mercredi 23 décembre 2009
Lettre documentaire 477
VILLES EXOTIQUES : PIGNON (HAITI) par Crad Kilodney
Vos vacances en pays vaudou vous attendent! Vous vous dirigez vers la destination touristique la plus effrayante des Caraïbes : Pignon, en Haïti! Vous allez y voir des choses dont vous n'auriez pas soupçonné l'existence - par exemple, des zombies! Ils se tiennent dans les montagnes. Et quand vient le soir, ils descendent en quête de victimes. Ah, vous ne croyez pas à ce genre de choses? Le père Antoine Laperrière n'y croyait pas non plus, quand le gouvernement haïtien l'a envoyé à Pignon en 1945 pour y établir une mission et faire cesser la pratique du vaudou. Il n'y est resté que deux jours et a quitté la ville en rampant littéralement sur les mains et les genoux. Il a déclaré que des mains invisibles étaient constamment en train de l’étrangler. Il a perdu la tête et a fini ses jours dans un asile de fous. Mais vous n'avez pas peur n'est-ce pas? Non, vous êtes décidé à y aller. Rédigez quand même votre testament d'abord.
Pignon n’est qu’un point sur la carte, niché dans l'intérieur montagneux de Haïti. La localité se trouve sur la route entre Hinche et Cap-Haïtien. Il y a un bus par jour entre les deux villes. Il vous faut demander au chauffeur de s'arrêter à Pignon, sans quoi il ne le fera pas. Il vous regardera d'un air surpris. C'est comme demander à être déposé à Newt, au Texas, ou au château de Dracula. Soyez chic, glissez-lui la pièce.
Bon, je ne veux pas non plus exagérer. La plupart des voyageurs qui vont à Pignon en reviennent sains et saufs. Ceux qui ne reviennent pas ont probablement été transformés en zombies. Mais ça ne dérange pas les zombies, d'être des zombies. Ils ne sont pas conscients d'être des zombies. Ils sont juste comme les habitants de Toronto.
Pignon n'a qu'un hôtel, le Kawada. Son directeur John Marko donne des conseils à ses hôtes : «Ne sortez jamais tout seul. Ne rentrez jamais après minuit. Ne cherchez pas des prostituées. Ne buvez pas du thé amer local. Prenez tous vos repas à l'hôtel.»
Marko croit au vaudou. «Il ne faut pas en avoir peur. Il faut juste le comprendre. Le vaudou peut être une magie noire ou une magie blanche. Les poupées vaudou et les zombies font partie de la magie noire. Le zombie est dans une sorte d'état somnambulique. Le bokor, qui est le prêtre mercenaire engagé pour pratiquer la magie noire, utilise la toxine du poisson-globe Sphoeroides testudineus, à doses très mesurées, pour transformer une personne en zombie et la maintenir dans cet état. La toxine provoque un quasi-arrêt de l’activité de l’organisme et la perte de la volonté. Alors le zombie peut être commandé comme un esclave. Certains zombies sont employés à travailler. D'autres à tuer. On en voit quelquefois en plein jour. Les gens d'ici les repèrent immédiatement, mais les touristes pas forcément.»
Le rituel vaudou est la seule chose qui vaille d'être vue, à Pignon. Les touristes peuvent y assister, mais il vous faut verser de l'argent au houngan, le prêtre vaudou (pas tout à fait le même que le bokor). Le rituel se déroule chez lui. Une prêtresse, ou mambo, est souvent présente, ainsi que quelques autres assistants, ou hounsis.
