Le Nouvel Obscurantiste

Le blog de Philippe Billé, misanthropologue. Contenant son Journal documentaire (des notes de lecture, et des notes du reste) ainsi que de belles Lettres documentaires, etc.

samedi 23 mai 2009

L’écrivain espagnol Ramón Gómez de la Serna (1888-1963) a écrit toutes sortes d’ouvrages, mais il est connu notamment pour avoir pratiqué, peut-être inventé le genre très particulier d’aphorismes poétiques, auxquels il donnait le nom difficile à traduire de greguerías. Le dico indique «brouhaha». On en a publié en France un premier recueil dans les années 20, sous le titre d’Echantillons. Un éditeur de la fin du XXe siècle en a fait traduire un autre volume, mais en reprenant le titre espagnol. Dans les opuscules de Ziegelmeyer, Frédéric Larchenc avait opté pour Brouillages. Si cela ne prêtait à confusion, on suggèrerait bien Ramonages...

Posté par Ph B à 01:53 - Journal documentaire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

vendredi 22 mai 2009

Lettre documentaire 465

Essai de
BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE DE RAMON GOMEZ DE LA SERNA (1888-1963)
relevée par Philippe Billé
dans l’ordre chronologique des premières éditions françaises,
et suivie d’un index alphabétique des titres originaux.

Schéma des notices :
DATE – TITRE FRANÇAIS (Titre original, date, genre). Auteurs secondaires et particularités. Ville : Editeur (Collection). Pages. Notes éventuelles. > Autres éditions.
Un astérisque à la date signale les éditions que j’ai eues en main. Les autres données ont été collectées dans le catalogue de la Bibliothèque nationale (Opale), dans celui des Bibliothèques universitaires (Sudoc), et dans celui des libraires (Electre).

1923 – ECHANTILLONS (Greguerías, 1917 etc, aphorismes). Traduction de Mathilde Pomès et Valery Larbaud. Paris : Bernard Grasset (Les Cahiers Verts, 16). XX-190 p.
> 1990* - Brouillages. Greguerías choisies et traduites par Frédéric Larchenc dans les bulletins Eden n° 585 & 616, publiés à Montargis en mai & septembre par Pierre Ziegelmeyer. Un choix de ces traductions sera repris en novembre 1991 à Bordeaux dans la Lettre documentaire 36. D’autres Brouillages traduits par Larchenc paraîtront en novembre 2007 dans les Eden n° 2945 & 2946, qui seront repris intégralement dans la Lettre documentaire n° 458, puis réimprimés dans Discréto n° 12, d’avril 2009.
> 1992* - Greguerias. Traduit de l'espagnol par Jean-François Carcelen et Georges Tyras. [Présentation de Valery Larbaud]. Grenoble : Cent pages. 159 p. «Cette édition reprend pour l’essentiel celle que Rodolfo Cardona a établie en 1988 pour la collection Letras Hispánicas de l’éditeur espagnol Cátedra, dont elle adopte fidèlement le découpage chronologique. Elle s’en écarte chaque fois que les échantillons empruntés à l’édition de référence commune, le fameux livre-hommage publié en 1955 par Aguilar sous le titre de Total de greguerías, ne sont pas apparus comme étant les plus représentatifs.» Réimpression, 1994.
> 2005* - Greguerias. [Traduit idem]. Edition augmentée et diminuée. Grenoble : Éditions Cent pages. 148 p.

1924 – SEINS (Senos, 1917, essai). Choix et traduction de Jean Cassou. Dessins inédits de Pierre Bonnard. Paris : G Crès et Cie (Cahiers d’Aujourd’hui, 15). 65 p.
> 1986 – Seins. Présent. par Florence Delay, trad. par Jean Cassou, Valery Larbaud et Mathilde Pomès. [Marseille] : Ryoan-Ji. 87 p.
> 1992 – Seins. Bruxelles : Babel. 317 p.
> 1992 – Seins. Traduit de l'espagnol et présenté par Benito Pelegrin. (Texte intégral). Marseille : André Dimanche. xxvii-310 p.
> 1995* – idem. Trad. idem. Arles : Actes Sud (Babel, 136). 316 p. Autres tirages, 1998, 2006.

