mardi 10 novembre 2009
Lettre documentaire 469
LA FICTION COMME LETTRE OUVERTE
par Jon Cone
A Mohammed Mrabet et Paul Bowles
Amigo Mrabet,
Tu ne me connais pas. Peu importe. La nuit dernière quelqu’un a déposé un chien mort devant ma porte. Je ne sais pas pourquoi on a fait ça, pourquoi on a été aussi cruel. Un homme qui peut tuer un chien sans autre raison que pour obéir à la haine fixée au fond de son âme est un homme perdu, un homme qui ne va pas. La police est venue frapper à ma porte alors que je me préparais à partir travailler. Dehors, il faisait froid et noir. Je n’avais pas encore pris mon café. Suivez-nous, m’ont dit les policiers. D’accord, j’arrive, laissez-moi mettre mes chaussures et mon manteau. Pas de chaussures ni de manteau, dirent-ils. D’accord, dis-je. Les policiers sont les mêmes partout dans le monde. Ils m’ont conduit à une station-service. C’est lui ? Non. Vous en êtes sûr ? Absolument, ce n’est pas lui. Merci, dis-je à l’employé de la station. Je suis innocent, et quoi qu’ils disent que j’aie fait, vous devez savoir que c’est faux. Je le sais, dit-il. Vous n’êtes pas le meurtrier. Derrière la station, alors qu’on me ramenait chez moi, j’ai vu la silhouette d’un corps, sous une lumière blanche. Le corps était recouvert d’un drap blanc, les bords du drap étaient noircis de sang. Alors, me dis-je, ils me prennent pour un assassin. Et puis quoi encore ? Ils m’ont déposé devant ma porte. Le chien n’était plus là. Il était presque l’heure que j’embauche. J’allais sûrement être en retard. Je me suis mis à courir. Un homme de quarante-cinq ans allant à son travail en courant, tôt le matin. Je suis costaud mais mes poumons sont faibles. Quand je suis arrivé au travail, mon patron m’a convoqué dans son bureau. Ecoutez, vous êtes en retard, vous vieillissez, je pense que vous n’êtes plus bon pour ce travail. Quoi, dis-je. Quelqu’un a tué un chien et l’a déposé devant ma porte. La police est venue et m’a emmené pour m’interroger. Il y avait eu un meurtre à la station-service. Je n’avais rien à voir avec tout ça, et maintenant que je suis en retard, vous me dites que je suis trop vieux. Mais je travaille vite et bien, aussi vite et bien que ces autres hommes beaucoup plus jeunes. Ils vous le diront. Ils vous diront, il travaille bien, ne le virez pas. Mon patron m’a regardé tristement, en secouant la tête. Ce n’est pas ce que vous croyez. Je vais devoir vous virer. D’accord, dis-je. Je suis viré, maintenant. Il va juste falloir que je trouve un autre boulot. Bien, dit-il. Et prenez ça avec vous. Il s’est penché pour prendre sous son bureau un sac qu’il m’a tendu. Dans le sac, il y avait un autre chien mort. J’ai emporté le chien avec moi dans un champ derrière un bâtiment sombre. Il faisait presque jour. J’ai trouvé une pelle et je me suis mis à creuser. J’ai enterré le chien. Puis j’ai dit une prière pour le pauvre chien et pour tous les hommes. Vous dites qu’un homme n’a pas de prix, mais il y a un coût à être un homme dans ce monde. Il y a des pierres et il y a les morts qui marchent çà et là avec une pierre dans la bouche. Il y a des hommes et des femmes bons mais on doit passer sa vie à les chercher dans l’obscurité implacable.
Adios.