Le houngan commence par jeter un peu d'encens dans un pot de charbon chauffé au rouge sur le sol. Il peut invoquer les esprits du bien ou ceux du mal, mais pas les deux à la fois. Les esprits du bien sont sollicités si quelqu'un a besoin d'aide, ceux du mal pour obtenir une vengeance ou une punition. Dans ce dernier cas, de loin le plus spectaculaire, on apporte un grand serpent et on lui coupe la tête. Le sang est recueilli dans un bol. Une jeune fille, d'environ 16 ou 18 ans, est déshabillée et allongée sur une table. Le sang du serpent est versé sur son corps nu. Le houngan prend maintenant une pipe de tabac et en tire une bouffée de fumée, qu'il souffle dans le vagin de la fille au moyen d'un bambou. Puis on fait entrer un zombie. Il est commandé par le houngan. Le zombie suce les seins et la vulve de la fille nue, qui doit rester sur la table aussi calme que possible. Le zombie se couche alors sur elle pendant plusieurs minutes et se frotte à elle comme s'ils avaient des rapports (bien qu'il en soit incapable). Le houngan peut maintenant avoir des rapports, réels ou simulés, avec la mambo. Après quoi le zombie est reconduit à sa place (généralement une sorte de placard). Le houngan prend maintenant une poupée ou une effigie représentant la personne haïe et y plante des épingles en prononçant des paroles magiques. Ce procédé assure que les esprits mauvais parviendront à trouver la victime et, suppose-t-on, à la tuer. Le houngan mène maintenant la congrégation en chantant, en dansant et en hurlant, puis tout le monde est pris de folie est se met à sauter et à tournoyer sauvagement. Les femmes peuvent se déshabiller complètement et danser nues. Des pichets de rhum ou de vin fort passent de main en main jusqu'à ce que tout le monde soit complètement ivre. Les hounsis font éclater des pétards et jouent du tam-tam, et la mambo peut procéder à des attouchements sexuels sur n'importe quel homme qui lui plaise. C'est tout un spectacle!
Pignon produit plus de 90 % des authentiques poupées vaudou utilisées dans le monde. Elles sont fabriquées par la société Pignon Dollworks, dont les ouvriers sont d'habiles artisans. Ils fabriquent aussi un petit pourcentage des poupées Barbie de la société Mattel. En fait, Mattel va bientôt sortir une édition limitée de Barbie Vaudou, qui sera manufacturée en exclusivité par Pignon, pour une distribution limitée aux Caraïbes.
Oui, vous pouvez acheter une poupée vaudou de la marque Dollworks, pour environ 20 dollars. Cependant le directeur de l'hôtel, John Marko, m'a averti qu'elles ne marchaient pas avec n'importe qui, vous devez être un praticien du vaudou dûment entraîné.
Le Kawada est un assez bon hôtel, pas luxueux mais potable. Les chambres coûtent environ 30 dollars par jour, sans compter le prix des repas. La plupart des cartes de crédit sont acceptées. Un grand portier hideux interdit l'entrée aux zombies, aux mendiants et aux autres indésirables. L'équipe de nettoyage vous vendra une sorte de charme pour vous protéger. Bien sûr, c'est une imposture, mais vous avez intérêt d'être bien gentil et de l'acheter, sinon vous risquez de trouver quelque chose qui rampe dans votre lit. Le chef est dément et peut très bien ignorer votre commande et décider lui-même ce que vous devez manger. Sa cuisine est de fait assez bonne. Mais sa spécialité, c'est le serpent.
La plupart des gens à Pignon ne parlent pas anglais, mais vous pouvez vous débrouiller avec vos souvenirs de français du collège. Le français haïtien est assez horrible, comme le québécois.
Quelques célébrités ont visité Pignon, parmi lesqueles Mary-Kate et Ashley Olsen, Marie Osmond, le général Colin Powell, Kobe Bryant, José Canseco, Don King, Tyra Banks, l'ancien gouverneur de New York Eliot Spitzer, le professeur Henry Louis Gates (docteur de l'université de Harvard) et Sacha Baron Cohen (Cohen a commencé à jouer au rituel vaudou comme Ali G. mais il a bien failli s’y laisser prendre.)
Un groupe d'étudiants de L'Université Muhlenberg d'Allentown (en Pennsylvanie) s'est rendu à Pignon récemment pour y rechercher des fossiles. Des autochtones leur ont fait une blague en leur donnant un crâne de chien et en leur disant que cela provenait d'une espèce inconnue. Les étudiants l'ont rapporté avec eux et n'ont probablement toujours pas réalisé de quoi il s'agissait.
Pignon est jumelée avec la ville de Poughkeepsie, dans l'Etat de New York. Le maire John C. Tkazyik, qui adore les minorités, veut que «ces pauvres Haïtiens» sachent qu'ils ont un ami à Poughkeepsie. Il leur a personnellement envoyé un grand don humanitaire contenant plusieurs bouteilles de sa sauce barbecue favorite, quelques chemises de l’Armée du Salut, une vidéo de gymnastique de Jane Fonda, des jouets bon marché fabriqués en Chine, un livre illustré sur le comté de Dutchess (dont Poughkeepsie est le chef-lieu) et un portrait encadré de lui-même. A Pignon, maintenant, on le désigne comme le «fils de pute» (une marque de respect, j'imagine) et son portrait se trouve entre les mains d'un houngan.