1924 – LA VEUVE BLANCHE ET NOIRE (La viuda blanca y negra, 1921, roman). Traduction de Jean Cassou, préface de Valery Larbaud. Paris : Editions du «Sagittaire», chez Simon Kra (Collection de la Revue européenne, 8). 261 p.
> 1986 - réédition Paris : G. Lebovici. 248 p. Retirage 1995 (Ivrea).
> 1996* - réédition (sans préface) Paris : 10-18 (n° 2718, Domaine étranger). 248 p.

1925 – Préface à IL Y A, de Guillaume Apollinaire. Traduite par Jean Cassou. Paris : A. Messein (Collection La Phalange). 245 p.
> 1949 - nouvelle édition, Messein, 192 p.
> Réédition Messein 1969 ?

1925 – LE DOCTEUR INVRAISEMBLABLE (El doctor inverosímil, 1914, roman). Traduction de Marcelle Auclair, introduction de Jean Cassou. Paris : Editions du Sagittaire Simon Kra (Collection de la Revue européenne, 17). 287 p.
> 1984 - trad. idem, Paris : G. Lebovici, 229 p.

1927 – LE CIRQUE (El circo, 1917, essai). Première chronique officielle du cirque, avec une illustration et un portrait de l’auteur. Traduction et avertissement de Adolphe Falgairolle, prologue des Fratellini. Paris : Simon Kra (Les Documentaires). 219 p.
> 1927 aussi : Gravures et dessins de (Marcel) Vertès, trad. Adolphe Falgairolle. Paris : M. P. Trémois. 32 p. Tirage 103 exemplaires.

1927 – GUSTAVE L’INCONGRU (El incongruente, 1922, roman). Traduit de l'espagnol par Jean Cassou et André Wurmser. Paris : S. Kra (Collection de la Revue européenne, 33). 246 p.
> 1985 - Trad. ... par André Soucas, Paris : G. Lebovici. 222 p.

1928 – CINE-VILLE (Cinelandia, 1925, roman). Traduit de l'espagnol par Marcelle Auclair. Paris : Simon Kra, éditeur (Les Documentaires).  215 p.
> 1987 - trad. idem, Paris : G. Lebovici (Champ libre). 221 p.
> 1995* - trad. idem, Paris : 10-18 (n° 2627). 221 p.

1928 – “Loin et près de Pombo. J’attends seul.” – Voyages. Traduit par André Wurmser. Sans lieu. 2 feuilles. Extrait de Chantecler, 21 janvier 1928.
> La BN signale aussi, sans lieu ni date, “Le marin et le marinier”, traduction de Adolphe Falgairolle. 1 feuille. Extrait des Nouvelles littéraires.

1945 – LE TORERO CARACHO (El torero Caracho, 1926, roman). Traduit de l'espagnol par Georges Pillement. Paris : Nouvelles Editions Latines (Les maîtres étrangers). 219 p.
> 2006 - Traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo et Marie-Pia Gil. Marseille : A. Dimanche. 228 p.

1946 – POLYCEPHALE  (Policéfalo y Señora, 1933, roman). Traduit de l'espagnol par Carmen Abreu. Paris : Editions des Portes de France. 228 p.
> 1992 - Polycéphale et Madame. Trad. de l'espagnol par Carmen Abreu, revue. Marseille : André Dimanche. 262 p.
> 2002 - idem, préface de Michel Déon. Paris : LGF (Le Livre de Poche Biblio, n° 3366). 191 p.

1947 – LE ROMAN DU ROMANCIER (El novelista, 1925, roman). Traduit de l’espagnol par A. de Falgairolle. Paris : Editions des Portes de France. 398 p.

1963 – APOLOGIE DE LA LINOTYPE. Traduit de l’espagnol par Valery Larbaud, présenté par Franz Hellens. Liège : Editions Dynamo (Brimborions, 113). 15 p. Tirage 51 exemplaires.

