Le nouvel obscurantiste

Journal documentaire de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste (Philologie de proximité, misanthropologie, désenvoûtement, broutilles).

vendredi 27 juin 2008

Maya

ChichenitzaJe n’ai pas le temps d’étudier en détail Ambivalent conquests : Maya and Spaniard in Yucatan, 1517-1570, je me contente de feuilleter attentivement cet ouvrage d’Inga Clendinnen (Cambridge University Press, 1987). Le Yucatan est la grande péninsule qui s’avance dans la mer des Caraïbes, au sud-est du Mexique. C’est le pays des Mayas, que l’on a parfois présentés comme les Grecs d’une antiquité méso-américaine, dont les Aztèques seraient les Romains, ces derniers plus modernes et moins raffinés que les premiers. Le livre examine ce que l’on peut savoir de la façon dont a été perçue, du côté des arrivants comme du côté indigène, l’invasion de cette terre par les Espagnols, en vagues successives d’explorateurs, de conquistadors, de colons et de missionnaires. Il semble que les Mayas aient éprouvé plus d’hostilité envers le clergé européen, qu’envers la religion nouvelle, qui n’était pas sans affinité avec le culte traditionnel : le Popol Vuh, soit la «Bible» maya, comportait une Genèse similaire à celle de l’Ancien Testament ; un rite local était une sorte de baptême ; les livres prophétiques de Chilam Balam annonçaient d’une certaine façon la conquête. Un des personnages centraux de cette histoire est le franciscain Diego de Landa (1524-1579), resté doublement célèbre pour avoir mené une féroce répression contre l’idolâtrie persistante (férocité qui lui valut un procès) et pour être l’auteur d’une Relación de las cosas de Yucatán, qui reste aujourd’hui la principale source documentaire sur une nation à laquelle il a porté le plus grand tort (faisant martyriser des hommes et détruire nombre d’objets) mais envers laquelle il éprouvait en même temps une évidente sympathie, comme en témoignent des remarques dans ses longues descriptions des mœurs, des hiéroglyphes et du calendrier. Je regrette de n’avoir pu consulter l’une des deux seules versions françaises de ce texte, soit celle de l’abbé Brasseur de Bourbourg, qui découvrit le document dans une copie manuscrite et en fit en 1864 la première édition, accompagnée d’une traduction, soit celle d’un homonyme de Jean Genet, parue en 1928. Je me suis contenté de parcourir une petite édition espagnole bien faite (par Miguel Rivera, chez Historia 16, 1985). Landa ne cache pas non plus ce qu’il y avait de plus brutal dans les coutumes locales, notamment les sacrifices humains. L’évocation du supplicié badigeonné de bleu, renversé de dos sur l’autel de pierre et maintenu par quatre hommes pendant que le prêtre lui plonge son couteau d’obsidienne dans la poitrine pour en arracher le cœur, et aller arroser de sang frais les idoles, a sans doute inspiré Mel Gibson dans son Apocalypto. Le livre de Clendinnen ne présente qu’une dizaine d’illustrations, parmi lesquelles une saisissante scène d’arrachage de cœur, provenant de Chichén Itzá. Je me suis souvent demandé dans quelle mesure, si le christianisme a si facilement conquis l’âme des Américains, malgré la rudesse de certains de ses représentants, cela n’était pas parce qu’il représentait une belle occasion d’échapper aux coutumes traditionnelles, plus rudes encore. Toujours dans le monde maya, on trouve sur le net de belles photos des scènes terribles figurant dans les fresques du site de Bonampak. Ici un vaincu est rudoyé par le vainqueur, qui le tient par les cheveux. Là des prisonniers attendent d’être suppliciés : des gouttes s’écoulent des doigts de ceux qui sont assis, car on vient de leur arracher les ongles, pour les mettre en condition. bonampak1PS. Un paragraphe de Landa retient mon attention car il montre que même pour de moindres misères, le prêtre européen pouvait être un recours : «Une Indienne qui devait être baptisée est venue se plaindre à moi au sujet d’un Indien déjà baptisé, qui était amoureux d’elle, car elle était jolie. Il avait attendu que le mari s’absente, pour aller la trouver un soir chez elle, où après avoir manifesté en vain ses désirs, avec beaucoup de galanteries, il avait entrepris de lui offrir des cadeaux, qu’il avait apportés dans cette intention, et comme cela ne donnait aucun résultat, il avait essayé de la forcer. Or, bien que ce fût un grand gaillard et qu’il eût poursuivi ses tentatives toute la nuit, il n’avait réussi qu’à susciter en elle une telle colère, qu’elle était venue se plaindre à moi de la méchanceté de l’Indien, tels étaient ses termes