(Vaccins recommandés : Sprue tropicale, Maladie d’Ollier, Lèpre).
("Exotic cities, part eleven : Pignon (Haiti)", in New writings, 3 août 2009, trad Ph Billé).
jeudi 17 décembre 2009
Lettre documentaire 476
VILLES EXOTIQUES : FILADELFIA (PARAGUAY)
par Crad Kilodney
J'étais en train de déjeuner avec la députée Nancy Pelosi à l'Opéra Plaza Sushi de San Francisco, voilà quelque six mois, quand elle me dit : «De temps en temps, j'ai besoin de prendre de la distance. Je veux aller là où personne ne me connaît, là où je peux me détendre et changer de décor. Alors je vais à Filadelfia, au Paraguay. C'est un endroit merveilleux. Vous devriez y aller.» C'est ce que j'ai fait.
Filadelfia est encore très à l'écart des sentiers battus. Presque tout le tourisme au Paraguay est concentré sur la capitale, Asunción, que je ne dédaigne certes pas. C'est un excellent endroit pour acheter des produits de luxe à bon marché (grâce à la contrebande), et où les filles sont chaudes. Mais Asunción n'est pas le Paraguay exotique. Pour cela, il vous faut aller à Filadelfia.
Il n'y a qu'un bus par jour, d'Asunción à Filadelfia. Le trajet prend la journée, départ le matin et arrivée le soir, alors préparez votre casse-croûte. Et ouvrez l'oeil, si vous voulez voir des célébrités, car plus d'une suit l'exemple de Nancy Pelosi.
A mesure que vous vous éloignerez vers le nord en partant de la capitale, vous verrez le paysage passer des fermes et des prairies à la forêt d'arbustes persistants du Chaco Boréal, qui recouvre toute la moitié occidentale du Paraguay. C'est le pays où des cow-boys prennent des bouvillons au lasso et tirent sur des serpents à sonnette (ou vice-versa), où d'étranges cactus du désert sont couverts de centaines de mygales mortelles, où les gens parlent l'étrange langue guaranie (qu'eux seuls peuvent comprendre), et où des sorcières édentées égorgent des poulets pour jeter des sorts à leurs ennemis. Des créatures inconnues laissent des traces mystérieuses sur le sable, des homosexuels pendent aux gibets, des voyous s'amusent à s'arracher les yeux et des meutes de chiens sauvages hurlent sous la pleine lune. C'est assez dépaysant.
En arrivant à la gare routière, vous remarquerez aussitôt l'influence allemande qui marque toute la ville de Filadelfia. La gare a été construite dans le style Sonntags Geschlossen, si prisé du roi Louis II de Bavière, et qui trouve son évolution la plus aboutie dans la gare routière Greyhound de Sudbury, dans l'Ontario. En face de la gare routière de Filadelfia, naturellement située sur l'avenue Hindenburg, vous verrez l'unique statue au monde de Fred Astaire. Astaire était en fait allemand (né Fred Austerlitz) et son père était né à Linz, en Autriche, non loin du Braunau am Inn natal de Hitler. Les deux familles se connaissaient, d'ailleurs.
Un vieux bus marqué «Westin Filadelfia» se tient prêt à emmener les nouveaux arrivants vers l'unique hôtel de la ville. Le directeur de l'hôtel, Michael Czarcinski (sans rapport avec Kazimierz Czarcinski, lequel a ouvert la première clinique du cérumen en Pologne, dans la ville de Cracow, en 1959) accueille en personne chaque nouvel hôte. L'hôtel n'est jamais assez plein à son goût, et il est le principal instigateur du tourisme local. «En fait, nous ne sommes pas affiliés à la chaîne hôtelière Westin, avoue-t-il. J'ai piqué leur nom pour faire chier le monde. De toute façon, qu'est-ce qu'ils peuvent contre moi?» Il laisse entendre avec un clin d'oeil malicieux qu'il a d'assez bons contacts dans la capitale pour que jamais personne ne puisse lui créer aucun ennui.