(«Fiction as an open letter – for Mohammed Mrabet and Paul Bowles», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 2 février 2009, ici traduit par Philippe Billé).
dimanche 18 octobre 2009
Correspondance
Je lis chez une blogueuse, sous le titre "Philatélie", le compte rendu d’une expérience postale : l’envoi de quelques lettres à des destinataires fictifs, un peu partout dans le monde, histoire de voir le temps qu’elles allaient mettre à revenir vers l’expéditrice, chargées de tampons, parfois de mentions manuscrites. Ce récit m’intrigue car je m’étais moi-même amusé à faire une opération de ce genre, au début des années 80, avec une douzaine de lettres envoyées en Nouvelle-Guinée, dans le territoire de l’Acre, à Walvis Bay, et je ne sais plus où. Je ne garde que le souvenir des revenantes, maintenant perdues ou jetées depuis longtemps, mais je m’ouvre à la narratrice de cette coïncidence. Or elle m’avoue que de son côté, c’est pure invention...
jeudi 12 février 2009
Mail art
Une fois n’est pas coutume, j’ai signé une pétition, qui plus est pour soutenir un artiste. Toute ma sympathie pour la gendarmerie ne peut m’obliger à fermer les yeux sur les âneries qu’il lui arrive de commettre. Philippe Pissier a eu l’imprudence de participer à une expo de mail art en envoyant sans enveloppe quatre photos de femme à poil. On lui a saisi son ordi depuis des mois et il encourt pour pornographie 3 ans de prison et 75000 euros d'amende. On croit rêver. A l’époque où des milliardaires philanthropes sont fiers de se présenter comme des «Enfoirés», où la cheftaine de la ligue «Ni putes, ni soumises» est devenue ministre, et où des dizaines de voitures brûlent pendant les nuits les plus calmes, on va chercher des noises à un mec qui a posté quatre photos de nichons. On est en France, pays du Tiers-Monde mental.
mercredi 11 février 2009
Ville rose
Je relis une carte postale de hasard, achetée dans une brocante l’été dernier. Elle était partie de Toulouse à 12 h 45, le 24 septembre 1952, si je déchiffre bien le cachet. Une certaine Andrée s’y adressait d’un ton amer à un habitant de Dampierre sur Boutonne. « Monsieur – Mes cartes de Gréoulx étant une conclusion définitive, il n’était nul besoin d’inventer une histoire, fort touchante du reste, pour poser un point final à votre tour. Ne pas me répondre eût été plus grand seigneur. Comme quoi, en définitive, c’est vous qui aviez raison. Afin de s’éviter des maladresses blessantes, il faut se résigner à rester dans le milieu social où on a été élevé. Je vous souhaite bonne chance, de tout cœur, très sincèrement. » Il est troublant de songer au drame qui a dû précéder ces lignes, une rupture certainement. En n’écrivant pas sous enveloppe, favorisant ainsi la publicité du conflit, qu’espère Andrée, aggraver la dispute ? Au contraire tend-elle une perche, avec l’air de ne pas y toucher, en répondant à son tour à une réponse qu’elle déclarait pourtant déjà superflue ? Les voeux appuyés de la conclusion me font soupçonner qu’elle continuait de rechercher le contact humain, si je puis dire. D’ailleurs n’écrit-elle pas sur une vue aérienne représentant au premier plan un pont ? Quant à ce thème des barrières sociales qui empêchent de s’entendre, il ne m’a jamais convaincu. Le milieu d’origine peut être une gêne, évidemment il l’est souvent, mais tout aussi souvent les individus s’en affranchissent, on en a mille exemples. Comme disait mon sociologue préféré : « Alors deux races si distinctes ? Les patrons ? Les ouvriers ? C’est artificiel 100 pour 100 ! C’est question de chance et d’héritages ! Abolissez ! Vous verrez bien que c’étaient les mêmes ! » Par contre, si l’on n’est pas fait pour s’accorder, on a beau être du même niveau, inutile d’insister, c’est peine perdue.
