Le Nouvel Obscurantiste

Le blog de Philippe Billé, misanthropologue. Contenant son Journal documentaire (des notes de lecture, et des notes du reste) ainsi que de belles Lettres documentaires, etc.

mardi 20 octobre 2009

La faune brésilienne dans les écrits documentaires du XVIe siècle

faune

Je ne suis visiblement pas près d'avoir le temps d'écrire les explications que je voudrais sur ma thèse, mais puisque l'éditeur m'a fourni du matériel, je transmets ici le lien vers le résumé, et je reproduis le pdf du bon de commande : GEO_12_Bill_

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dimanche 23 août 2009

Sur Jean Fonteneau

imagesLA FAUNE BRESILIENNE DANS LA COSMOGRAPHIE DE JEAN FONTENEAU.

Le navigateur charentais Jean Fonteneau, dit Alfonse de Saintonge ou le Saintongeais, naquit vers 1483 à Saint-Même, dans le canton de Jonzac, et disparut à une date et dans des circonstances incertaines, vers le milieu du seizième siècle. «Cappitaine-pillothe» de François Ier, il est connu surtout pour ses explorations des côtes canadiennes, où il accompagna des pionniers comme Roberval et Cartier. Toutefois ses nombreux voyages le conduisirent sous des latitudes fort éloignées de là, et jusqu’en Asie. Il a laissé de rares écrits, dont le principal est une somme de ses connaissances géographiques intitulée La cosmographie, avec l’espère et régime du soleil et du nord. Ce volumineux traité achevé en 1544 resta à l’état de manuscrit inédit jusqu’à sa publication à Paris en 1904 chez Ernest Leroux Editeur, par les soins de l’archiviste-paléographe Georges Musset, qui a enrichi l’ouvrage d’une introduction, de notes et d’autres documents. Le copieux volume ne compte pas moins de 599 pages, dont plus de 450 sont occupées par le texte de la Cosmographie. Dans ce vaste panorama le Brésil tient une place assez discrète, puisqu’il n’en est question que sur une quinzaine de pages (p. 406-422). Comme dans le reste du livre, c’est essentiellement la côte du pays qui est présentée, depuis la «rivière de Mareignan» (l’Amazone) jusqu’à la «rivière de Prate» ou «d’Argen» (Rio de la Plata). Pour la plus grande part le texte a la teneur d’un routier, donnant les indications utiles à la navigation, portant sur la configuration de la côte, la distance entre les points remarquables, la situation des embouchures et des îles, etc. Il s’en éloigne par instants pour fournir ponctuellement quelques informations ethnographiques (par exemple sur l’anthropophagie, p. 412), botaniques (sur l’ananas, p. 413) ou zoologiques. Ces dernières sont laconiques et peu nombreuses, en voici le détail.
    OISEAUX.
    La plupart des animaux brésiliens évoqués par Fonteneau sont des oiseaux. Il recourt quelques fois à une appellation générale : telle île abrite «forces oiseaulx de mer» sans autre précision (p. 409), il y a dans le pays «plusieurs vollatrices» (ou «vollatines», p. 413, le transcripteur hésite sur la forme de ce terme qui semble équivaloir à «volatile») et «toutes aultres manières d’oyseaulx» (p. 422). Les oiseaux cités plus précisément sont les suivants.
    Certain «cap de l’Alouette», qui se situerait par 2 ° de latitude sud, est mentionné trois fois de suite page 409. L’identification de ce toponyme disparu me paraît impossible. L’Alouette en question n’étant pas un animal brésilien, l’appellation se réfère peut-être au nom d’un marin ou d’un navire.
    Les «autruces» (soit évidemment les nandous) et les «perroquetz» sont cités ensemble à deux reprises, p. 411 et 422, comme étant en abondance dans le pays. Si les perroquets sont les oiseaux brésiliens le plus communément signalés par les voyageurs de l’époque, les «autruches» du pays ne l’avaient guère été, jusqu’alors, que dans le Diário de navegação de Pero Lopes de Sousa (1525).
    «Forces poulles blanches comme celles de nostre pays» se trouveraient en certaine région (p. 413). Comme il n’existe pas de poules indigènes au Brésil, il faut supposer que celles-ci étaient ou descendaient de celles importées par les Européens.
    Les «faisans» et «perdrix» signalés à la même page n’existent pas en Amérique, mais c’est régulièrement sous ces noms que les Européens ont désigné les oiseaux dont l’allure et le statut de gibier recherché sont équivalents. Ce sont d’une part les tinamous (famille des tinamidés, famille unique de l’ordre des tinamiformes) dont les voyageurs d’antan ont régulièrement présenté les espèces, selon leur taille, comme des cailles, des perdrix ou des faisans (certaines aujourd’hui encore sont communément appelées perdizes). D’autre part les oiseaux galliformes de la famille des cracidés, soit les hoccos, dont le gabarit est plus proche des faisans.
    L’auteur mentionne à la suite «une aultre manière d’oyseaulx noirs qui ont le bec rouge et sont fort bons à manger», dont on peut remarquer que les couleurs correspondent exactement à la plus grande espèce brésilienne des cracidés, le mutum-cavalo ou mutum-etê (Mitu tuberosa).
    ANIMAUX AQUATIQUES.
    Ils ne sont évoqués que dans deux phrases consécutives, pages 421-422.
    Dans la première, l’auteur signale que dans le Rio de la Plata, «y a forces vers qui mangent les navires et fauldroit plomber les navires pour y passer». On reconnaît là les tarets, bivalves vermiformes appartenant donc à l’embranchement des mollusques, et connus pour perforer le bois et le calcaire. Ce témoignage a quelque valeur historique, car à ma connaissance il n’y a pas d’autre rédacteur qui ait mentionné la présence de ces animaux dans le pays avant Gabriel Soares de Sousa, évoquant les mêmes «gusanos» dans son Tratado descritivo do Brasil, en 1587.
    Dans la phrase suivante, Fonteneau déclare que «aux rivières d’Argen et de Mareignan y a de plusieurs sortes de poyssons et de grandz lisars et y a des poissons fort dangereux lesquelz mangent les hommes, s’ilz les peuvent attraper.» Ici apparaissent deux classes de vertébrés, les poissons nommément cités, et les reptiles représentés par les «lisars». C’est à propos de cet énoncé que Georges Musset produit son seul commentaire zoologique, en avançant dans une note en bas de page que «Les grands ‘lizars’ et les poissons qui mangent les hommes, seraient les caïmans». Cette hypothèse est plausible, sans être certaine. Il est vrai que les Européens ont régulièrement désigné les sauriens américains comme de grands lézards (le mot anglais alligator n’est d’ailleurs qu’une déformation de l’espagnol «el lagarto») mais l’expression s’applique aussi bien aux iguanes vivant sur les rives. Et si ce sont les caïmans que l’auteur a nommés lézards, on ne voit pas pourquoi immédiatement après il leur donnerait le nom de poisson. Ce dernier terme peut très bien s’appliquer à certaines espèces de poissons anthropophages, marines comme les requins, qui s’aventurent volontiers dans les embouchures, ou fluviales comme les piranhas.
    MAMMIFERES ?
    J’examinerai enfin le cas incertain d’animaux que Fonteneau évoque à deux reprises, sous les dénominations presque identiques de «furetaulx» («y a forces autruces et perroquetz et furetaulx noirs les plus beaulx de toute la terre du Brésil», p. 411) et «furtetz» («y a ... forces oyseaulx comme perroquetz, furtetz, autruces et toutes aultres manières d’oyseaux», p. 422). L’auteur fournit peu d’indications quant à ces êtres, qui sont nombreux (il y en a «forces»), dont certains sont noirs selon le premier énoncé, et qui selon le second semblent appartenir à la classe des oiseaux. Les noms qui les désignent n’appartiennent ni au français moderne, ni à l’ancien, ni au parler saintongeais, ni au tupi. A vrai dire je me demande s’il ne faut pas tout simplement voir en eux le radical «furet», prolongé d’une terminaison diminutive : fureteau et furetet. S’il s’agit de petits furets, ce sont donc des mammifères et non des oiseaux. Les animaux que le voyageur a ainsi désignés ne sont probablement pas des furets à proprement parler, ni quelque autre espèce de la famille des mustélidés, car ces petits carnivores mènent sous tous les cieux une existence fort discrète, et il serait surprenant qu’ils apparaissent dans une relation, où il n’est question d’aucune autre espèce plus voyante de mammifère. Comme par ailleurs les témoignages contemporains sont unanimes à rapporter que la faune la plus visible du pays était constituée par les perroquets et les singes, dont les marins faisaient grand commerce avec les natifs, je pense que ce sont bel et bien les singes, que Fonteneau a désignés comme de petits furets. Cette assimilation peut nous sembler inadéquate, mais elle n’est pas injustifiée : les furets, qui sont la variété domestiquée du putois, peuvent coexister avec l’homme aussi familièrement que les singes apprivoisés, et sont comme eux de petits quadrupèdes velus, soyeux, et agiles à grimper. On se souviendra à ce propos que les caractéristiques similaires ont conduit plus d’un chroniqueur de l’époque à désigner les singes comme des chats : ainsi les «gatos» de l’anonyme Livro da nau Bretoa (1511), de Fernández de Oviedo (1526) et de Cabeza de Vaca (1555), les «petites chattes» de Pigafetta (1525) et les «Meerkatzen» de Staden (1557). Mais à ma connaissance Jean Fonteneau est le seul à avoir eu l’idée de considérer les petits singes comme des furets.
    EN RESUME, on peut dire que l’évocation de la faune brésilienne ne constitue qu’un sujet très marginal dans la Cosmographie de Jean Fonteneau. On retiendra cependant, parmi ses observations les plus intéressantes, la description probable d’une espèce de hocco, la mention précoce des tarets, et l’évocation des singes présentés comme de petits furets.