Le Westin Filadelfia n'est pas un mauvais endroit. C'est tout à fait bon marché, seulement 35 dollars la nuit. Il n'y a ni télévision, ni air conditionné, mais il y a des chasses d'eau et les femmes de chambre sont dévouées (pour quelques dollars, elles viennent vous border la nuit, si vous voyez ce que je veux dire.) Le mobilier, de haute qualité, est produit localement par l'importante communauté allemande mennonite, qui a la haute main sur Filadelfia.
Les mennonites ont commencé à arriver dans les années 20 et se sont construit un beau lotissement, qui se trouve dans les faubourgs de la ville. Ils ont une vie communautaire, et leur économie est basée sur l'agriculture et l'artisanat. Un autre afflux d'immigrants allemands a suivi dans les années 40, et nombre d'entre eux sont encore vivants, octogénaires ou nonagénaires. De sorte que Filadelfia est à tous points de vue une ville allemande. La seule autre population d'importance significative est celle des Indiens locaux, les Guaranis, qui travaillent principalement comme domestiques ou comme vendeurs dans la rue, vivant modestement du commerce avec les touristes.
La Taverne de Werner ouvre tard, pour accueillir les nouveaux arrivants qui ont besoin d'un bon dîner, totalement composé d'excellents aliments allemands, et arrosé de la bière locale Fila, qui est brassée par les mennonites. C'est vraiment là le seul endroit où traîner à Filadelfia. Werner Missgeburt, le patron, est un grand gaillard jovial qui sert au bar et qui aime rire et raconter des blagues salées. Il lui plaît de dire qu'il n'a jamais besoin d'expulser quiconque de l'établissement, car il est plus simple de les laisser mourir de vieillesse sur place.
La Taverne est gaiement décorée d'objets datant du nazisme, dont la réplique en demi-format d'un bombardier Stuka. C'est ici que les vieux Allemands se retrouvent tous les soirs pour entonner ces bons vieux chants patriotiques du Troisième Reich - mais ils insistent tous sur le fait qu'ils n'ont jamais été membres du parti nazi, ni n'ont pris part à aucune atrocité.
L'ancien président, le général Alfredo Stroessner, venait de temps en temps à Filadelfia boire de la bière avec les Allemands. Ils se souviennent tous de lui comme d'un bon ami, et il y a sur les murs plein de photos encadrées pour le prouver. «Toutes les filles guaranies le draguaient, dit Werner, et il faisait son choix.»
Les femmes guaranies sont en effet assez belles, pour des Indiennes. Elles ont de gros seins et se font payer pour poser torse nu sur des photos avec les touristes. C’est en réalité une imposture. Habituellement, elles ne se promènent pas torse nu, mais les touristes croient que si, et ils paient rituellement 5 dollars pour être photographiés à côté d'une femme à demi nue avec de gros nichons. (C'est le genre d'initiative de libre entreprise dont les Indiens canadiens pourraient s'inspirer, sauf qu'ils ont tous l’air si minable que personne ne voudrait les photographier - habillés ou pas).
Les Guaranis ont aussi un faux festival pour touristes, intitulé le Festival de la Bière, qui a lieu plusieurs fois par an. L'attraction principale est la danse de la bouteille de bière, qu'une femme exécute avec un pack de dix canettes sur la tête, les canettes étant placées l'une au-dessus de l'autre! Evidemment, elles sont en fait fixées dans cette position, mais c'est tout de même un bel exercice d'équilibre. Des musiciens indiens jouent aussi de la fausse musique indienne, et des marchands vendent des haricots et du riz, ainsi qu'un ragoût de capybara, qui est un rat géant. (Je n'en ai pas goûté, mais les Boches disent que c'est assez bon, si vous avez beaucoup de bière pour le faire passer.)
Comme je l'ai mentionné, des célébrités ont été de temps en temps aperçues à Filadelfia. Elles font semblant d'être de simples touristes et passent le plus souvent inaperçues, puisque qu'il n'y a pas de télévision. Jack Black, Teri Hatcher, Cindy Crawford, Bono, Peter Tork et Pete Wentz ont été vus l'année dernière, selon Michael Czarcinski. Mais ils se présentent tous sous de faux noms, et il n'y a donc aucune preuve écrite.
