vendredi 25 mai 2007
Lettre documentaire 391
L’ANTI-LAZARE
Par Nicanor Parra
Mort ne te relève pas de la tombe
que gagnerais-tu à ressusciter
un exploit
et après
la routine de toujours
ça ne te va pas vieux ça ne te va pas
l’orgueil le sang l’avarice
la tyrannie du désir vénérien
les douleurs que cause la femme
l’énigme du temps
les caprices de l’espace
réfléchis mort réfléchis
tu ne te rappelles pas comment c’était ?
à la moindre difficulté tu explosais
en injures à droite et à gauche
tout te dérangeait
tu ne supportais même plus
la compagnie de ton ombre
mauvaise mémoire vieux mauvaise mémoire !
ton cœur n’était qu’un amas de décombres
- je cite tes propres écrits –
et de ton âme rien ne restait
pourquoi donc revenir à l’enfer de Dante ?
pour que la comédie se répète ?
quelle divine comédie, quel intérêt ?
miroirs aux alouettes – mirages
appât pour chasser les souris gourmandes
ça oui ce serait une belle idiotie
tu es heureux cadavre tu es heureux
dans ton sépulcre rien ne te manque
moque-toi des poissons colorés
allo, allo, tu m’écoutes ?
qui ne préfèrerait
l’amour de la terre
aux caresses d’une obscure prostituée
personne qui ait tous ses sens
sauf s’il a un pacte avec le diable
continue de dormir bonhomme continue de dormir
sans les coups d’aiguillon du doute
seigneur et maître de ton propre cercueil
dans la tranquillité de la parfaite nuit
complètement libre
comme si tu n’avais jamais été éveillé
ne ressuscite sous aucun prétexte
tu n’as pas de raison de t’énerver
comme a dit le poète
tu as toute la mort devant toi
«El anti-Lázaro», poème de Hojas de Parra, 1985, ici traduit par Philippe Billé.
vendredi 18 mai 2007
Lettre documentaire 388
RESURRECTION
par Nicanor Parra
Une fois, dans un parc de New York
une colombe est venue mourir à mes pieds
elle a agonisé pendant quelques secondes
puis elle est morte.
mais ce que personne ne voudra croire
c’est qu’elle a ressuscité aussitôt
sans me laisser le temps de réagir
et elle s’est envolée
comme si elle n’avait jamais été morte
Je l’ai regardée zigzaguer
entre les immeubles
et j’en suis resté tout pensif
c’était un jour d’automne
mais on aurait dit le printemps
«Resurrección», poème publié dans la Revista San Esteban, Santiago de Chile, 1990, ici traduit par Philippe Billé
jeudi 17 mai 2007
Lettre documentaire 387
PROJET DE TRAIN INSTANTANE
ENTRE SANTIAGO ET PUERTO MONTT
par Nicanor Parra
La locomotive du train instantané
se trouve sur le lieu de destination (Puerto Montt)
et le dernier wagon au point de départ (Santiago)
l’avantage de ce type de train
consiste en ce que le voyageur arrive
instantanément à Puerto Montt au
moment même où il monte dans le dernier wagon
à Santiago
tout ce qui lui reste à faire
est de se transporter avec ses bagages
à l’intérieur du train
jusque dans le wagon de tête
une fois accomplie cette opération
le voyageur est en mesure de quitter
le train instantané
qui est resté immobile
pendant tout le trajet
(Observation : ce type de train (direct) ne sert que pour les voyages d’aller)
«Proyecto de tren instantáneo entre Santiago de Chile y Puerto Montt», poème de Hojas de Parra (1985) traduit par Philippe Billé. Le traducteur signale que Puerto Montt se situe à un peu plus de 1000 km au sud de Santiago du Chili, et dédie sa traduction au poète landais Michel Ohl, lui-même concepteur d'un "trajectotrain" reliant Morcenx à Mont-de-Marsan.
mercredi 16 mai 2007
Lettre documentaire 386
XXV
par Nicanor Parra
Tous les métiers se ramènent à un seul
il y en a qui disent nous sommes professeurs
nous sommes ambassadeurs nous sommes tailleurs
mais à la vérité ils sont prêtres
prêtres habillés ou nus
prêtres malades ou sains
prêtres en service
Même celui qui cure les égouts
est assurément prêtre
il est plus prêtre que nul autre.
Extrait des Sermones y prédicas del Cristo de Elqui, 1977, ici traduit en français par Philippe Billé
mardi 15 mai 2007
Lettre documentaire 385
SEPT
sont les thèmes fondamentaux de la poésie lyrique
en premier lieu le pubis de la jeune dame
puis la pleine lune qui est le pubis du ciel
les boqueteaux bondés de petits oiseaux
le crépuscule qui ressemble à une carte postale
l’instrument de musique appelé violon
et l’absolue merveille qu’est une grappe de raisins.
«Siete» (poème des Emergency poems, de Nicanor Parra, 1972) traduit en français par Philippe Billé
lundi 14 mai 2007
Lettre documentaire 384
REVES
de Nicanor Parra
Je rêve d’une table et d’une chaise
Je rêve que je me renverse en voiture
Je rêve que je tourne un film
Je rêve d’une pompe à essence
Je rêve que je suis un touriste de luxe
Je rêve que je suis pendu à une croix
Je rêve que je mange des poissons
Je rêve que je traverse un pont
Je rêve d’une enseigne lumineuse
Je rêve d’une femme à moustache
Je rêve que je descends un escalier
Je rêve que je remonte un tourne-disques
Je rêve que je casse mes lunettes
Je rêve que je fabrique un cercueil
Je rêve du système des planètes
Je rêve d’une lame de rasoir
Je rêve que je me bats avec un chien
Je rêve que je tue un serpent.