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lundi 13 avril 2009

Lettre documentaire 462

PENSEES D'ALBERTO RANGEL

Un certain Alberto Rangel, homme de lettres brésilien, a publié à Paris en 1928, aux éditions Duchartre et Van Buggenhoudt, un volume de Papéis pintados : avulsos e fragmentos (Papiers peints : variétés et fragments), dont le dernier chapitre, intitulé «Bolhas d’ar» (Bulles d’air) est une série de 197 aphorismes, parmi lesquels m’ont le plus intéressé ceux que je traduis ici :

XXXII. – Un livre sacré indien assure que les pays de métissage sont voués à la destruction. Le Brésil tirera au clair cette affirmation. L’expérience lui sera des plus concluantes et coûteuses.
XXXVI. – Crier sa conviction, mais pas si fort que l’on ait l’air d’appeler à l’aide.
XLI. – Ouvrir son cœur, et sa bourse, mais en tenant les cordons prêts.
LXII. – Le jardinier ameublit la terre, émonde les plantes. Qui arrange ses phrases, en les abrégeant ou en les allongeant, en les remplaçant ou en les décorant, pratique le jardinage du style, il est le jardinier d’un jardin qui parle.
XCIX. – La démocratie, malgré son horreur des élites, ne peut empêcher que la violence de quelques uns domine l’opportunisme des majorités. Sans sélection, il n’y a pas de gouvernement. Les factions tentent d’imposer à leur façon le gouvernement classique des minorités. Le Saturne républicain réagit contre le nombre et l’égalité, il dévore ses enfants.
CXIV. – La nature se corrige quand elle y consent.
CXXXIX. – Dieu a tracé sur le front de chaque individu son destin. Mais il a pris soin de le cryptographier.
CXLIX. – On peut justifier un despote, sans excuser sa tyrannie.
CLVIII. – Un livre abominable, qui pèche par ennui, perd cent pour cent de son venin.
CLXII. – La solitude requiert moins une philosophie qu’un tempérament. La vie n’est qu’une question de nerfs.
CLXIII. – On ne choisit pas un amour comme on le fait d’un bijou. Celui-ci réclame un certain goût, celui-là se satisfait de l’occasion la plus propice.
CLXV. – Le Sphinx de l’ennui ne dévore pas ses victimes, il se contente de les broyer.
CLXVIII. – C’est aux hommes à la façade pompeuse, que se réserve l’admiration de la rue.
CLXXVII. – En matière de souffrances, l’homme ne se complaît que dans celles de l’amour.
CLXXXI. – Quelles inventions se comparent à certaines trouvailles de la vérité !
CLXXXIII. – L’amour peut n’être qu’une impression de surface. Mais la haine est toujours une question de profondeur.
CLXXXVI. – On ne démêle les problèmes les plus intimes, qu’en les exposant violemment à la clarté du dehors.