Mais qu'est-ce qui peut bien attirer ces personnalités à Filadelfia, où il n'y a pas grand chose à faire? «C'est simplement un endroit différent, explique le directeur de l'hôtel. Ils peuvent traîner avec les Allemands, boire de la bière et manger des schnitzels. Ils peuvent faire du cheval. Ou ils peuvent louer un fusil, sortir de la ville et faire un peu de tir, bien qu'il n'y ait là pas grand chose qui vaille d'être empaillé pour poser sur votre cheminée.»
Czarcinski a toutefois le projet d'une attraction touristique - une sorte de parc à thème qui serait la réplique d'un camp de concentration. «Vous venez pour une semaine, mettons, et vous devez dormir sur des paillasses dégarnies et subsister avec des rations de survie. On vous force à faire des travaux pénibles et on vous frappe si vous n'êtes pas coopératif. Et il y aurait une fausse chambre à gaz - juste un truc qui fait de la fumée. On pourrait mettre un peu de piment en attachant les femmes en slip et en soutien-gorge à des chevalets, pour les fouetter. Mais les mennonites sont contre, et ce sont eux les plus influents, dans le coin.»
Le Westin abrite de mystérieux résidents permanents, qui occupent tout l'étage supérieur. On m'a dit que c'étaient d'anciens mennonites qui avaient quitté la communauté et s'étaient acoquinés avec les autres Boches. Ils ont des portables et la wifi dans leurs chambres, où ils se consacrent à des activités financières, mais ils ne disent jamais exactement ce qu'ils font, ni pour qui. Je soupçonne donc qu'il y a dans Filadelfia un lourd secret dont le reste du monde n'entend jamais parler.
L'un des vieux Boches de la clique à Werner affirme avoir participé à une expédition polaire nazie secrète en 1938-39. C'était alors un marin de 18 ans, à bord du navire scientifique Schwabenland, commandé par le capitaine Alfred Kothas. L'expédition a exploré une partie de l'Antarctique et en a rapporté des informations scientifiques de valeur. Ce monsieur m'a montré un écusson naval portant l'inscription «Deutsche Antarktische Expedition» et une esquisse de l'Antarctique avec un drapeau marquant une zone nommée Neu-Schwabenland. Le Schwabenland transportait deux hydravions nommés le Boréas et le Passat.
A ma grande joie, un autre écrivain canadien est arrivé à Filadelfia pendant mon séjour. C'était Lorette Luzajic, de Toronto, qui faisait une tournée de promotion pour son nouveau livre, Etranges monologues pour une vie pluvieuse (divagations irrévérencieuses de la fin du monde). Le directeur de l'hôtel l'avait invitée à venir depuis Asunción dans l'espoir d'apporter un peu de culture à Filadelfia, tout en promouvant le tourisme local. Il avait opportunément négligé de lui préciser qu'il n'y avait sur place ni librairie, ni bibliothèque. Mais tout s'est quand même bien passé. Quand elle s'est présentée chez Werner et que les vieux Boches ont appris qu'elle avait des ancêtres allemands, elle est immédiatement devenue la «petite amie» de tout le monde. Tous les vieux croulants l'ont prise chacun à leur tour sur leurs genoux, lui ont dit combien elle était belle et l'ont traitée comme une déesse. Elle a vendu tous les exemplaires de son livre qu'elle avait apportés, et regrettait de ne pas en avoir pris plus. (Pour en savoir plus sur Lorette et son livre, voir sur le site www.thegirlcanwrite.net).
Filadelfia est jumelée avec une ville des Etats-Unis. Serait-ce Philadelphie, à tout hasard? Vous avez deviné! Le maire Michael Nutter m'a dit: «Nous n'avons pas de Paraguayens, à Philly, mais ils sont bienvenus, du moment qu'ils se payent le voyage. Nous les emmènerons manger de bons sandwiches à la viande d'ici.» Cet arrangement a été conclu par Michael Czarcinski, bien entendu, dans l'espoir de stimuler le tourisme. Il m'a dit: «Quand vous publierez votre article, les touristes seront bien plus nombreux à venir. Cela me mettra peut-être en position de faire passer ce projet de camp de concentration.» Eh bien, bonne chance!
(Vaccins recommandés: Peste bovine, Syndrome de Bowen-Hutterite, Virus de la verrue de Chombley.)