Je rêve de petits oiseaux qui volent
Je rêve que je tire un cadavre
Je rêve qu’on me condamne à la pendaison
Je rêve du déluge universel
Je rêve que je suis une touffe de chardon.
Je rêve aussi que mes dents tombent.
« Sueños » (poème des Versos de salón, 1962) traduit en français par Philippe Billé
jeudi 10 mai 2007
Lettre documentaire 383
MOMIES
par Nicanor Parra
Une momie marche dans la neige
Une autre momie marche sur la glace
Une autre momie marche dans le sable.
Une momie marche dans la prairie
Une deuxième momie l’accompagne.
Une momie parle au téléphone
Une autre momie se regarde dans une glace.
Une momie tire un coup de revolver.
Toutes les momies changent de place
Presque toutes les momies se retirent.
Plusieurs momies s’assoient à la table
Quelques momies offrent des cigarettes
Une momie semble danser.
Une momie plus âgée que les autres
Donne le sein à son petit.
«Momias» (poème des Versos de salón, 1962) traduit de l’espagnol par Philippe Billé
mercredi 9 mai 2007
Lettre documentaire 382
AU CIMETIERE, par Nicanor Parra
Un ancien à la barbe respectable
S’évanouit devant une tombe.
En tombant il s’ouvre une arcade.
Des témoins essayent de l’aider :
L’un d’eux prend son pouls
Un autre l’évente avec un journal.
Un autre détail qui peut intéresser :
Une femme l’embrasse sur la joue.
«En el cementerio» (poème des Versos de salón, 1962) traduit de l’espagnol par Philippe Billé
lundi 7 mai 2007
Lettre documentaire 381
LES TABLES
de Nicanor Parra
J’ai rêvé que je me trouvais dans un désert et que dégoûté de moi-même
Je me mettais à frapper une femme.
Il faisait un froid du diable, il fallait faire quelque chose,
Faire du feu, faire un peu d’exercice ;
Mais j’avais mal à la tête, je me sentais fatigué
Je voulais seulement dormir, je voulais mourir.
Mes vêtements étaient tachés de sang
Et entre mes doigts on voyait quelques cheveux
- Les cheveux de ma pauvre mère –
«Pourquoi maltraites-tu ta mère» me demanda alors une pierre
Une pierre couverte de poussière «pourquoi la maltraites-tu».
Je ne savais d’où venaient ces voix qui me faisaient trembler
Je regardais mes ongles et je les mordillais,
J’essayais en vain de penser à quelque chose
Mais je ne voyais autour de moi qu’un désert
Et je voyais l’image de cette idole
Mon dieu qui me regardait faire ces choses.
Alors apparurent des oiseaux
Et en même temps dans l’obscurité je découvris des pierres.
Dans un suprême effort je parvins à distinguer les tables de la loi :
«Nous sommes les tables de la loi» disaient-elles
«Pourquoi maltraites-tu ta mère»
«Tu vois ces oiseaux qui sont venus se poser sur nous»
«Ils sont là pour constater tes crimes»
Mais moi je bâillais, ces admonestations m’ennuyaient.
«Chassez donc ces oiseaux» dis-je à voix haute
«Non» répondit une pierre
«Ils représentent tes divers péchés»
«Ils sont là pour te regarder»
Alors je me retournai vers ma dame
Et me remis à la frapper de plus belle
Pour rester éveillé il me fallait faire quelque chose
J’étais dans l’obligation d’agir
Sous peine de m’endormir parmi ces pierres
Ces oiseaux.
Je sortis alors une boîte d’allumettes d’une de mes poches
Et décidai de brûler le buste du dieu
Il faisait un froid terrible, j’avais besoin de me réchauffer
Mais ce feu ne dura que quelques secondes.
Désespéré je recherchai les tables
Mais elles avaient disparu :
Les roches non plus n’étaient plus là
Ma mère m’avait abandonné.
Je me touchai le front ; mais non :
Je n’en pouvais plus.
«Las tablas» (poème de Poemas y antipoemas, 1954), traduit de l’espagnol par Philippe Billé
dimanche 6 mai 2007
Lettre documentaire 380
UN HOMME
par Nicanor Parra
La mère d’un homme est gravement malade
Il part chercher un médecin
Il pleure
Dans la rue il voit sa femme en compagnie d’un autre homme
Ils se tiennent par la main
Il les suit à quelque distance
D’arbre en arbre
Il pleure
Maintenant il rencontre un ami de jeunesse
Cela faisait des années !
Ils vont dans un bar
Ils discutent, rient
L’homme sort uriner dans la cour
Il voit une jeune femme
Il fait nuit
Elle lave la vaisselle
L’homme s’approche d’elle
Il la prend par la taille
Ils dansent une valse
Ils sortent ensemble dans la rue
Ils rient
Il y a un accident
La jeune femme a perdu connaissance
L’homme va chercher un téléphone
Il pleure
Il arrive à une maison où il y a de la lumière
Il demande le téléphone
Quelqu’un le reconnaît
Reste donc manger
Non
Où est le téléphone
Mange, mon vieux, mange
Tu t’en iras après
Il s’assoit pour manger
Il boit comme un condamné
Il rit
On le fait réciter
Il récite
Il s’endort sous un bureau.
("Un hombre", poème de Otros poemas, 1969, traduit de l'espagnol par Philippe Billé)