samedi 31 janvier 2009
Considérations sur l’exactitude et la paternité
Peu après la mort de mon père, en 1981, j’ai hérité de lui, ou plus exactement j’ai fait main basse sur un objet qui lui avait appartenu, un pèse-lettre en forme de sextant. Ce peson, qui permet d’évaluer des poids jusqu’à cent grammes, m’a rendu service mille fois, notamment à l’époque où j’avais beaucoup de courrier. Il m’évite de passer par le guichet de la Poste pour la plupart de mes envois, qui entrent dans les premiers tarifs, fixés comme on le sait pour 20, 50 et 100 grammes. J’ai toujours prisé cet instrument, non seulement à cause de son utilité, mais comme souvenir emblématique d’un homme au caractère millimétrique, qui aimait la précision. Lui n’écrivait guère, mais s’en était servi, je crois, pour peser ses produits photographiques, jadis, et n’en faisait plus rien depuis des années. Je ne sais d’où il le tenait, mais comme il avait les doigts d’or, je ne serais pas étonné si j’apprenais qu’il l’avait lui-même fabriqué. En tout cas le temps a si bien passé, que l’ustensile a maintenant été en ma possession depuis sans doute plus longtemps, qu’il n’avait été en la sienne. Or voilà peu j’ai connu l’expérience désagréable de faire vérifier à la Poste le poids d’une enveloppe, qui chez moi n’atteignait pas les 100 grammes, mais les dépassait légèrement sur la balance électrique du comptoir. Ah. Cette déconvenue m’a plongé dans la perplexité. Papa était-il donc faillible ? Le pèse-lettre avait-il toujours été faux ? La Poste, qui ne m’a pas habitué à lui faire confiance, se gourait-elle pas ? Comment le vérifier ? Cela m’a donné une idée qui paraissait simple à réaliser, mais ne l’est pas du tout. Je me suis dit que j’allais tout bonnement m’acheter un poids de 100 grammes, ou mieux, deux poids de 50 grammes, qui me permettraient de tester l’engin à 50 et à 100 grammes. L’initiative ne serait pas mauvaise, si les poids n’étaient devenus une marchandise parfaitement introuvable, y compris dans les quincailleries les mieux fournies. Il reste la brocante, bien sûr, mais même là, je sens qu’il va falloir un moment...
jeudi 13 mars 2008
Lettre documentaire 421
Lettre ouverte de Paquito D’Rivera à Carlos Santana
Le 25 mars 2005
Salut, Santana.
J’ai appris par notre ami Raúl Artiles, que tu vas bientôt te produire à Miami. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, vu que récemment tu as fait le faux-pas d’apparaître à la cérémonie des Oscars en arborant fièrement un énorme crucifix, sur un tee-shirt portant la vieille image stéréotypée du «Boucher de la Cabaña», comme est surnommé le lamentable personnage de Che Guevara par les Cubains qui ont dû endurer ses tortures et ses humiliations dans cette infâme prison.
L’un de ces Cubains était mon cousin Bebo, emprisonné là simplement parce qu’il était chrétien. Il me raconte à l’occasion, toujours avec une immense amertume, comment il pouvait entendre, depuis sa cellule, aux premières heures de l’aube, les exécutions sans procès, de tous ceux qui mouraient en criant «Vive le Christ Roi !»
Le guerrillero avec le béret à l’étoile est tout autre que ce que montre ce ridicule film de moto, mon cher collègue, et juxtaposer le Christ et Che Guevara, c’est comme entrer dans une synagogue avec une swastika autour du cou. C’est aussi une belle gifle à la figure de la jeunesse cubaine des années 60 qui devait se cacher pour pouvoir écouter TES disques, que la Révolution, l’Argentin primaire et ses sbires qualifiaient de «musique impérialiste» (c’est-à-dire le rock & roll).
Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon indignation vis-à-vis de ton attitude irresponsable, mais veuille croire que malgré tout, en tant qu’artiste, je te souhaite toujours bonne chance. Et tu vas en avoir besoin, Carlos. Surtout à Miami.
Sincèrement à toi, Paquito D’Rivera, New York.