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jeudi 13 novembre 2008

Pas si tristes tropiques

paivaAprès quelques années de tentatives infructueuses, je conclus qu’il n’est pas facile d’acheter ou de faire acheter en France l’ouvrage de l’historien brésilien Eduardo França Paiva, Escravidão e universo cultural na colônia : Minas Gerais 1716-1789, qui a pourtant été réédité en 2006 par l’Universidade Federal de Minas Gerais, après une première publication par la même institution en 2001. J’y parviendrai peut-être un jour, mais en attendant c’est ainsi sans l’avoir ouvert (une fois de plus) que j’évoquerai ce livre, dont je ne sais que ce qu’en a dit un compte rendu paru dans l’hebdomadaire Veja (du 28 novembre 2001). En se basant sur des témoignages d’époque et sur des documents, notamment un corpus de plusieurs centaines de testaments et d'inventaires après décès, l’auteur a donc étudié l’esclavage au XVIIIe siècle dans l’Etat des «Mines Générales». Ses recherches le conduisent à des conclusions assez inattendues sur deux points. D’une part, il semble que l’extrême violence exercée par les Blancs contre les Noirs, si elle a parfois réellement existé, a sans doute été amplifiée par la propagande abolitionniste. « Il y a aussi eu beaucoup de coexistence pacifique, de relations commerciales et de compréhension spontanée », déclare Paiva. D’autre part, il apparaît que le statut d’esclave n’empêchait pas l’enrichissement, et quelques uns ont été en mesure de prêter de l’argent à leur maître. Nombre d’esclaves ont pu racheter leur liberté, et nombre d’affranchis sont devenus à leur tour propriétaires d’esclaves noirs. Certains, enrichis dans le commerce ou la recherche d’or, transmettaient des biens considérables à leurs héritiers.

Sur un sujet voisin, j’apprends dans le numéro de mai 2005 de la revue pauliste Nossa História, qu’au moment de  la Loi Dorée d’abolition de l’esclavage au Brésil, en 1888, 95 % des Noirs du pays étaient déjà libres, soit par affranchissement, soit par désertion.

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vendredi 25 janvier 2008

Lettre documentaire 417

DOUZE NOCTURNES DE HOLLANDE

par Cecília Meireles

    UN

Peu à peu la rumeur du monde s’affaiblit.
Les visages, les voix, altérés, se dispersent.
Le temps versatile s’échappe en des recoins
de vitre, de velours, d’accolade estompée.

La lune vient avec d’autres invitations :
elle déplie sous mes yeux la carte du ciel,
elle fait relâcher les poings serrés du jour,
et trace des chemins, transparente et abstraite.

O arbres de la nuit... Méditation aimante...
- Cette ombre me transporte tout au fond des airs,
vers les champs bienheureux où s’effacent déjà
les contours lumineux de chaque créature.

C’est la nuit sans attaches... Innocence éternelle,
exempte de décès, exempte de naissances,
si pure et solitaire, étrangère, oubliée,
muettement ouverte à d’extrêmes voyages.

Je ne vois plus qui je suis, dans la haute nuit,
ni même ne crois ETRE : je subsiste en mémoire,
à la merci des vents, des brumes apparues
sur les lacs endormis que la lune évapore.

Je recueille ton nom lui aussi partagé,
fracassé sur les digues, réparti sur les fleurs...
Mais qui connaît ton nom - aussi loin, aussi tard,
si en dehors du temps, du royaume des hommes... ?

    DEUX

Je prenais dans mes bras la nuit limpide,
la haute, la vaste nuit étrangère,
et à ses oreilles successives je murmurais :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais, nuit, épars
nuages d’étoiles au-dessus des plaines figées,
au-dessus des canaux sinueux, oscillants et froids,
au-dessus des parcs désarmés, où la brume et les feuilles rousses
sentent venir l’automne et, ensemble, attendent
sa loi, leur destin, comme les pauvres figures humaines. »

Et à ses oreilles successives je murmurais :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais, je veux toujours
plus de temps pour mes yeux, - vie, sable, amour profond... –
coquilles de pensées se rêvant désertiquement. »

Et la nuit me disait : « Viens donc avec moi, dans le vent des dunes,
viens voir quels souvenirs voltigent sur le front tranquille du sommeil,
et sur les paupières lisses, la pâle joue, la lèvre immobile
et les mains libres des vagues corps endormis ! »
« Viens voir le silence qui tisse et détisse des ordres surhumains,
et les noms éphémères de tout ce qui descend vers la frange de l’horizon !
Oh ! les noms... – dans l’écume, sur le sable, à la lisière incertaine des mondes,
placides, fragiles, livrés à leur existence brève,
irresponsables et tendres, flottant, flottant sur l’ombre des âmes,
soupir du printemps sur l’arête soudaine des mois... »

Et le langage de la nuit était très ancien et précis.
Et j’allais avec elle sur les dunes, sur l’horizon,
parmi des moulins et des bateaux, entre mille infinis lits nocturnes.

Mes yeux portaient plus loin que jamais,
ils volaient, ni fermés ni ouverts,
indépendants de moi,
sans aucune pesanteur, dans l’obscurité,
et ils lisaient, lisaient, lisaient ce qui ne fut jamais écrit,
dans la plate solitude du temps, et sans aucun espoir,
- aucun.

    TROIS

La nuit n’est pas uniquement une noirceur sans marges ni directions.
Elle a sa clarté, ses sentiers, ses escaliers, ses échafaudages.
La grande armature de la nuit monte des plaines sous-marines
vers les vastes cieux étoilés,
en trapèzes, ponts, vertigineuses balustrades,
destinées à d’obscures contemplations et expectatives.

Alors, la nuit m’emportait... – dans de hautes maisons, dans de soudaines rues,
et derrière des rideaux tirés reposaient des têtes endormies,
et sous des lumières pâles gisaient des mains sans vie,
et il y avait des corps enlacés, et divers désirs immenses,
des doutes, des amours, des adieux,
- mais tout cela détaché et fluide,
flottant parmi objets et circonstances,
avec des grâces d’arc-en-ciel et d’acier.

Et les joueurs d’échecs poussaient des chevaux et des tours,
à l’extrémité de la nuit, entre des cimetières et des champs...
- mais tout cela involontaire et ténu –
tandis que les fleurs prenaient forme et que, dans le même mouvement,
les troupeaux produisaient du lait, de la laine,
éternellement du lait, de la laine, mugissement immense...
Tandis que les colimaçons roulaient dans le lent tourbillon des vagues
et que la feuille jaune se détachait, terminée : air, soupir, solitude.

Et la nuit m’emportait, parfois volant entre les murailles du brouillard,
parfois flottant sur les froids canaux, avec leurs barques silencieuses
ou bien foulant la fragile tourbe ou la boue amère.

Et de belles voix encore éveillées chantaient de temps en temps.
Et de jeunes lèvres risquaient des questions sur de douloureux sujets.
Les chiens aussi passaient avec leur ombre, lucides et pensifs.
Et des silhouettes irréelles, loin de leur domicile,
traversées par la nuit, par l’heure, par le destin,
flottaient avec nostalgie, attendant d’impossibles rencontres,
dans quels pays, mon Dieu, dans quels pays au-delà de la terre,
ou de l’imagination ?