1979 – DALI. Avec la collaboration de Sebastiano Grasso et Eleonora Bairati. Traduit de l'espagnol par Nadine Chaptal. Paris : Flammarion. 238 p.
> 1989 - réédition idem.
> 2003 - Autre? édition, Flammarion.

1988* – LE RASTRO (El Rastro, 1914, essai). Traduit de l'espagnol par Roger Lewinter et Monique Tornay. Paris : Editions Gérard Lebovici. 317 p.

1991 – LES MOITIES (Los medios seres, 1929, théâtre). Mi-préfacé et mi-traduit de l'espagnol par Florence Delay et Pierre Lartigue. Paris : Bourgois (Le répertoire de saint Jérôme). 148 p.

1993 – LA FEMME D’AMBRE (La mujer de ámbar, 1927, roman). Traduit de l'espagnol et présenté par Danièle Robert. Marseille : André Dimanche Editeur. XIV-270 p.
> 2000* - Repris dans Le Livre de Poche Biblio, n° 3326, par la Librairie Générale Française. 220 p.

1993* – INTERPRETATION DU TANGO (Interpretación del tango, 1949). Traduit de l'espagnol par Danièle Robert, illustré par Antonio Seguí. Marseille : André Dimanche Editeur. 159 p. (Contient une anthologie de tangos, textes et traduction en regard, p. 83 sq).

1994* – LETTRES A MOI-MÊME (Cartas a mi mismo, 1956, essai). Traduit de l'espagnol et présenté par Robert Amutio. Marseille : André Dimanche Editeur. 150 p.
> 2006 - repris avec les Lettres aux Hirondelles.

1998 – LE LIVRE MUET (SECRETS) (El libro mudo – Secretos, 1911, essai). Précédé de Morbidesses? Présentation et traduction Jacques Ancet. Marseille : André Dimanche. 319 p.

2001* - L’HOMME PERDU (El hombre perdido, 1947, roman). Traduit de l'espagnol et présenté par François-Michel Durazzo. Marseille : André Dimanche Editeur. 321 p.

2006* – LETTRES AUX HIRONDELLES ET A MOI-MEME (Cartas a las golondrinas, 1949, essai). Traduit de l’espagnol et présenté par Jacques Ancet. Marseille : André Dimanche Editeur. 191 p.

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
INDEX alphabétique des titres originaux :
Cartas a las golondrinas > 2006.
Cartas a mi mismo > 1994.
Cinelandia > 1928.
El Circo > 1927.
El Doctor inverosímil > 1925.
Greguerías > 1923.
El Hombre perdido, > 2001.
El Incongruente > 1927.
Interpretación del tango > 1993.
El Libro mudo > 1998.
Los Medios seres > 1991.
La Mujer de ámbar > 1993.
El Novelista > 1947.
Policéfalo y Señora > 1946.
El Rastro > 1988.
Senos > 1924.
El Torero Caracho > 1945.
La Viuda blanca y negra > 1924.

Posté par Ph B à 05:37 - Lettres documentaires - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

mardi 21 avril 2009

Discréto 12

Discreto12

Discréto n° 12, Gómez de la Serna, Brouillages, Avril 2009. 8 pages A6.

Posté par Ph B à 09:07 - Choses vues - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

dimanche 19 avril 2009

Lettre documentaire 463

NOUVELLE THEORIE DES REVES
par Ramón Gómez de la Serna

            Les rêves, selon ma nouvelle théorie, sont tramés par les diables, et quand les diables n’y suffisent pas, ils sont inventés par les instincts, ou s’ils ont un argument dramatique et logique, ce sont des augures du destin personnel de chacun.

            Dans la grotte obscure du rêve, l’ange ne peut entrer. Dans l’égout des bas-fonds libérés, qui est en vérité au fond des rêves, aucun élément divin ne peut se trouver. On peut assurer que les rêves sont abandonnés de la main de Dieu.

            Seuls les naïfs peuvent échafauder ces croyances qui idéalisent les rêves.

            Les façons d’agir et de se transformer du diable sont innombrables et inouïes.