«Open letter to Carlos Santana by Paquito D’Rivera», parue en mai 2005 dans la revue Latin Beat Magazine, ici traduite de l’anglais par Philippe Billé.
mercredi 6 février 2008
Lettre documentaire 418
EVOCATION D’AUGUSTE BRIZEUX
Notre correspondant Michel Ohl nous a remis dernièrement une plaquette nouvelle, Débâcle de l’A paraître de trop, qu’il vient de faire paraître, laquelle porte en exergue ces quelques vers d’un certain Brizeux :
« Oh ! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh ! ne la quittez pas ! »
Interrogé sur l’identité du poète, le Maître de Mimizan a bien voulu nous apporter ces quelques éclaircissements :
... Mais, mon cher, sur le « doux Brizeux (buveur de cidre) » (Verlaine) – je remplirais deux cahiers Clairefontaine... Clé : « Pas d’omelette poétique sans Brizeux » - repris dans Pauvre cerveau qu’il faut bercer (page 24), car le doux Auguste m’a suivi, si j’ose dire, toute la vie, depuis le lycée Victor-Duruy, où j’ai déniché Marie d’occasion (Gainsbourg appelait Catherine Deneuve : Catherine d’Occase). Etant à 16 ans révolté, il me fallait me révolter contre ma révolte, et puis, chez les adorateurs de saint Céline, et saint Artaud, et saint Dosto, dont j’étais, aimer Brizeux me semblait très chic, le signe d’un esprit raffiné (c’était un petit cinéma pour 2, 3 amis, n’est-ce pas, et encore ne suis-je pas sûr aujourd’hui de ne pas avoir été seul), je me suis donc évertué à aimer Julien-Auguste-Pélage (1803, Lorient – 1858, Montpellier), Dieu du ciel à mon âge il n’était plus, déjà, depuis 5 ans – et je l’ai aimé, et naturellement je me suis aussi moqué de lui, et de ce côté mièvre en moi qui trouvait des échos en lui... J’ai lu ses autres œuvres, ensuite, à la BM, Les Bretons, Histoires poétiques ... une biographie, œuvre d’un curé, les éloges de Sainte-Beuve, de Vigny, son grand ami, les éreintements de tant d’autres (« pauvre petit filet de pensées et d’images bretonnes, sincère mais monotone jusqu’à l’ennui ... concision asthmatique ... poésie chétive... », Amiel, Journal, mardi 14 août 1855), les Romantiques qui le trouvaient ringard ! ah ! ça n’était pas un frénétique, le Brizeux (voix à la Raimu : « Tu nous les briseû ! ») voilà pourquoi sans doute je l’ai choisi, avec ces foldingos de Forneret et Roussel, comme poètes préférés du Questionnaire de Proust, (il est itou dans l’Index de Pataphysical Baby). Au lycée Montaigne j’ai eu le temps, avant d’être viré, de concourir pour les bourses Zellidja, avec Le parcours de Brizeux en Bretagne, petit essai très documenté, avec cartes, j’ai bazardé cette chose, les pages miennes que ma mère préférait, les seules qu’elle aimait, pour tout dire, et d’ailleurs Maman avait alerté des amies, certaines devenues religieuses, et j’allais être accueilli en Bretagne à bras ouverts à chaque étape de mon Parcours (ou Itinéraire) Brizeux mais hélas ! ce si beau projet ne fut pas retenu par les hautes instances... Il a tout de même laissé des traces dans l’esprit du condisciple Jean-Marc Faubert (disparu voici un an) qui, dans plusieurs de ses papiers de Sud Ouest, évoque Brizeux à mon sujet (« Fils de Jarry et de Brizeux » écrit-il le 23 mars 1988). Cucu, certes, l’épigraphe « Oh ! ne quittez jamais... », cucûment dit, mais c’est aussi mon idée, rester à la maison natale, ne pas s’éloigner du cimetière, ni de l’école communale, où j’ai appris à écrire la présente lettre, ni non plus de l’église, ni non plus du café originel (et l’on a reproché à Brizeux de préférer les veillées à l’auberge avec les paysans aux soirées parisiennes littéraires – il a recueilli auprès d’eux proverbes et chansons, Avel, avelou, holl avel - Vents, vents, tout n’est que vent... La plaisanterie est facile. « Ma rie Marie » (Entre devins). Le cercueil de la couverture de la Débâcle vient de Brizeux, aussi. Télen Arvor, La Harpe d’Armorique, bilingue mis en français par Auguste (qui traduisit aussi Dante).