La nuit m’emportait si haut
que les cartes du monde devenaient inutiles.
Les choses retombaient en enfance, et même au-delà,
revenues à une pureté totale, à une éminente clairvoyance.

Puis tout voulait être à nouveau. Non pas être ce qui était déjà, ni ce qui avait été,
- mais ce qui devait être, dans l’ordre de la vie immaculée.
Et tout ne pensait peut-être pas : mais doucement souffrait.

Je prenais la nuit dans mes bras et lui demandais d’autres signes, d’autres certitudes :
la nuit parle mille langages, en même temps.

Et elle passait sur la mer, vers sa profonde sépulture.
Et un grand frisson de larmes préparait des mots et des songes,
ces vastes nuages que les hommes recherchent...

    QUATRE

Dans quels longs abîmes dansaient-ils ? Dans quels longs salons
souriaient de beaux visages, si fous,
si malheureux, entre or et soie – travail de l’oubli ! –
et les cristaux et la lumière dressée et mobile
au bout des tiges de cire des fleurs à un seul pétale ?

Ah... les ombres glissantes paraissaient aussi vivantes
dans les miroirs limpides, impeccables, vides pour toujours,
brillants jardins fictifs, au portique trompeur.

La nuit m’entraînait et me disait :
« Mon chemin est toujours au-delà de tout :
que deviennent ces yeux, ces lèvres et ces mains scintillantes ?
Et ces danses, - où glissent-elles, que deviennent-elles si je déroule
mes demeures improvisées ?
Et ces ombres que feront-elles, si je ferme soudain
mes portes limpides ? »

La nuit m’élevait en elle comme l’eau docile d’un immense moulin.
Et elle roulait avec moi dans son monde silencieux et délivré.
Il n’y avait plus rien : seulement son pouvoir, sa grandeur, sa solitude.
Elle était déserte, absente, et en même temps pleine, et palpitante.
Elle faisait apparaître et disparaître des mirages, et rien n’en subsistait.
Et c’était une étrange surdité, pénétrante,
qui absorbait toutes les paroles et les musiques.

    CINQ

Clair visage inexplicable,
limpide visage de jadis,
presque d’eau, fait de sable,
et qui poursuis la nuit,
à travers les nuages et les dunes,
troublé dans l’air de l’automne,
douloureux et souriant,
libre d’amour et de sommeil...

Pauvre visage presque en cendre,
prenant dans le brouillard l’aspect,
d’une fleur de sel et de vent,
avec son profil étranger.

La mer du Nord est toute proche,
tenant les dunes dans ses bras.
Elle voit passer ce visage
oublieux de lui-même.
Entre les étoiles et la lune,
il passe dans la mer du Nord
un visage bref et sans dates,
court pétale de mort.

Il passe, avec les yeux fermés...
Interminables rideaux,
silence d’eau couvrant les fleurs,
traductions de choses divines...

    SIX

Et la nuit passait au-dessus des palais et des tours.
Mais tout était comme la plaine,
parce que la nuit vole si haut,
que les reliefs s’estompent.

Oui, la nuit pouvait être un immense bateau,
avec un vague sentiment de tristesse
bouillonnant à ses flancs comme une écume silencieuse et ténue
et ourlant son passage de soupirs.

Car tout n’était pas égal,
- ah ! comme on sentait que tout ne serait jamais égal,
malgré la distance, l’altitude, le silence...
- mais tout était équivalent,
équivalent et provisoire :
épée, musique, chiffre, larme, oiseau dans les dunes.

Et en même temps tout était beau,
et l’uniforme, l’apparente fraternité
pliait tout en un unanime sommeil.

Et les idées se brouillaient en des galeries obscures,
car la nuit passait de plus en plus loin,
et que tout ce qui prend du relief au soleil,
la nuit forme un univers submergé, brumeux et généralisé.

Et je me sentais à la proue de la nuit,
enrobée par ce souffle mélancolique,
effluve de l’humaine réflexion.

Et je désirais plonger, descendre dans ce torrent d’ombre,
ressentir ardemment les rêves,
dans chaque maison, dans chaque chambre,
entre les cheveux étalés sur de grands oreillers.

Mais le rêve est une propriété ineffable :
et l’on ne peut seulement sentir son exhalaison,
comme dans les fleurs, au moins, cette nouvelle, qu’est le parfum,
ou son mouvement,
comme, parfois, dans le petit mot que l’on avoue,
dans la petite larme qui, parfois, tombe.

Les rêves n’appartiennent même pas aux têtes endormies :
car la nuit les absorbe, les emporte, les annule,
ou les continue, les transfère, les confond,
- lointaine, haute, puissante, inhumaine.

    SEPT

Tout gît dilué, scintillant, dans un profond brouillard.
Rien cependant n’est perdu ni oublié, bien que si finement
éparpillé dans cette immensité.
Images et symboles se corrompent, mais l’essence résiste.
Des limonaires et des cloches résonnent, avec les hélices, cantiques et cris,
et tout est bruit, dans ces couloirs silencieux,
et la douce lumière habite mille recoins,
tout comme elle est passée d’innombrables fois
sur des yeux, une fleur, de la soie, une plaie, une pierre précieuse.
Et sur de diaphanes balances reposent diamant et pollen,
bibliothèques et arsenaux.

Tout est plongé dans cette brume :
le brouhaha historique, la victime et le bourreau,
la mélodie de la sirène nordique, à la proue du bateau de conquête,
plumes et arquebuses,
le pas du fantôme sur des escaliers aériens,
fléau et soupir, acte et remords...

Tout gravite dans la structure de la nuit,
dans ses archives superposées.

La trace exiguë des mouettes va aussi loin
que l’odeur des plages et que la grandiose rumeur des machines.
Anatomie raréfiée du paysage,
où chaque élément devient translucide,
fragile et tendu comme l’aile des insectes et le flexion de la pensée.

D’étroites passerelles traversent la nuit :
Fines lignes reliant les points éloignés.

Mais qui retient la nuit, ainsi chargée de ces décombres,
qui au soleil ont l’aspect de grands biens indispensables ?

Homme, chose, fait, rêve,
tout est pareil, de la substance du sable,
tout est murs de sable, comme sur ce sol inventé :
mer vaincue, faune exténuée, flore dispersée,
tout correspond :
le colimaçon émet dans la vague le même bruit que la lèvre de l’amour
et que la voix de l’agonie.
Les embrassades, les nuages, l’automne dans le parc,
font tous le même geste , grave, précaire, fluide.