            Naguère, me trouvant dans un jardin, il arriva un insecte aux ailes rouges qui disparut en s’enfonçant dans la partie éclairée du sentier, où il n’y avait ni n’est resté aucun orifice, qui puisse expliquer cette disparition. Cela m’a fait penser que la diablerie n’a pas besoin de se déguiser en Méphistophélès de théâtre, mais qu’elle peut prendre l’aspect d’un simple insecte. Pourquoi appelle-t-on petit cheval du diable un insecte aux grandes ailes bleues? N’est-ce pas la meilleure façon pour les diables, de se promener de par le monde sans attirer l’attention?

            Dans les rêves, toute la profondeur de l’être est souterraine et obscure, c’est un cloaque où le diable se régale, où l’esprit du mal court en tous sens comme un rat.

            Tout ce qui entre dans la perversion dormante abandonnée de Dieu, suit un chemin préparé par les tire-lignes et les compas lucifériens. Ne voit-on pas que s’il n’en était ainsi, les rêves ne seraient qu’un fatras de choses et d’illusions, un brassage présidé par le hasard le plus bête?

            Si nous examinons bien la façon dont commence le sommeil, nous observerons la présence d’une sorte de maître nageur qui nous emmène par la main à la mer ou à la piscine des rêves, où nous éprouvons une sensation de froid d’abord, puis de bien-être.

            Ce qui est occulte joue dans le sommeil, et seul le vilain démon peut avoir l’idée de faire ce qu’il fait avec ceux qui s’aiment, à savoir que quand ils sont endormis l’un à côté de l’autre, ils ont des rêves de trahison, leurs cauchemars les pervertissent.

            De même qu’aux heures diurnes et nocturnes, avant de tomber dans le sommeil, l’esprit du mal vient du monde de l’or, de la domination et de la région des vents mauvais, dans le sommeil il vient de l’intérieur, du sous-sol canalisé.

            Il y a des nuits où les rêves sont ourdis par le diable père, ou par quelque diable de première catégorie, alors surviennent des rêves à la manière de Bosch, qui a si bien peint comme des rêves les tentations de saint Antoine. Il y a tout, dans ces rêves spéciaux, admirablement miniaturisés et dont l’effet de réalisme est de ce fait encore plus terrible. (Ceux qui meurent en dormant, c'est qu'ils ont fait l'erreur, pour fuir un mauvais rêve, d'ouvrir la porte de la Mort au lieu de celle de la Vie.)
           Lorsque ces diables majeurs se relaient auprès du couple d’amoureux, l’homme doit réveiller sa femme en même temps que lui, pour ne pas la laisser sous l’empire de Lucifer, qui est le grand abuseur des femmes endormies.

            Vous ne sentez pas que vous êtes libre, quand vous sortez d’un rêve?

            C’est pourquoi l’homme supérieur veille, ne veut pas se coucher, fait tout ce qu’il peut pour passer la nuit blanche à parcourir les rues nocturnisées, car à l’état de veille Dieu nous protège en surveillant depuis là-haut ce qui arrive.

            La clairvoyance du noctambule lui permet d’échapper au Ténébreux, lequel agit outrageusement comme tel sur ceux qui dorment, profitant de ce qu’ils sont reclus jusqu’au matin dans des alcôves fermées, enfoncés dans le souterrain des rêves.

«Nueva teoría de los sueños», in Nuevas páginas de mi vida, 1957. Traduction Philippe Billé.

Posté par Ph B à 09:27 - Lettres documentaires - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

mardi 24 mars 2009

Lettre documentaire 460

LA NUIT PLUS ETOILEE
par Ramon Gomez de la Serna

Cette nuit, les astronomes en diront ce qu’ils veulent, mais il y a dans le ciel plus d’étoiles que jamais. Les étoiles nous bombardent, elles nous lancent des cailloux de lumière.
A travers les pinèdes bleues de la nuit obscure, on voit les étoiles saupoudrer les cieux comme si toutes les feuilles d’or s’étaient évaporées.
- Tu ne crois pas que si c’était vrai, on en parlerait demain dans les journaux? me dit une voix intérieure.
- Si, c’est vrai. D’ailleurs j’en parlerai moi-même demain dans les journaux.
- Ce n’est pas ça, me coupe la voix intérieure. Ce sont les astronomes, qui en parleraient.
- Les astronomes? Comment peux-tu croire ça? Les astronomes sont endormis, l’oeil appuyé contre leur télescope, et le ciel en profite pour faire des surprises aux hommes.
Les gardiens des Observatoires se sont endormis, et le ciel sans surveillance fait ce qui lui plaît.

