Je me suis à peu près toujours intéressé aux animaux, mais ce goût a connu une telle éclipse lors de mon premier voyage au Brésil, que je suis incapable de citer la moindre bestiole que j’y aurais vue. Depuis lors j’ai collectionné les livres de zoologie, et j’ai rédigé dans la fin des années 90 une thèse de doctorat sur La faune brésilienne dans les écrits documentaires du seizième siècle, en ayant du sujet une connaissance pas mauvaise, mais surtout livresque. Aussi, sans envisager aucun safari savant, étais-je curieux de me confronter au bestiaire que le hasard du voyage, ou la nécessité, allait me faire rencontrer.

Il y avait comme partout des moineaux et des pigeons, des grillons que l’on entendait parfois le matin ou le soir, des chauve-souris qui volaient quand la nuit tombait. Les fourmis étaient tantôt minuscules, tantôt un peu plus grandes que celles de chez nous. Il nous sembla qu’il y avait un peu moins de chiens et de chats dans les rues, qu’en France, mais il y avait un petit chien âgé chez nos deux principaux hôtes. A Rio le chien des promeneurs était souvent un caniche blanc, comme la petite chienne d’Antonio, elle aussi très vieille.

Dès la première promenade matinale dans Fortaleza, nous remarquâmes un oiseau et un quadrupède, que nous allions revoir chaque jour, dans tous les coins du pays où nous passerions. L’oiseau de la taille d’un merle, aux ailes brunes, à la tête blanche barrée d’un trait noir au niveau de l’œil, reconnaissable surtout à sa poitrine jaune, était toujours haut perché, sur un fil électrique ou sur un lampadaire. Ce fut à la moitié de notre séjour seulement, que l’on me souffla que c’était un bem-te-vi ou bentevi (Pitangus sulphuratus). C’est en fait un oiseau répandu de l’Argentine au Texas. Son nom portugais signifiant «je t’ai bien vu» est d’origine onomatopéique, du fait que son cri le plus fréquent est en trois notes, la troisième allongée. Très vite j’ai reconnu ce cri, parfois résumé à la troisième note, que l’on entendait à toute heure du jour, notamment à l’aube.

Le quadrupède était une sorte de lézard gris, plus épais et plus grand que ceux de France. A Fortaleza comme à Rio, on les désignait sous le nom africain de calango. Ils étaient tantôt par terre, tantôt perchés sur les arbres, sur les murs. A Preá, où il y en avait un dans la cuisine, on me fit voir aussi un lézard plus mince, à la longue queue fine, auquel on donnait le nom tupi de teju, avec un complément que je n’ai pas retenu.

Des animaux, et non des plantes, étaient représentés sur les billets de banque :
1 real : Beija-flor (colibri).
2 reais : Tartaruga marinha (tortue marine).
5 reais : Garça (héron).
10 reais : Arara (ara).
20 reais : Mico-leão-dourado (tamarin singe-lion).
50 reais : Onça pintada (jaguar).

Ma coéquipière se vit offrir des boucles d’oreilles taillées dans les écailles d’un grand poisson, selon le marchand un «mandurubim». Comme ce mot n’existe pas dans le dictionnaire, ni dans Google, je me dis qu’il voulait peut-être parler du camurupim (Tarpon atlanticus) une espèce de sardine qui peut faire trois mètres de long. Et chez un marchand d’articles en cuir, il y avait en cage un oiseau à la belle tête rouge vif, dont je n’osai pas demander le nom, peut-être une sorte de cardinal, quelque espèce du genre Paroaria.

Ma grande joie zoologique de ce voyage fut de découvrir l’existence de tourterelles minuscules, de la taille de moineaux. Il y en a dans les rues de Fortaleza et plus encore dans celles de Rio, où j’ai lu qu’elles seraient plus nombreuses que les moineaux. On les nomme rolinhas (forme diminutive du portugais rola, «tourterelle»).