Ah, et les blonds cheveux soyeux, et la paupière lumineuse,
et les racines obstinées, et l’ossature terne,
et ma veille éblouie,
et la mémoire de l’univers,
tout est là, avec aussi la lumière diffuse qui entoure la lune,
avec aussi la lueur du pôle et les eaux hybrides,
et tout s’effeuille en des lieux invisibles
dans un autre royaume que seule atteint la nuit.

    HUIT

Qui a le courage de demander, dans la nuit immense ?
Et que valent les arbres, les maisons, la pluie, le petit passant ?

Que vaut la pensée humaine,
courageuse et vaincue,
dans la turbulence des heures ?

Que valent la conversation à peine murmurée,
la stérile tendresse, les délicats adieux ?

Que valent les paupières du timide espoir,
humectées de sel tremblant ?

Le sang et la larme sont de petits cristaux subtils,
dans le profond diagramme.
Et l’homme si inutilement pensant et pensé
n’a que la tristesse pour le distinguer.

Car il y avait dans ces humides parages
des animaux endormis, avec le même mystère humain :
grands comme des portiques, doux comme du velours,
mais sans souvenirs historiques,
sans engagements à vivre.

Grands animaux sans passé, sans antécédents,
purs et limpides,
avec seulement le poids du travail dans leurs robustes flancs
et des notions d’eau et de printemps dans leurs tranquilles naseaux
et dans la longue soie de leurs crinières ébouriffées.

Mais la nuit se désagrégeait à l’orient,
pleine de fleurs jaunes et rouges.
Et les chevaux dressaient, entre mille rêves vacillants,
ils dressaient en l’air leur vigoureuse tête,
et commençaient à tirer les immenses roues du jour.

Ah ! le réveil des animaux dans la vaste campagne !
Cette chute du sommeil, cette continuation de la vie !
Le chemin qui va des pâturages éthérés de la nuit
au grand jour de la vassalité humaine.

    NEUF

J’ai vu tes vêtements briller
sans aucune lueur du jour.
On a dit que c’était la lumière de fleurs,
de fleurs de vastes champs,
dont on ne savait pas les noms...

J’ai vu ton visage lumineux
se pencher sur mon silence.
Mais on a dit que c’était la lune,
des prismes d’étoiles, du sable,
une phosphorescence marine...

Et ta voix me parlait
en grands éclats tumultueux.
Mais on disait que c’était le vent,
l’automne dans les ramages,
la langue aveugle des buccins...

Et j’ai marché avec toi dans mon âme
comme les rois portent des couronnes,
comme les mères portent leurs enfants
et l’océan son mouvement
et la forêt ses parfums.

On disait que c’était la nuit,
le mirage des désirs...

Je dois baigner mes yeux
sur les mille rivages de l’aurore,
pour voir si je te vois encore.

    DIX

Il y a beaucoup plus de nuit que sur les tours et les ponts :
et depuis elle on voit différemment les longues prairies successives,
la vase, les coquilles, les fragiles squelettes,
la vague hérissée, paralysée en humus,
séparée pour toujours de la mer.

Pour qui travaille le flamboyant univers ?
Pour qui se fatigue demain le corps de l’homme transitoire ?
A qui pensons-nous, pendant la surhumaine nuit,
dans une ville aussi lointaine, à une heure sans personne ?
Pour qui espérons-nous la répétition du jour,
et pour qui s’accomplissent ces métamorphoses,
toutes les métamorphoses,
au fond de la mer et sur la rose des vents,
dans une veille humaine et dans l’autre veille,
qui est toujours la même, sans jour, sans nuit,
inconnue et évidente ?

Je prenais dans mes bras la nuit limpide,
la nuit exacte qui apparaît et disparaît à sa juste limite,
la nuit qui existe et n’existe pas,
et je murmurais à ses oreilles successives :
« Je ne veux plus dormir, plus jamais... jamais... » Et la nuit
emportait mes yeux et ma pensée,
elle les emportait parmi les étoiles antiques,
parmi les étoiles naissantes,
- et elles étaient bien plus petites
que les lettres de mon cri.

    ONZE

Mais le menu sable chemine de son pas invisible :
à partir du verre cassé, de la montagne submergée,
le sable se gonfle et forme des paysages, des champs, des pays...

Mais le schéma du poisson et de la coquille modèle ses dessins
et l’anémone se déploie,
et le fond de la mer imite l’inaccessible firmament.

Mais la fleur grandit, proche,
pleine de subtiles arabesques.

Mais l’eau palpite entre le pôle et le canal,
vive et sans nom et sans heure.

Mais le rêve s’étend comme les immenses filets,
au vent du monde, dans l’écume du temps,
et toutes les métamorphoses déchues s’agitent là,
glissant entre les mailles très exiguës
qui séparent ce qui est vie de ce qui est mort.

Et la main qui dort est burinée par la nuit,
par la nuit qui connaît toutes les veines,
qui protège et détruit pétale et cartilage,
la petite larve aquatique
et le taureau qui se rue contre le lever du jour...

Car le jour vient.
Et notre voix est un son qui se prolonge
à travers la nuit.
Un son qui n’a de sens que dans la nuit.
Un son qui apprend, dans la nuit,
à être l’absolu silence.

    DOUZE

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Ceux qui passeront entre les maisons triangulaires,
ceux qui descendront les brefs escaliers,
ceux qui monteront à bord des barques oscillantes,
répèteront, perplexes :
« Il y a un clair noyé dans les canaux d’Amsterdam. »

C’est un pâle noyé, sans paroles ni dates,
sans crime ni suicide, un lyrique noyé,
aux yeux de cristal remplis d’horizons mobiles,
et aux lointaines oreilles se rappelant dans l’eau tremblante
des orgues de Barbarie grands comme des autels,
de joyeux carillons,
de paisibles champs fleuris.

Sans pourriture aucune,
un noyé flottera dans les canaux d’Amsterdam.

Les lapidaires peuvent venir regarder ses yeux :
on n’a jamais vu si belle émeraude, ni diamant, ni bienheureux saphir.
Mais nul ne peut toucher à ces yeux transparents,
qui deviendraient visqueux et opaques, sans le repos
où ils scintillent, enchantés.

Les prophètes pourront venir regarder ses beaux vêtements :
brodés de mille dessins communs et inconnus.
Ah ! ses vêtements d’eau, avec tous les mirages du monde,
ses vêtements ténus comme il n’y en a ni dans les musées, ni dans les palais,
ni dans les synagogues...

Mais on ne peut toucher cet or, cet argent,
cette resplendissante soie :
car on ne trouverait que vase, sable, boue.
Car c’est la mort qui l’habille de cette façon glorieuse,
la mort qui le tient dans ses bras comme un beau défunt sacré.