La noche con mas estrellas», in Disparates (1921), traduction Ph Billé)

Posté par Ph B à 08:16 - Lettres documentaires - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

mercredi 11 mars 2009

Lettre documentaire 458

serna2BROUILLAGES ( Greguerías)
de Ramón Gómez de la Serna (1888-1963)
traduit(e)s de l'espagnol par Frédéric Larchenc
en 1988 et parues bien plus tard

dans la gazettule Eden, n°s 2945 & 2946
(à Chalette sur Loing)
d'où nous les reprenons
avec l'accord de l'éditeur Pierre Ziegelmeyer)

Les manucures mettent nos mains à tremper comme s’il s’agissait de morues.

Le cygne orgueilleux semble porter sous son aile le dossier de ses poèmes.

Les serpents des veines nous dévorent le cœur.

L’hirondelle hausse les épaules au milieu de son vol.

Le seul musée qui ne ferme jamais est le Musée des Morts.

Camoens et Cervantès sont comme deux compagnons d’asile, l’un borgne et l’autre manchot.

Le paon royal est un mythe en retraite.

Le séducteur pêche la femme avec deux hameçons quand il lui offre des boucles d’oreille.

Reliez toutes les étoiles avec un crayon lumineux et vous verrez apparaître la silhouette de Dieu.

Seins : Le mystère mobile.

Le livre est le gilet de sauvetage contre la solitude.

Pour se consulter soi-même il faut se mettre un costume noir.

Grenade : Coffre contenant les joyaux de la sultane.

Télévision : L’écho de l’image.

Les hirondelles frôlent à peine l’étang, comme si elles prenaient juste ce qu’il faut d’eau pour se signer.

Le miel est un vol.

L’enfant crie : «Ce n’est pas juste !... à deux contre un !...» Et il ne sait pas que toute la vie c’est cela, à deux contre un.

Les papillons sont comme des amateurs fous de photographie qui veulent prendre des instantanés des enfants et des fleurs.

La rose, un sein vers l’intérieur.

Les hirondelles en volant brodent dans le ciel le manteau qu’elles pensent offrir en cadeau à la Vierge.

Les mouches sont si dévouées à leur tâche qu’elles restent au bureau quand les employés s’en vont. Quel exemple !

Un crâne de bœuf dans la campagne : la mort est venue jouer à la corrida dans les parages.

La mer aime l’impunité, aussi efface-t-elle toute trace sur la plage.

Dante allait tous les samedis chez le coiffeur pour se faire tailler la couronne de laurier.

Qu’est-ce que l’illusion ? Un soupir de la fantaisie.

Phrase fleurie et décorative : «Les oiseaux-mouches papillonnaient sur les ne-m’oubliez-pas.»

Quand on enveloppe l’enfant dans la serviette après le premier bain de mer, on dirait qu’il vient de naître de nouveau.

Le hurlement est le cri le plus noir du paysage.

La guitare est juste à la bonne taille pour que le guitariste s’appuie sur elle comme sur un fils.

Le pianiste tire les notes désespérées du pan de son frac.

Les rames sont les cils des bateaux.

Les chaises profitent de l’obscurité pour faire des crocs-en-jambe à leurs propriétaires.

L’arme la plus dangereuse de la caserne est la trompette.

Le miracle du marbre se révèle quand apparaissent les seins de la statue.

Le braiement est la sirène des champs.

Les hirondelles couvrent de signatures le parchemin du ciel en hommage au beau temps.

Celui qui sait dormir est celui qui dispose l’oreiller entre l’épaule et la mâchoire comme si c’était le violon des rêves.