Un beau matin, dans une rue de Fortaleza, je vis voler à quelque distance, dans l’ombre d’un arbre, ce qui me sembla d’abord être quelque grand insecte, peut-être une grande libellule, mais je me demandai si ce n’était pas un oiseau-mouche. L’animal disparut sans que je puisse m’en assurer. Je compris rétrospectivement que c’était bien un colibri lorsque, quelques jours plus tard, j’en distinguai un nettement, volant cette fois dans l’ombre d’un arbre du jardin botanique de Rio. Je n’en vis pas d’autre.

Haut dans le ciel de Rio planaient sans cesse des urubus, vautours noirs au bout des ailes blanc, et des frégates aux «ailes extrêmement longues, étroites et anguleuses» comme dit Helmut Sick. Dans le jardin de la pousada se posa un instant un petit oiseau mi-troglodyte, mi-grimpereau. Dans les rues nous vîmes chaque jour un oiseau blanc, gris et noir, souvent posé au sol, que nous ne revîmes qu’une fois dans le Nord-Est.

Autour du Pain de Sucre volaient de petites hirondelles, et en redescendant, nous vîmes sur le morro da Urca, près de la station de téléphérique, de  petits singes gris aux oreilles en touffe, quelque espèce de ouistiti. Autour du Corcovado volaient de grands martinets à cou blanc, et en redescendant vers le funiculaire, je vis un phasme brun clair d’au moins 20 centimètres, étalé en haut d’un lampadaire. Je le montrai à mon équipière et nous le considérâmes un instant, mais parmi les dizaines d’autres visiteurs, personne n’y fit attention.

Le Jardim zoológico de Rio ne manque pas d’allure, avec ses majestueuses rangées de palmiers, mais les bêtes y sont enfermées dans des conditions souvent minables. Nous y avons vu quelques animaux exotiques (lionne, panthère, girafe, zèbre, hippopotames, etc) et des animaux nationaux : caïmans, tortues, différents serpents, singes, perroquets, aigles, des tatous et des renards rendus fous et tournant en rond, deux espèces de tinamous (le perdigão Rynchotus rufescens et le macuco Tinamus solitarius) (je sais que ces détails n’intéressent que moi). Il y avait un tapir et un fourmilier, que nous n’avons pas vus car ils se cachaient. Il n’y avait pas de paresseux, c’est dommage. J’ai lu dans un journal cette semaine-là qu’une tempête, survenue la veille ou l’avant-veille, avait précipité au sol un couple de paresseux, dont une femelle enceinte, dans la forêt de la Tijuca. On allait soigner leurs légères blessures pendant quelques jours, au zoo, puis ils seraient relâchés.

A mi-chemin entre Fortaleza et Jijoca le bus fit halte dans une sorte de snack rural. Derrière le comptoir voletaient en liberté parmi les meubles deux beaux oiseaux grands comme des merles, de couleur noire et orange. J’interrogeai le patron, qui me donna leur nom, corrupião, et aussitôt le répéta doucement en détachant les syllabes, cor-ru-pi-ão (probablement quelque oriole du genre Icterus).

A Preá nous vîmes d’énormes blattes, grosses comme des moules, et pas des petites moules, des bestioles d’au moins cinq centimètres de long (j’ai une idée précise de cette dimension, c’est celle d’un côté de diapositive). Dans les rochers à l’ouest du village, je trouvai une sorte de poisson épineux échoué.

Dans la part animale de notre alimentation, il y eut du bœuf, dont la remarquable carne de sol, séchée au soleil et défaite en petites lanières, du poulet, et cent façons de crevettes, de crabes et de langoustes. Nous mangeâmes de bons poissons inconnus de nous, dont des tilápias à Fortaleza, et un énorme robalo à Preá.

Il y a une catégorie d’animaux dont l’absence à peu près totale nous surprit agréablement, ce sont les moustiques. A Fortaleza comme à Rio, nous pouvions dormir la fenêtre ouverte sans crainte de ce côté-là.