Epouvante ! à travers les champs et la lande on vit
Ces jeunes soldats porter leur bière ;
Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil,
En chantant avec le prêtre la prière des morts.
(Les conscrits de Plo-Meur) (révolte contre Napoléon « vrai loup de guerre »)
J’ai failli ajouter au Dernier des A paraître : Brizeux, c’est beaucoup plus que Brizeux.
Je n’ai plus qu’un des quatre volumes de ses œuvres, mais je ne pense pas le relire ! C’est une histoire très cucul elle-même !
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(Post scriptum) ... Le poème utilisé en exergue s’appelle « Le Pays ». Brizeux l’a retravaillé. L’édition que j’ai reprend celle de 1840, apparemment, mais le préfacier cite deux vers d’une version antérieure :
« Oh, ne quittez jamais le seuil de votre porte !
Mourez dans la maison où votre mère est morte ! »
C’est probablement cette version que j’ai lue à 16 ans, et qui m’a marqué au point que je l’ai parodiée :
«Oh ! ne quittez jamais le deuil de votre Porte !
Faites-vous un manteau, peint en noir, de Son bois,
Glissez-vous-y tout nu et restez dans le froid,
Ou dans le chaud, debout sur le seuil de la Morte,
Attendant que le diable, ou la mort, vous emporte. »
(Entre devins, p. 106)
La parodie, attribuée à Brizeux soi-même, personnage de l’histoire, qui l’aurait écrite dans « Ma rie Marie », me paraît symptomatique, si je puis dire, de mon rapport à Brizeux –rester où l’on naît, y attendre la mort, en se berçant d’histoires touchantes / pathétiques...
[Source : lettres à l’éditeur, du 19 janvier et du 4 février 2008.]
jeudi 12 avril 2007
Lettre documentaire 377
(UNE LETTRE PERDUE, Par Mário da Silva Brito)
A l’époque où je préparais le recueil de poèmes, qui fut publié après sa mort sous le titre Três romances da idade urbana (Trois romans de l’ère urbaine), Mário de Andrade m’écrivit une brève lettre, avec en annexe une liste de titres qu’il proposait pour le livre.
Cette petite lettre disparut de mes archives. Elle se volatilisa. Je la recherchai pendant des jours, des mois, puis je renonçai à la localiser. Elle se trouvait quelque part chez moi, certainement, mais où?
Les années passèrent, ma vie traversa des bouleversements, je quittai São Paulo pour Rio de Janeiro, bien des choses se produisirent, mais je n’oubliai jamais la perte de ce document si cher à mes yeux, qui représentait une preuve supplémentaire de la bonne entente que nous avions connue, et témoignait sans ambiguïté de l’intérêt de cet écrivain pour le travail intellectuel de ses amis.
A l’occasion du 25ème anniversaire de sa mort, animé par la nostalgie et par le désir de lui rendre hommage, j’écrivis un long article que le journal O Estado de São Paulo publia dans son supplément littéraire sous le titre «Evocation de Mário de Andrade». Je fouillai alors de nouveau dans les porte-documents et les enveloppes où je conservais des lettres de lui, des témoignages d’autres personnes à son sujet, des notes personnelles prises après des rencontres au cours desquelles il avait tenu des propos intéressants ou eu quelque geste touchant. Je nourrissais toujours l’espoir de retrouver ce vieux papier, peut-être involontairement mal rangé. Mais mes efforts restèrent vains. La lettre, pour moi précieuse, était irrémédiablement perdue.
Lorsque je préparai mon Diário intemporal, pour les éditions Civilização Brasileira, j’y reproduisis, sous l’entrée n° 371, l’article publié par le grand quotidien pauliste. Avant de remettre mon manuscrit, j’engageai de nouveau des recherches dans mes archives, à la poursuite de cette correspondance perdue. Je ne le trouvai pas.