Avant de mourir, le vieux marin demanda un miroir afin de voir la mer pour la dernière fois.

Les premiers cheveux blancs sont les faufils de la vieillesse.

Le savon meurt en carte d’adieu.

Ce fut la perte du ver à soie que d’avoir un berceau d’or.

Dans les joncs restent les grosses larmes de la lumière.

La guêpe est la pimbêche des insectes.

Le buffle a gardé un torticolis de sa première charge.

Quand l’ancre remonte, on s’attend à voir une baleine accrochée à son grand hameçon.

----------------------------------------------------------------

La roue qui, détachée de l’automobile accidentée, continue de rouler, semble courir en quête des premiers secours.

Le saule joue de la harpe dans l’eau.

Le chien se jette à nos pieds comme s’il était déjà en train de garder notre sépulcre.

Quand la cigogne revient à son nid, on dirait qu’elle vient de faire des achats pour ses petits.

C’est seulement dans les jardins botaniques que les arbres ont des cartes de visite.

Chaque mot renferme un noyau incomestible : son étymologie.

L’épaule de l’aile est plus douce et polie que l’épaule de la femme.

Des buvards couverts d’une écriture si entrecroisée qu’on dirait les lettres d’une amoureuse provinciale.

La façade de la maison était devenue toute jaune, mais on soigna l’ictère de la concierge, et elle guérit.

Tousser c’est s’étrangler avec le riz noir de la toux.

Au fond des miroirs un photographe est blotti.

En regardant vers le haut dans les rues étroites, on voit naître les seins du ciel.

Célibataire : Celui qui ne tient pas le compte de ses mouchoirs.

Le nombril n’entend pas les conférences.

Ce qui indigne le plus le bijoutier volé, c’est que les voleurs laissent avec mépris les écrins vides, comme s’ils avaient mangé des moules.

Le q est un p qui fait demi-tour.

La mort n’a pas besoin de faux ; il lui suffit de frapper l’élu avec un chrysanthème.

Le fumeur de pipe a besoin de se marier, pour que sa femme l’avertisse de temps en temps que quelque chose est en train de brûler.

Toutes tes bagues seront trop grandes pour la main de ton squelette.

Une basse à la voix si grave qu’elle semblait chanter des épitaphes.

Il y a des roses couleur sang qui semblent s’être blessées avec leurs propres épines.

Quand dans l’arbre il ne reste plus qu’une feuille, on dirait qu’il porte l’étiquette de son prix.

Certaines nuits de pleine lune, on dirait que la nature est en train de se filmer elle-même.

Il y a des expressions qui demandent à être notées sans explications : «Le poulpe enchaîné», «Le squelette allègre du théâtre», «Les fougères mères du brouillard», etc.

Le train nous fera toujours penser à un crime qui s’enfuit.

Le ver danse en se traînant la danse du ventre.

Il y a des mouches cancanières qui viennent de la maison des beaux-frères.

Celui qui appelle les délits des «actes délictueux» est de ceux qui boivent des «boissons spiritueuses».

A la demi-bouteille de vin, il manquera toujours l’autre moitié.

Le rêve est un entrepôt d’objets égarés.

La nuque de la mer est dans la vague.

Toutes les Vénus se ressemblent de derrière.

Quand le charbon est incandescent, il se souvient de tout, jusqu’aux temps où il était arbre vert dans un monde rempli d’espérance.

La plume détachée du cygne vogue aussi fièrement que lui, sans se noyer ni se mouiller.

Le souffle de l’âme bombe à peine ses seins.

Pensée consolatrice : le ver aussi mourra.

Quand la chauve-souris va se coucher, elle sait déjà les nouvelles de dernière heure.

La lune porte au visage les taches des envies de sa mère.

Le ruisseau est le téléphone de campagne du champ.

Ce qui évoque le mieux le monde primitif, ce sont les cendres laissées par le vagabond dans le fossé et sur lesquelles on voit encore la trace de la marmite.

La douleur la plus grande : quand l’éléphant a mal aux défenses.