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jeudi 26 juin 2008

Série bleue

Saint_Jean_d_AJe viens de me décider à remplacer ma plus vieille carte «bleue» de l’IGN, la 1530 Est, celle de Saint-Jean d’Angély. L’ancienne, qui tombe en lambeaux, datait de 1980, la récente est une révision de 2008. Cette nouvelle version est très semblable, mais sensiblement améliorée sur certains points. Elle est un peu plus claire, les courbes de niveau sont renforcées par des ombrages, on y a fait des corrections, ajoutant par exemple le e manquant au hameau de chez mon copain Hermans, qui était écrit «La Petit Clie». Sur le plan topographique, les principales modifications sont l’apparition de l’autoroute A10, qui avant était juste esquissée en pointillé, et celle de la voie de contournement au Nord et à l’Est de Saint-Jean. D’autres changements ne se révèlent qu’à un examen plus appuyé : l’élargissement de la zone urbanisée à la périphérie de la ville, et dans la campagne le rognage des étendues boisées (colorées en vert) au profit des champs et des prés (figurant en blanc). On dénomme par les termes négatifs de déboisement, défrichement, etc, ce mouvement remontant au Moyen Age et qui est positivement une agriculturation. Pour être honnête, il faut avouer que l’on observe quelques parcelles nouvellement boisées, mais hélas elles sont loin de compenser les surfaces perdues par la forêt. Parmi les lieux-dits dont le vieux nom est maintenant privé de sens, je relève au Nord-Ouest de la Jarrie-Audouin «le Petit Bois», mention barrant jadis une tache verte maintenant disparue.

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mercredi 25 juin 2008

Ronceraille encore

roncerailleCoup de fil de Talmont, hier matin, pour me signaler que sur France-Culture on parlait de Ronceraille (le faux écrivain supposé être né à Saint-Jean d’Angély, en fait inventé par Claude Bonnefoy pour le n° 100 de la collection «Ecrivains de toujours», en 1978). Aaah, bonne surprise. C’était "La nouvelle fabrique de l’histoire",  d’Emmanuel Laurentin. J’en ai raté des bouts, surtout que des ouvriers sont arrivés quelques minutes après pour arranger une fuite dans mes tuiles, mais maintenant le podcast résout ces problèmes (je veux dire les problèmes de radiophonie, hélas pas les problèmes de tuiles). J’ai enfin appris, dans cette émission, qui était le bonhomme qui avait posé sur les photos du prétendu Ronceraille, prises par Denis Roche. C’est un certain Philippe Morand, qui faisait d’ailleurs partie des personnes interrogées, mais qui ne disait pas grand chose, de sa voix nasale. Ce serait le neveu d’une amie de Bonnefoy, ce qui reste assez vague, mais enfin, la brume s’est quelque peu éclaircie.
PS. L'homme pourrait bien être celui-ci, me suggère François Julien-Labruyère.
PPS. Ou encore celui-là, me souffle le fidèle Talmont.

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mardi 24 juin 2008

Emballage & emballement

Plus d’une fois j’ai été déçu par le contenu d’un livre, dont la couverture joliment illustrée m’avait attiré. Certaines collections de poche, en particulier, se sont fait une spécialité du bel emballage, qui abuse. Cela me fait penser à ces boîtes de conserve, dont l’étiquette reproduit une photo appétissante, qui n’a qu’un vague rapport avec la marchandise réelle. Dans ce cas la loi oblige à mentionner, même discrètement, que l’image n’est qu’une «Suggestion de présentation». Les éditeurs, eux, ne sont pas tenus de rappeler que la couverture de leurs ouvrages est ornée d’une simple «Suggestion de représentation».