("Exotic cities, part ten: Filadelfia, Paraguay", in New writings, 21 juin 2009, traduction Ph. Billé)
dimanche 13 décembre 2009
Lettre documentaire 475
MON RENDEZ-VOUS AVEC SULTAANA FREEMAN
par Crad Kilodney
Un ami commun m'avait arrangé un rendez-vous avec Sultaana Freeman. Je suppose qu'on peut parler de rencontre à l'aveugle, car personne, à part ses parents, n'avait idée de ce à quoi elle ressemblait.
Comme j'approchais de chez elle, je l'aperçus qui se tenait au bord du trottoir, couverte d'une draperie et d'un voile noirs. Seuls ses yeux étaient visibles. Je descendis et la saluai avec un entrain exagéré. Elle répondit par un formel «Comment allez-vous?»
Dans la voiture, elle accrocha sa ceinture et regarda droit devant elle. Je voulais lui raconter une blague mais je l'avais oubliée. «Où m'emmenez-vous? demanda-t-elle.
- J'ai pensé que nous pourrions aller dans un drive-in.
- Qu'est-ce qui est au programme?»
Je ne voulais pas lui avouer que c'était un film porno soft. «C'est un drame.
- Un drame sur quel sujet?
- Euh... l'hygiène.
- L'hygiène?
- Oui.» Tandis que nous roulions, je m'efforçais de faire la conversation. «Alors, qu'est-ce que tu portes sous ce, heu, cette chose noire?
- Que voulez-vous dire?
- Je veux dire, tu portes des trucs normaux comme un soutien-gorge et une culotte?»
Elle me regarda froidement. «Je suis tout à fait normale.
- Ah, c'est parfait. Qu'est-ce que tu dirais de bas et d'un porte-jarretelles?»
Elle me lança un regard furieux. «Des bas!
- Et tu préfères une petite culotte ou un string?
- Vos questions sont impertinentes. J'espère que vous comprenez que ceci est une simple rencontre amicale.
- Oh bien sûr, pourquoi pas, ha, ha.»
Lorsque nous arrivâmes à l'entrée du drive-in, la caissière, une quinquagénaire très maquillée, demanda:
«Cette jeune dame a dix-huit ans?
- Oui, répondit Sultaana sur un ton irrité.
- Montrez-moi votre permis de conduire, exigea la caissière.
- Elle n'en a pas, expliquai-je. Elle est en procès avec l'Etat.»
Sultaana fouilla dans son sac et en sortit un morceau de papier usé, qu'elle déplia et tendit à la caissière. Cela ressemblait à un certificat de naissance. La caissière le regarda brièvement et le lui rendit. «Dix dollars, s'il vous plaît.»
Je payai et pris les tickets, puis nous nous engageâmes dans le parking, qui était à moitié plein. Le ciel venait juste de s'assombrir. Je me garai au dernier rang. «Voilà, dis-je. Heu, tu veux qu'on s'installe à l'arrière? On sera plus à l'aise.» Je me disais que si j'arrivais à l'attirer à l'arrière, je pourrais au moins me faire branler. Il y eut un moment d'hésitation, puis elle défit sa ceinture et sortit. Je repoussai la banquette avant et m'installai avec Sultaana à l'arrière.
Quand le film commença, elle remua nerveusement et détourna son regard de l'écran. Je me rapprochai d'elle et passai mon bras autour de ses épaules rigides. J'examinai son corps emmitouflé, en essayant de deviner si ses seins méritaient le déplacement. «Tu n'as pas de boutonnière sur le devant de ce truc? demandai-je.
- Non, alors pas la peine de chercher.»
J'avais passé mon bras gauche autour de son cou et je rapprochai ma main de son nichon gauche. «Tu sais, vraiment j'admire ton courage, dis-je. Je veux dire, de lutter pour tes droits religieux. Peu de gens ont le cran de, heu, de rester fidèle à leur foi.
- Oui.»
Je m'aventurai à poser ma main droite sur sa cuisse. «Je pourrais devenir musulman, moi-même.
- Vous devrez lire le Coran tous les jours.» Elle prit ma main droite et l'écarta de sa cuisse. Je commençais à bander.
Je lui pris la main et, après avoir fait mine de ne plus bouger pendant une minute, je la tirai lentement vers mon entre-jambes.