Or voilà maintenant que, m’étant lancé dans une opération de désherbage et de reclassement de ma bibliothèque – (combien possédons-nous de livres, que nous ne relirons plus !) – je viens de tomber sur un volume des Pièces déplaisantes de Bernard Shaw, dans lequel se tenait pliée en quatre, bien cachée, la lettre que j’avais cherchée infatigablement mais sans succès pendant cinq lustres. Qui pouvait l’avoir placée là, comme un marque-page? Moi-même? J’en doute, car j’ai l’habitude d’archiver ma correspondance immédiatement. Quelque domestique zélée, qui voyant ce papier volant sur mon bureau, aura jugé plus sûr de le placer dans le livre? Quelqu’un de chez moi qui, à cette époque, lisait Bernard Shaw? Je ne sais : tout cela est pure conjecture. Ce qui compte, c’est que j’aie retrouvé cette lettre, bien que la liste de titres suggérés, sur un papier à part, soit toujours absente : elle n’a pas réapparu. Du coup j’ai feuilleté, page après page, toutes les œuvres du dramaturge irlandais, dans l’espoir d’une bonne surprise, mais ce ne fut qu’une tentative infructueuse. Je vais maintenant en faire de même avec le reste de mes livres. Peut-être découvrirai-je dans l’un d’eux ce que je cherche, et me délivrerai-je ainsi d’une si longue quête. Ou bien j’y renoncerai définitivement.
Je vais reproduire ci-dessous cette lettre, à vrai dire un simple billet, de sorte que si par malchance, je l’égare à nouveau, le texte en sera préservé.
Elle est sans date mais fut écrite peu de temps avant sa mort, probablement en décembre 1944 ou dans les premiers jours de janvier 1945, et elle me fut remise en main propre par l’auteur lui-même, lors d’une de ses visites aux éditions Martins, où je travaillais alors, précisément à la préparation des différents volumes de ses œuvres complètes. Il l’avait écrite pour le cas où il ne m’aurait pas trouvé à mon bureau, car à l’époque je devais souvent m’absenter pour aller assurer le suivi de nos productions dans les imprimeries.
Voici donc, vingt-cinq ans après sa disparition, les paroles de mon ami mort, que je relis aujourd’hui avec une grande émotion.
«Cher Mário,
je n’ai rien trouvé de convainquant, mais tu pourras constater, sur le papier en annexe, que j’ai sérieusement cherché. J’ai relu le livre entier. Je continue de préférer le chant maritime central, mais il se confirme aussi que le «Respectable public» est ton [?] chef d’œuvre dans ce livre. C’est ce que tu as fait de plus fort, de plus marquant.
Décidément, le simple intitulé Trois romans me paraît de plus en plus insuffisant. J’ai cherché dans différentes dimensions du livre : son urbanisme si caractéristique, le rappel poétique de l’enfance, etc. Aussi le ton très personnel de cette poésie, cette manière presque prosaïque de dire, de raconter, exempte de vocabulaire « poétique » qui sonne si souvent faux, de sorte qu’on a souvent l’impression d’avoir affaire à de la prose. Ce n’est pas du tout de la prose (peut-être qu’un critique viendra pinailler sur ce point…) mais il y a de fait un effet de prose très curieux. On oublie à moitié qu’on lit de la poésie, mais quand on a fini, on se sent imprégné de poésie. J’ai même songé à un titre qui évoquerait cet effet particulier, comme La poésie vient après, ou quelque chose comme ça, mais je n’ai pas trouvé. En tout cas, je pense que Trois romans, tout seul, c’est trop court. Vois si tu peux trouver un qualificatif qui aille bien. Ciao, je t’embrasse.
Mario.»
A propos des lettres de Mário de Andrade, quelqu’un me faisait remarquer qu’elles lui semblaient négligées. J’ai informé ce critique, qu’il aimait les écrire au fil de la plume, sans trop se préoccuper de la forme ou du style, par exemple sans se soucier d’éviter les répétitions ou de bien faire attention à l’orthographe. Un jour, il m’a dit :
- Les lettres aux amis, on les écrit comme si on était en pyjama.