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lundi 23 juin 2008

Faux mouvement

Il me revient qu’une fois, il y a longtemps, je m’étais coincé la queue dans la fermeture éclair. Une fois mais pas deux, bien sûr, cela ne s’oublie pas.

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jeudi 19 juin 2008

Roger d'Alger

L’occasion se présentant, j’ai feuilleté l’autre soir l’autobiographie de Roger Hanin, L’ours en lambeaux (1983, Livre de Poche 1992), à la recherche improbable d’une page qui m’accroche, et finalement j’ai lu avec grand intérêt toute la première moitié du chapitre «Le sel de la terre», où l'acteur évoque la complication nationale de l’Algérie de sa jeunesse et les rapports plus ou moins faciles entre communautés (Arabes, Juifs, Français d’Algérie, Français de France, Italiens, Espagnols, Maltais). Il essaie aussi d’expliquer ses propres sentiments dans ce contexte. Jeune homme, il avait plutôt honte de sa judaïté. De son vrai nom Roger Lévy, il admirait le Français de souche, qu’il tenait pour une «race supérieure», et n’avait de plus vif désir que de s’assimiler complètement à la France française, pour laquelle il éprouvait un «amour fou». Avec l’âge, et peut-être avec le changement d’air du temps, cette passion s’est tempérée, il considère au contraire qu’être juif lui «confère une richesse plus grande», sans préciser. Il reste résolument patriote mais avoue ne pouvoir se sentir vraiment chez lui en France. «C’est vrai que nous Juifs, nous ne sommes réellement nulle part chez nous.» Le personnage n’est pas connu pour avoir toujours fait preuve de subtilité mais ces quelques pages en sont pleines, et sa sincérité est appréciable.

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mercredi 18 juin 2008

On refait le match

Décidément Monsieur l’Ambassadeur d’Onessie est devenu ma vigie des céliniens inattendus. J’évoquais le mois dernier grâce à lui les cas de Sarkozy et de Juppé (voir au 17 mai), Son Excellence Michou me fait tenir à présent une pleine page du Monde, le journal des momies modernes, en date de mardi dernier le 10, selon quoi l’expert en foot de RTL, Eugène Saccomano, serait «un fou de Céline», et pour aggraver son cas grand amateur de Bloy, tout en se déclarant électeur de gauche. Eugène aurait même consacré un livre à Ferdine, et emmené Lucette à un match ! Tout existe, tout est possible. Ce bon goût littéraire, ajouté à la visible haine du journaliste mondain, valent du coup au commentateur sportif la sympathie que son activité professionnelle ne m'avait pas inspirée.
L'attaché des Landes, quant à lui, s'intéresse à Fourniret. Il lui consacre un conte à sa façon, Le Faubourg des Enclos, où il déploie une kyrielle d'anagrammes, que lui inspire le nom du criminel. Qui l'eût cru : Un mec fit rire Ohl = Michel Fourniret.

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mardi 17 juin 2008

Le licencié Verrière

Je lisais l’autre jour une des nouvelles «exemplaires» de Cervantès, El licenciado Vidriera, dans une traduction française déjà ancienne, celle de Raymond Foulché-Delbosc, publiée en 1892 sous le titre Le licencié Vidriera. C’est l’histoire amusante d’un homme d’esprit devenu fou pendant deux années au cours desquelles, se croyant de verre, il refuse tout contact et ne s’adresse plus à autrui que de loin. L’essentiel du texte est un fourre-tout égrenant les bons mots cyniques du misanthrope : on lui disait ceci, il rétorquait cela... Parmi mes préférés : «Il disait que les maîtres d’école étaient heureux, car ils avaient toujours affaire à des anges, très gentils s’ils n’étaient morveux.» Le traducteur présente avant le texte un historique des quelques versions françaises déjà existantes, dans lequel il apparaît que le premier mot du titre a été rendu tantôt par «licencié», tantôt par «docteur», cependant que le nom du protagoniste était soit laissé tel que, soit remplacé par la formule très commode et justifiée «de verre». Foulché a lui-même conservé le nom de Vidriera, tout en signalant dans une note que c’est là un nom commun espagnol pouvant correspondre à «vitrage», «verrière» ou «verrine», j’ajouterai «vitrail». Je trouve que Le licencié Verrière sonnerait bien, je ne sais si la solution a déjà été adoptée.