«Qu'est-ce que vous faites? dit-elle sèchement, tout en dégageant sa main.
- Tu voudrais pas me branler? dis-je effrontément. J'ai la trique comme un poteau.
- Vous êtes insolent!»
Je toussai nerveusement et me tins tranquille une minute. Puis j'entrepris d'ouvrir ma braguette aussi discrètement que possible. Je serrai Sultaana contre moi. «Tu pourrais me sucer sous ton voile, personne ne verrait.
- Vous êtes dégoûtant!» dit-elle en s'écartant de moi. Mais je me rapprochai aussitôt d'elle.
«Oh, il y a un dollar par terre» dis-je en feignant la surprise. Je me penchai vers ses pieds et tentai furtivement d'enfoncer ma main sous sa burka.
«Arrêtez! dit-elle en repoussant ma main.
- Hou, mais t'as combien d'épaisseurs, là-dessous? T'as peur des rayons cosmiques, ou quoi?
- Ne pensez-vous donc qu'au sexe?
- Non, bien sûr que non...» Je réfléchis un instant. «Je pense aussi à la violence.
- Je pratique les arts martiaux», dit-elle en me regardant à travers la fente de son voile. Je retombai en arrière, momentanément découragé. Okay, certains rendez-vous partent du mauvais pied, cela arrive.
Il fallait changer de vitesse. «Tu veux que j'aille chercher quelque chose au bar?
- Oui. Je voudrais des cacahuètes et du Coca light.
- Parfait, je reviens.» Je sortis et marchai à grands pas vers le bar, en souriant d'un air désinvolte pour donner l'impression que je prenais du bon temps. Au retour, je trouvai Sultaana en train de lire le Coran sans s'occuper du film. Je lui tendis la collation.
«Tu sais, si tu en as marre, on peut aller chez moi. On regardera une vidéo, proposai-je.
- Quel genre de vidéo?
- J'ai des trucs très intéressants, du B & D allemand.
- Qu'est-ce que c'est que ça?» demanda-t-elle, tout en mastiquant ses cacahuètes et en sirotant sa boisson par-dessous son voile.
«Bondage et Domination, répondis-je d'un air sérieux. C'est au sujet de la lutte du peuple par le bondage.»
Elle me regarda avec perplexité. «C'est un documentaire?
- Heu, oui, c'est un documentaire, filmé tel que ça s'est produit. Ca parle d'hommes qui oppriment des femmes.
- Comment ça?
- Eh bien, ils les fouettent, tout ça.»
Elle arrêta de mâcher et reposa son verre. «Et ces femmes sont nues, à tout hasard?
- Hum, eh bien, pour ainsi dire, oui.»
Elle posa sa barquette par terre. «Vous êtes un cochon dégoûtant. Ramenez-moi chez moi tout de suite.»
Impulsivement, je la pris par la poitrine. «Fais-moi juste voir tes nichons, poupée, allez!» Elle me gifla. J'abandonnai et descendis. Elle ne se donna pas la peine de quitter la banquette arrière.
Je repris le volant, les couilles douloureuses de déception. Dans le rétroviseur, je la voyais lire son Coran.
Quand nous arrivâmes chez elle, elle descendit de voiture et claqua la portière derrière elle. Je me penchai et l'appelai par la fenêtre. «Si on se voyait samedi prochain? On ferait une longue promenade! Tu pourras me parler de l'islam! Je te boufferai comme ça ne t'est jamais arrivé!»
Elle entra dans la maison, ferma la porte et éteignit la lanterne.
Ah!... Sultaana Freeman... Il y a des gonzesses comme ça. Mais c'est de la comédie, vous savez. Il vous suffit de trouver le bon bouton et d'appuyer dessus. Et là, vous en faites ce que vous voulez. Croyez-moi. Je connais bien les femmes.
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("My date with Sultaana Freeman", in Dead man talking, mai 2003, trad Ph Billé).
mardi 8 décembre 2009
Lettre documentaire 474
DIX FRAGMENTS ESPAGNOLS DU SEMAINIER DE L’AGONIE (1963)
d'Albert Caraco
traduits par Philippe Billé.