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Il flottera pour toujours, et quiconque peut venir le voir,
avec ses cheveux en étoile,
avec ses douces mains flottantes, libres de tout,
sans aucune possession,
avec sa bouche au sourire automnal, couleur de libellule,
et son cœur lumineux et immobile, fixe comme un grand diamant,
changeant comme la nacre, selon l’inclination des heures.

Tout le monde le verra, sous la lune, sous la pluie, dans l’obscurité,
naviguer le long des canaux, tout de clarté légère.

Sans pourriture aucune,
un noyé flottera dans les canaux d’Amsterdam.

Et je sais quand il est tombé dans ces eaux funestes.
J’ai vu quand il a commencé à flotter sur ces chemins liquides.
Je me suis penchée sur lui, du bord de la nuit,
et je lui ai parlé sans mots ni cris,
et il me répondait aussi doucement,
que c’était un bonheur que cette radicale noyade,
et tout est resté pour toujours en un divin acquiescement
entre la nuit, mon âme et les eaux.

Sans pourriture aucune, un noyé flottera
dans les canaux d’Amsterdam.

Il n’est rien que l’on puisse chanter en sa mémoire :
le moindre soupir serait nuage, sur cette limpidité.

(Doze noturnos da Holanda, de Cecília Meireles, 1952, ici traduits par Philippe Billé. La traduction du Nocturne 2 avait déjà paru dans la Lettre documentaire XV en octobre 1992, celle du Nocturne 3 dans la Lettre documentaire 57 en novembre 1993, et celle du Nocturne 1 dans la Lettre documentaire 96 en octobre 1994)

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jeudi 17 janvier 2008

Lettre documentaire IV (du 4 septembre 1992, réédition)

Deux poèmes de Cecília Meireles, traduits du portugais par Philippe Billé


NOUS ET LES OMBRES

Et autour de la table, nous, vivants,
nous mangions, et nous parlions, en cette nuit étrangère,
et nos ombres sur les murs
bougeaient, pelotonnées comme nous,
et gesticulaient, sans voix.

Nous étions doubles, nous étions triples, nous étions tremblants,
à la lumière des lampes à acétylène,
sur les murs séculaires, denses, froids,
et vaguement monumentaux.
Plus encore que les ombres nous étions irréels.

Nous savions que la nuit était un jardin plein de neige et de loups.
Et nous étions contents d’être vivants, entre les vins et les braises,
très loin du monde,
de toutes les présences vaines,
enveloppés de tendresse et de laines.

Aujourd’hui je m’interroge sur le singulier destin
des ombres qui ont bougé ensemble, sur les mêmes murs...
Oh, elles, sans nostalgie, sans demande, sans réponse...
Si fluides ! S’enlaçant et se perdant en l’air...
Sans yeux pour pleurer...

("Nós e as sombras", de Mar absoluto e outros poemas, 1945)


TRAPEZISTE (JEUX OLYMPIQUES)


Comment parviendrons-nous
aux blanches portes de la Voie lactée ?


Avec des ailes ou bien des rames ?
Avec les muscles grâce auxquels tu bondis ?


Emporte-moi accrochée à tes épaules
comme une cape pour te tenir chaud !


Nous serons des oiseaux ou des anges
traversant l’ombre de la soirée !


Nous quitterons la terre ensemble
et juxtaposés comme des moitiés,


sans la triste poussière des défunts,
sans aucune brume qui endeuille les airs !


Sans rien des questions humaines :
beaucoup plus purs, beaucoup plus graves !


(Trapezista (Jogos olímpicos), de Canções, 1956)

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mardi 15 janvier 2008

Lettre documentaire 416

AUBE SUR LE VILLAGE


de Cecília Meireles

Aube sur le village brumeux
avec les glycines ruisselantes de rosée,
les figues argentées de rosée,
les derniers raisins miraculeux.

Le silence est assis dans les couloirs,
adossé aux épaisses cloisons,
comme en sentinelle.

Et dans chaque chambre les couvertures velues enveloppent le sommeil :
puissants animaux bienfaisants, incarnats et noirs.

Avant qu’un soleil lunaire
dissolve les vitres froides,
et que la chaleur de la cuisine parfume la maison
avec le souvenir des arbres en feu,

La petite vieille qui apporte le lait de chèvre descend la rue pavée
très ancienne, très ancienne,
et le pêcheur offre à ceux qui s’éveillent tout juste
les poissons translucides,
qui remuent encore, à la recherche du fleuve.

("Madrugada na aldeia", par Cecília Meireles, in Mar absoluto e outros poemas, 1945. Cette traduction française par Philippe Billé avait d'abord paru dans la revue belge Mensuel 25, n° 70, en mars 1983)

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mercredi 13 juin 2007

Lettre documentaire 393

LES RUSSES BLANCS

de Murilo Mendes

Je connais à Rio
un groupe de Russes blancs
dépourvus de caviar vodka
végétariens
toujours près du samovar.

Ils croient à la métempsycose
au progrès de la cité future
- nouvelle Byzance –
ils voient saint Basile dans le Pain de Sucre
ils prient pour l’âme de Staline
ils rêvent
du retour de la monarchie brésilienne.

Au centre de l’iconostase
il y a une photo de Tolstoï.

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«I russi bianchi», du recueil Ipotesi (1968), composé en italien par le poète brésilien Murilo Mendes (1901-1975). Ici traduit de l’italien par Philippe Billé.

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lundi 11 juin 2007

Lettre documentaire 392

CITATIONS DE JOAQUIM MARIA MACHADO DE ASSIS (1839-1908)

Si je devais définir l’âme humaine… je dirais que c’est une pension. Chaque chambre abrite un vice ou une vertu. Les bons sont ceux chez qui les vices dorment toujours et les vertus veillent, et les méchants… Tu as deviné la suite, épargne-moi la peine de conclure. (A Semana)

Ce n’est pas un ami, celui qui claironne son amitié, c’est un trafiquant. L’amitié se ressent, elle ne se déclare pas. (O último dia de um poeta)

Ne te fâche pas, si l’on te récompense mal d’un bienfait : mieux vaut tomber des nues que d’un troisième étage. (Memórias póstumas)

Qui sait ? Il se peut même que le chapeau ne soit pas le complément de l’homme, mais l’homme celui du chapeau… (Histórias sem data)

Il y a des fois où l’impassibilité du cocher sur son banc contraste avec l’agitation du maître à l’intérieur de la voiture, et l’on croirait que c’est le maître qui, pour se délasser, est grimpé sur le banc et emmène son cocher se promener. (Esaú e Jacó)