Fragment n° 35 de Conversa vai, conversa vem, de Mário da Silva Brito (Rio de Janeiro, 1974). Traduction française inédite, par Philippe Billé.
vendredi 29 septembre 2006
Lettre documentaire 354
DEUX LETTRES A DENIS MOLLAT
(Ces deux lettres furent écrites par Michel Ohl, à Bordeaux, probablement en mai 2002, en réponse à une invitation pour assister à la remise de la Légion d'Honneur à une personnalité. Elles ont déjà été photocopiées en quelques exemplaires par Pierre Ziegelmeyer (6 avenue Jean Jaurès, 45120 Chalette-sur-Loing) dans le numéro 2814 de sa collection E.DE.N, d'où je les reprends.)
1.
J'ESSAIERAI de venir, mon cher Denis Mollat.
Je ne vous promets rien, je ferai mon possible,
Si je ne suis pas mort, si je suis en état,
Si l'angioplasticien ne rate pas la cible,
Le 27, en effet, on m'opère à nouveau,
Le geste est périlleux, l'artère carotide
(De Karoun, assoupir) se rebouche au niveau
Du "stent" (j'en ai un là et deux dans le bas-bide),
L'acte chirurgical ne va pas sans danger,
Car les rayons traitant la tumeur pharyngiale
Ont mortifié, disons, l'artère cérébrale
(Je m'exprime très mal, docteur, mais vous pigez),
On ne peut donc tabler sur nulle anastomose
Pour relayer l'artère atteinte de sténose,
Mais si le Seigneur Dieu est encore avec moi,
S'Il me sauve la vie une énième fois,
Si je sors sans dommage et à temps du Tripode,
Je louerai un costume à la dernière mode,
Et un noeud papillon de tussor bleu pastel,
Et le 31 mai me rendrai à l'Hôtel
De Ville où officie mon bon vieux camarade
Juppé avec lequel j'ai hanté chaque rade
De Mont-d'-Marsan, jadis, des "Usines" au "Divan",
Et l'on se biturait tous les deux si souvent,
Que le grand rugbyman Pascalin, maître ivrogne,
Nous avait décerné la Chopinette d'Or,
On se serrera donc, si tout va bien, la pogne,
Le soir du 31, au coeur de ce décor
Somptueux, et après qu'Antoine Gallimard
Vous aura dignement proclamé légionnaire,
La bombe explosera et il sera trop tard
Pour fabriquer des vers ailleurs qu'au cimetière.
2.
J'Y SERAI! j'y serai, mon cher Denis Mollat!
Promis, juré, craché, au Grand Hôtel de Ville
Le soir du 31 : vous faites pas de bile!
Je sors de l'hôpital en excellent état!
Après deux heures un quart d'intense procédure
L'athérome obstruant le stent carotidien
Pliait sous les assauts du hardi praticien
Et s'évanouissait, vaincu, dans la nature!
... Je soupçonne entre nous l'innommable pourceau
De s'être replié par astuce de guerre...
Il lève une armée fraîche... il rattaque l'artère...
L'obstrue à mort... Black-out... Adieu, maître Cerveau!
... Paix! tout doux! calme-toi! pas de panique à bord!
Concentre tes pensées sur le soir de remise
De la Légion d'Honneur! choisis donc la chemise
Idoine à rehausser le noeud pap' de tussor
Bleu pastel... Je la vois pourprine, ou lie-de-vin...
Le veston?... Gris souris... Le futal?... Châtain cendre...
La pochette?... Amarante... Et les gants?... Citron tendre...
Ah, j'oublie le gilet!... Le gilet?... zinzolin...
ET VENDREDI je quitte, à l'angélus du soir,
Ma demeure, et prenant l'artère Judaïque,
J'enfile jusqu'au coeur la Cité bordélique,
Quel pied! la joie m'habite, enfin je vais revoir
L'ami Alain! Juppé! le copain de bahut!
Rappelle-toi, Alain, notre jeunesse folle...
Nos nuits se terminaient souvent à la rigole
Mais nous avions la foi, et courions vers le But!
Aujourd'hui tout est faux, aujourd'hui tout est vide...
Pour vendredi O.K.! j'y serai! c'est d'accord!
On vit car on est né et pas encore mort...
Comptez sur moi, Denis! je viens! je me décide!