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lundi 16 juin 2008

Lapaque en Amazonie

J’ai lu jusqu’aux trois quarts le Court voyage équinoxial : carnets brésiliens, de Sébastien Lapaque, dans la collection de poche de La Table Ronde (qui s’appelle «la petite vermillon» et non «la tablette rondelette») (2005 & 2008). C’est un long, à défaut de grand, reportage sur l’Amazonie, où le journaliste s’est promené aux frais du Figaro. Ce n'est pas que l'auteur n'ait rien à dire, mais il y a quand même des grands pans où ça sonne creux. Qui connaît quelque peu le sujet rigole dès l’Avertissement. Il ne suffit pas de faire des grands moulinets en alignant les noms de Zweig, Lévi-Strauss et Cendrars, pour avoir l’air sérieux, il faut aussi éviter de raconter des conneries. Dès la page 17, donc, Sébastien nous confie, le petit doigt en l’air : «Avec moi, je n’avais pas de camescope, plutôt quelques livres ; je perfectionnais mon portugais en lisant des poèmes de Fernando Pessõa...» A mon avis, il n’a pas dû beaucoup s’user les yeux sur le poète portugais, s’il n’a même pas remarqué que son nom ne prend pas d’accent : Pessoa (qui se prononce comme ça s’écrit, alors que Pessõa donnerait un hideux pesson-ha). Cela produit à peu près le bon effet d’un lusophone qui assurerait avoir perfectionné son français en lisant des poèmes de Hugho et des romans de Stendaille. Content de lui, Lagaffe Lapaque répète la même bourde au moins cinq fois par la suite. Il est vrai que dès les pages liminaires, il avait adressé des remerciements, entre autres, à certaine dame, «professeur de portugais d’un élève peu appliqué». Il faut sans doute ajouter que l’élève était myope et dur d’oreille, car l’ouvrage abonde en transcriptions fautives qui témoignent soit d’ignorance, soit d'incurie (p 59 em sim o pour em cima do, p 70 transamarguma pour transamargura, p 137 Emilio Goledi pour Goeldi, etc). A l’occasion l’auteur montre qu’il domine le vocabulaire portugais aussi bien que l’orthographe : qu’est-ce que cette «cathédrale de la Sé», p 74, alors que veut tout simplement dire «cathédrale» ? La documentation du bourlingueur est à l’avenant : le Brésil n’est pas un «pays onze fois grand comme la France» (p 56) mais seize fois, et j’ai des doutes sur le «palmier» de la p 110 où l’auteur voit un paresseux. Les opinions qui pointent de-ci de-là laissent également perplexe. Au bord de la Transamazonienne, p 41, Sébastien rencontre un gentil rural souriant, qui croupit dans la pauvreté «entouré de ses onze enfants» et d’une quantité non chiffrée de petits-enfants. On sent que le reporter a de la sympathie pour lui, et il ne se demande pas une seconde si cet abruti prolifique n’est pas quelque peu responsable de sa situation difficile. Visitant plus loin la Guyane française, envahie de clandestins brésiliens qui salopent à tours de bras les bois et les fleuves, Lapaque ne trouve aucun motif d’inquiétude : «Le département se brésilianise tendrement, sans lenteur. Il suffit de se promener dans certains quartiers de Cayenne, le samedi et le dimanche soir, pour le vérifier. La fête est d’autant plus belle qu’elle est brésilienne.» Etc. C'est insupportable.

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dimanche 15 juin 2008

Le fond de l'air est frais

On est à la mi-juin et je porte le pull. Il fait un temps pourri et des journalistes continuent de nous expliquer laborieusement que c'est là un effet du climatique réchauffement. Je veux bien être compréhensif, mais ce froid qui vient du chaud m'a tout l'air d'un raccourci qui rallonge.

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