Il ne suffit pas de voir une femme pour la connaître, il faut aussi l’entendre ; bien que souvent, il suffise de l’entendre, pour ne jamais la connaître. (Ressurreição)

Le cœur n’est pas seulement un berceau et une tombe, c’est aussi un hôpital. Il abrite quelque malade, lequel, un beau jour, sans que l’on sache comment, guérit, secoue sa paralysie et se dresse d’un bond. (Relíquias da casa velha)

Le destin, comme tous les dramaturges, n’annonce ni les péripéties, ni le dénouement. (Dom Casmurro)

Souvent le meilleur du drame est dans le spectateur, et non sur la scène. (A chinela turca)

Ce n’est pas l’occasion, qui fait le larron, le proverbe se trompe. Il faudrait dire exactement, que l’occasion fait le larcin, le larron était déjà fait. (Esaú e Jacó)

On ne perd rien à avoir l’air mauvais. On y gagne presque autant qu’à l’être en effet. (Memorial de Aires)

Ne consulte pas de médecin. Consulte quelqu’un qui a été malade. (Não consultes médico)

Vivent les muses ! Ces belles filles antiques ne vieillissent pas, ni n’enlaidissent. Finalement, elles sont ce qu’il y a de plus solide, sous le soleil. (A Semana)

Les nouvelles du matin, lues le soir, ont toujours un air démodé ; d’où je conclus que le charme des gazettes tient dans l’heure où elles paraissent. (Páginas recolhidas)

Les occasions font les révolutions. (Esaú e Jacó)

Ce n’est pas que la poésie soit nécessaire aux mœurs, mais elle peut leur donner du charme. (Memorial de Aires)

Le quadrille français est la négation de la danse, comme l’habillement moderne est la négation de la grâce, et tous deux sont les enfants de ce siècle, qui est la négation de tout. (Ressurreição)

Un gros homme ne fait pas la révolution. L’abdomen est naturellement ami de l’ordre. L’estomac peut défaire un empire, mais il faut que ce soit avant l’heure du déjeuner. (Contos recolhidos)

Les rêves dédaignent les lignes subtiles et les nuances des paysages. Ils se contentent de quatre ou cinq coups de pinceau grossiers, mais représentatifs. (Histórias sem data)

Il y a chez les suicidés une excellente coutume, qui est de ne pas quitter la vie sans dire le motif ou les circonstances qui les ont disposés contre elle. Ceux qui s’en vont sans un mot, c’est rarement par orgueil ; dans la plupart des cas, soit ils n’ont pas le temps, soit ils ne savent pas écrire. Coutume excellente : tout d’abord car c’est un acte de courtoisie, ce bas monde n’étant pas un bal, d’où l’on puisse s’échapper avant le cotillon ; ensuite parce que la presse recueille et divulgue les billets posthumes, de sorte que le mort vit encore un jour ou deux, parfois même une semaine. (Histórias sem data)

Le travail est un refuge. (Várias histórias)

Le vice est souvent le fumier de la vertu. Ce qui n’empêche pas la vertu d’être une fleur saine et parfumée. (Memórias póstumas de Brás Cubas)

La vie est un opéra bouffe avec des intermèdes de musique sérieuse. (Ressurreição)

La vertu et le savoir ont deux existences parallèles, l’une dans le sujet qui les possède, l’autre dans l’esprit de ceux qui l’écoutent ou le contemplent. (Papéis avulsos)

S’il est vrai que les morts gouvernent les vivants, il l’est aussi que les vivants vivent des morts. (A Semana)

Le jour où la nature sera communiste et distribuera équitablement les qualités morales, la vertu cessera d’être une richesse, elle ne sera plus rien du tout. (Iaiá Garcia)

* Raimundo Magalhães Júnior a publié à Rio de Janeiro, en 1956, sous le titre Idéias e imagens de Machado de Assis, un recueil de plus de 200 pages de citations aphoristiques, qu’il a extraites des œuvres du maître. C’est dans cet ensemble que j’ai choisi les deux douzaines de sentences, que j’ai traduites ci-dessus. J’indique après chacune le titre de l’œuvre d’origine. Ph Billé.

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vendredi 4 mai 2007

Lettre documentaire 379

RENCONTRES DE SALVADOR DALI, LE CATALAN, par Fernando SABINO

Vernissage à la Bignou Gallery, à New York. Le peintre est facilement identifiable à ses moustaches. Je ne sais pas exactement dans quel but je me suis approché de lui. C’était en 1947, j’avais 23 ans, il en avait 44. Mon intention une seconde auparavant était de quitter la salle, je me sentais mal parmi tous ces gens. Je tendis le bras, pour demander le passage, il se trouvait sur mon chemin, alors je profitai de mon geste pour tirer sur sa veste. Il se retourna et me tendit la main. Je lui dis que j’aimerais lui poser quelques questions. Il me proposa de venir le retrouver le lendemain ici même, à la galerie :
- A las cinco de la tarde.
A las cinco en punto de la tarde. Oh, Salvador Dali à la voix d’olive. C’était un jour froid et pluvieux, il faisait déjà sombre à cinq heures de l’après-midi. A ce moment, je comptais faire une interview pour O Jornal, qui me publiait régulièrement. Mais je ne savais quelles questions poser. Demande-lui s’il croit aux anges, m’avait suggéré Jayme Ovalle. Et José Auto voulait absolument que je donne au peintre, en guise de carte de visite, un œuf avec mon nom écrit dessus.
Je ne fis rien de tout cela, et je m’y pris mal cette première fois. Je commençai par lui demander ce qu’il me demanderait, s’il était un écrivain brésilien inconnu, et si j’étais Salvador Dali.
- Exactement ce que vous m’avez demandé, répondit-il aussitôt.
- Et que répondriez-vous ?
- Exactement ce que j’ai répondu.
Notre première conversation s’arrêta pratiquement là.

Il y a quelque temps, il a déclaré que la peinture espagnole n’était pas morte avec Picasso mais qu’elle continuait de vivre avec le plus grand peintre espagnol de tous les temps : lui-même. Mais à l’époque, son opinion sur lui-même était déjà assez flatteuse :
- Je ne suis pas tout seul. Avant moi, il y a eu Raphaël, Vinci, Vermeer.
A cette deuxième rencontre, j’arrivai le premier. En attendant, j’eus le temps de regarder tranquillement les tableaux. L’autoportrait : un masque ramolli, soutenu par des béquilles sur le piédestal, des fourmis entrant par les yeux. Des études pour des illustrations de Macbeth. Des illustrations des Essais de Montaigne. Des études pour la Léda atomique, avec tous les éléments en lévitation : Léda ne touchait pas le cygne, le cygne ne touchait pas le piédestal, le piédestal ne touchait pas la base, la base ne touchait pas la mer, la mer ne touchait pas la marge.
- C’est ce « rien ne se touche », m’expliquerait-il plus tard, la séparation des éléments, qui se tient à la source du mystère créateur de l’animalité.
Oui, mais… Revenons aux tableaux : une pomme de terre à demi épluchée, un porte-plume, un encrier, une patte de cygne ensanglantée, un mouchoir, une plume blanche en équilibre sur la table, tout cela en lévitation, tout cela d’un réalisme minutieux, photographique. Les tableaux, pour la plupart, étaient petits. Son fameux Persistances de la mémoire, avec les réveils gélatineux qui, me raconta-t-il, furent cette année l’objet d’une foule de cartoons, n’était grand que de deux palmes.