Posté par Ph B à 08:48 - Lettres documentaires - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

lundi 9 mars 2009

Lettre documentaire n° 36, du 19.11.91 (réédition)

serna1BROUILLAGES ( Greguerías)
de Ramón Gómez de la Serna (1888-1963)
traduit(e)s de l'espagnol par Frédéric Larchenc,
dans la gazettule Eden, n°s 585 & 616
(Montargis, mai & septembre 1990)
d'où nous en reprenons un choix
avec l'accord de l'éditeur Pierre Ziegelmeyer)

Assis au bord du lit, nous sommes des forçats réfléchissant à leur condamnation.

Les violonistes de café distribuent des tranches de jambon de violon.

Les clés d’hôtel décorées d’une médaille sont comme des premiers prix au concours d’ouverture des portes.

Les sourds voient double.

Il y a une cloche qui sonne à l’aube et qui ne se trouve dans aucun clocher.

Une seule odeur peut être comparée à celle de l’orage : l’odeur du bois de crayon.

Le disque est la permanente de la musique.

Un pied lève le couvre-lit de la mer, c’est le dauphin.

Les chauve-souris nous frôlent comme des balles perdues.

Le serpent est la signature du paysage.

L’arbre qui se lève le plus tôt est l’eucalyptus.

Le taureau mort dans l’arène ressemble à une motocyclette renversée.

Les zéros sont les œufs d’où sont sortis les autres chiffres.

Il y a des enfants endormis qui semblent égorgés.

Il y a des ciels sales dans lesquels il semble qu’on ait nettoyé les pinceaux de tous les aquarellistes du monde.

On pourrait croire que l’ivrogne veut nous embrasser, mais il a seulement peur de tomber.

Le revers du drap de lit est la serviette du rêve.

Il y a des jours gris qui naissent atteints de cataracte, mais qui sont guéris ensuite par le Grand Oculiste.

Nous ne jouissons jamais bien du chant du rossignol, car nous doutons toujours qu’il s’agisse du rossignol.

La mer passe sa vie à doucher la terre pour tenter de lui faire retrouver la raison.

L’opéra est la vérité du mensonge et le cinéma est le mensonge de la vérité.

Les vis sont des vers de fer.

Quand la femme dort, sa chevelure est méduse de la mer du rêve.

L’eau réfléchit sur les murs une fumée de lumière.

Le paillasson est le tampon-buvard des visites.

Le gong est une cymbale veuve.

Quand la femme retire son bas, on dirait qu’elle va s’examiner une blessure.

Les asphalteurs paraissent cacheter la ville pour la certifier.

Il est un moment où il faut prier les dieux que la femme nous soit propice, c’est quand elle s’habille, tirant ses bas comme des rênes pour mener quelque part son destin versatile.

Où l’on peut commencer à se rendre fou, c’est chez le photographe, en regardant fixement et en souriant là où il n’y a rien à regarder ni à quoi sourire.

Le livre marqué d’un rond de café est entré dans notre intimité : il porte le visa de passage à la frontière.

Les seules choses que mangent les portes sont ces noix que nous leur donnons à broyer.

Les journées limpides, nettes et diaphanes, ont une odeur d’horloge.

Les gilets ont quatre poches pour nous faire concevoir de vaines espérances.

Par moments les mouches ont des gestes de vouloir s’arracher la tête, comme désespérées d’être mouches.

Quand j’entends parler du «for intérieur», il me semble entendre le «four intérieur».

Le soutien-gorge est le masque des seins.

A l’ombre de cet arbre au milieu de la plaine, accroupies, veillent toutes les idées du paysage.

L’hirondelle est une flèche mystique à la recherche d’un cœur.

Les papiers que l’on jette froissés dans la corbeille se défripent comme animés d’une vie sous-marine.

Les hortensias sont les fleurs arrosoirs qui versent sur la terre le ciel des bons jours bleus.

L’orage nous traite parfois comme des pauvres demandant l’aumône : il nous jette quelques piécettes et puis s’en va.

La vaisselle est la dentition du buffet.

Le chameau est toujours mité.

Posté par Ph B à 08:27 - Lettres documentaires - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
« Accueil  1