand danger. La seule façon de les stabiliser, ou disons de les civiliser un peu, a été de leur donner des terres et des titres nobiliaires (…)». Enfin pages 256-257, cette interrogation sur ce qu'avaient pu être les réactions aux invasions venues du Nord, à la fin de l'époque hispano-romaine : «… le voyageur se demande comment les habitants de Caparra avaient réagi à l'approche du danger. Qu'avaient ressenti en ces jours-là ceux qui pendant des années s'étaient consacrés à jouir de leur vie sociale, à murmurer, à intriguer, ou à prendre le frais aux portes de la ville. Ils avaient dû penser à leurs familles, à leurs jeunes enfants, à leurs propriétés menacées. Leur regard sur le paysage avait dû se charger d'angoisse. Certains avaient dû fuir, d'autres cacher leurs bijoux et leur argent dans l'espoir que l'ennemi ne fasse que passer, certains avaient pu appeler à s'organiser et à résister, d'autres avoir l'idée de s'attirer les bonnes grâces des envahisseurs pour, à leur service, gagner des positions dans la ville ou dans ce qui en resterait, d'autres avaient pu profiter du désordre pour piller ou exercer des vengeances personnelles… Beaucoup d'esclaves avaient pu en profiter pour s'échapper, ou se mettre au service des barbares contre leurs anciens maîtres. Dans tous les cas, à ces gens habituées depuis un temps immémorial à la tranquillité publique, les invasions ont dû paraître doublement horribles : par leur impuissance à y résister, et par l'impression qu'un monde s'écroulait...»