Soudain il entra, avec ses moustaches en antennes, et vint droit vers moi, en s’excusant pour le retard. Cette fois j’avais mes questions fin prêtes et je voulus aussitôt savoir pourquoi il aimait tellement les cochonneries. Il resta imperturbable, comme si je lui avais demandé la chose la plus naturelle :
- Toute mon œuvre, auparavant, était marquée par la préoccupation pour les problèmes physiologiques ou sexuels. Cette préoccupation s’exprimait à travers divers éléments plastiques : la fourmi, les béquilles, les viscères, les excréments, le ramollissement de figures, la putréfaction, les motifs érotiques, la masturbation. Aujourd’hui, ces éléments cèdent la place à d’autres.
Il ne sourcilla pas quand je lui demandai s’il considérait la masturbation comme la solution idéale pour le problème sexuel de l’artiste :
- La solution idéale n’est pas la masturbation mais la continence de l’artiste, pendant sa phase de création.
- Et la lévitation : c’est un pur recours plastique, ou bien cela suggère une manifestation de sainteté ?
- La lévitation, pour moi, est la pure manifestation d’un phénomène cosmique.
Laisse tomber, Sabino, pensai-je.
- Et l’œuf ?
J’avais l’impression que, quoi que je demande, il répondrait avec le plus grand sérieux. Je lui parlai de Brancusi, à propos de l’œuf, et il me dit qu’il ne considérait pas l’œuf comme une pure solution esthétique : c’était la recherche d’un bonheur inatteignable, paradisiaque, pré-utérin. Au contraire des autres éléments, qui étaient démoniaques : fourmis, béquilles, bigorneaux, viscères, etc.
- Vous croyez aux anges ?
Enfin, la question d’Ovalle. Il se contenta de tourner vers moi ses yeux clairs en affirmant :
- Je ne crois pas aux dragons. Aujourd’hui encore, si je peignais saint Georges, je devrais peindre aussi le dragon. Mais je ne conçois pas le dragon comme Raphaël le concevait. Saint Georges aujourd’hui devrait terrasser autre chose, quelque chose en quoi je croie. Une automobile, par exemple.
A ce moment-là, il me demanda comment il se faisait qu’étant brésilien, je parle aussi bien le catalan. Moi qui croyais parler espagnol ! Puis il prit congé, en fixant un nouveau rendez-vous pour le lendemain.

Le lendemain, je l’emmenai à l’exposition de Segal, dont c’était le vernissage. Il fit le tour de la salle, regarda tout en cinq minutes, puis s’en alla, non sans m’avoir d’abord prié de le rejoindre plus tard à l’hôtel Saint-Régis pour y poursuivre notre conversation.
J’avais déjà envoyé deux papiers au journal, je n’avais plus rien à dire. Malgré cela, j’allai le retrouver dans sa chambre, où il me reçut au milieu des toiles, des pinceaux et des chevalets, en compagnie d’une jeune blonde qui ne prononça pas un mot pendant tout l’entretien et se contenta de me regarder avec ses yeux vitreux. Il me servit une boisson verte et pleine d’aiguilles, dont j’appris plus tard que c’était simplement un pippermint. Je lui parlai des illustrations qu’il venait de faire pour le Don Quichotte.
- Y a-t-il quelque affinité entre vous et Don Quichotte ?
- Non. Ni avec Cervantes. A part la nationalité. Et certaines relations de nature sentimentale. C’était le livre que mon père me lisait tous les soirs, il a rempli mon enfance.
- Et Rabelais ?
- Ah, lui, oui. J’aimerais beaucoup l’illustrer aussi. La préoccupation gastronomique dans Gargantua et Pantagruel me touche beaucoup.
George Orwell, dans Dickens, Dali et autres, a examiné l’un après l’autre les symptômes psychopathologiques de Dali, pour en conclure qu’il n’était ni homosexuel, ni coprophage, ni masochiste, comme il se plaisait à l’insinuer, mais nécrophile. C’est pourquoi il vivait parmi des choses mortes, qui n’intéressaient plus le reste de l’humanité. Je lui demandai ce qu’il en pensait. La blonde continuait de tout écouter sans parler.
- J’avoue que je n’ai pas lu cette étude. J’ai une aptitude prodigieuse à voir mon nom imprimé sans avoir besoin de lire ce qui est écrit autour. Ce livre est une affaire d’Anglais, les Anglais ne me comprennent pas très bien. Il faut être latin pour comprendre certains choses. Moi, je suis catalan. Vous êtes catalan ?

En sortant, je décidai fermement de ne pas me rendre au prochain rendez-vous fixé. Je lui envoyai une lettre dans laquelle je disais simplement que je n’avais plus rien à lui demander.
Quelque temps après, je me trouvais à passer avec Ovalle devant le Rockfeller Center, sous la neige, quand tout à coup je vis apparaître au coin de la rue Dali, qui courait sans chapeau ni manteau. Salvador ! criai-je. Il s’arrêta pour m’attendre. Je m’approchai. La neige recouvrait ses cheveux et se posait même sur la pointe de ses moustaches. Je lui présentai Ovalle, «un grand compositeur brésilien». Il me dit qu’il avait désespérément besoin d’un taxi. Qu’à cela ne tienne, répondis-je. J’allai jusqu’à la prochaine rue et en revins bientôt dans un taxi. J’en descendis et il y monta, après avoir salué Ovalle, qui lui dit simplement : «J’ai failli connaître Chesterton quelques jours avant sa mort !» Il serra avec effusion ma main entre les siennes en disant : «Vous êtes mon archange.» Le taxi partit, et je ne le revis plus. (9-7-73)

«Encontros com Salvador Dali, o catalão» par Fernando Sabino, in Gente, volume I, (Rio de Janeiro : Record, 1975, p 40-44). Traduction du portugais inédite par Philippe Billé.

Posté par Ph B à 17:22 - Lettres documentaires - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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