Page 86 (Semaine du 4 au 10 mars) : «Ya no puedo morir…»
Je ne peux plus mourir, et demain il ne restera pas un recoin où il me soit possible de me cacher. Devant mes yeux s’ouvre le chemin qui ne finit jamais et qui emporte tout, je donne jour à mon éternité et je me fais concept, je sors de moi aliéné par moi-même, l’arc brisé, la flèche tirée.
Pages 106-107 (Semaine du 18 au 24 mars) : «Así tiene que ser…»
Voilà ce qui doit être, et de l’Allemagne il ne restera trace. Arrive la guerre, qui vient nous délivrer de la peste et qui répand du sel sur les ruines fumantes. Que s’accomplisse le destin et soit louée la divine providence. Je salue l’ange exterminateur, je baise les mains de la mort et lui offre ma vie et mon œuvre. Je regarde autour de moi et je demande à Dieu que tout disparaisse, sans pitié même pour les nouveaux-nés ni pour ceux qui sont à l’article, et soupirant après une mer de sang, moi le prophète antéchrist. Je ne me moque de rien, pour mieux me moquer du néant.
Page 116 (Semaine du 25 au 31 mars) : «Este país ha de oír…»
Ce pays devra entendre ma voix au milieu du silence de ses penseurs, de la fumée de ses écrivains, de la cendre de ses œuvres et du néant de ses espérances. (…) Ma solitude sonore m’entoure, je suis ce que je suis, et ce que je ne suis je ne le regrette pas, ma vie est la source où boivent mes œuvres.
Page 136 (Semaine du 8 au 14 avril) : «Me siento muy cansado…»
Je me sens bien las, la vertu aussi lasse et lasse le devoir, le fanatisme seul perdure et comble les lacunes, sans fanatisme tout se défait, il y a des moments où le fanatisme sauve tout, et d’autres où il perd tout, je suis prisonnier de mes habitudes et mes habitudes ne me concèdent rien, il ne me reste de remède que la victoire.
Page 167 (Semaine du 22 au 28 avril) : «El ángel exterminador…»
L’ange exterminateur a ouvert le chemin et ce qui fut et ne devait pas être a été, le soleil est arrivé à midi, en un instant la nuit l’a avalé et nous sous sommes réveillés du cauchemar avec les yeux aveugles.
Page 256 (Semaine du 22 au 28 juillet) : «No tiene porvenir…»
La liberté n’a pas d’avenir et peu d’hommes la méritent, ils cherchent la protection mais la protection se paye au septuple et le mieux sont les chaînes qui la procurent, ainsi obtiennent-ils enfin ce qu’ils cherchaient, et arrive le jour funeste où même les rêves se figent.
Page 270 (Semaine du 5 au 11 août) : «Lo que fue ya no es…»
Ce qui fut n’est plus et ce qui reste est médiocrité, les hauteurs se sont écroulées et les profondeurs envahissent tout. La France est finie, la France est un autre pays, la France éternelle est une illusion, en ce monde l’éternité doit se reconquérir chaque jour, celui qui cherche le repos trouve la mort, l’univers est plein de pays morts et les défunts qui les peuplent ne le savent pas, ils sont morts et continuent à crier et à simuler. Ainsi passent les choses, ainsi passèrent-elles, ainsi passeront-elles.
Page 274 (Semaine du 12 au 18 août) : «Ven, dulce muerte…»
Viens, douce mort, je t’attends avec impatience au milieu de cette humanité canine! Le dégoût m’envahit et sans tes ailes où aboutirai-je?
Page 276 (la même semaine) : «La sombra anda…»
L’ombre suit le corps, le catholique est une ombre qui pour vivre a besoin de sang, le sang juif rien de moins, mais le monde où nous vivons n’a pas besoin des catholiques, bien au contraire. »
Page 287 ( ) : «Queridos europeos,…»
Chers Européens, seigneurs magnifiques, le temps ne revient pas mais se perd bel et bien, vous saviez raisonner, vous l’avez désappris, maintenant les hommes de couleur raisonnent tandis que vous priez, prier est peu de chose et ne sert pas beaucoup, les sots perdent leurs droits, la foi ne sauve pas ceux qui ont peu de jugeote, leurs pèlerinages ne résolvent rien, avaler des sacrements ne vaut pas plus que mâcher de la gomme, leur avenir gît sous leurs pieds, leur honneur est flottant et s’évapore dans les nuages. (…)
mercredi 25 novembre 2009
Lettre documentaire 473
par Peter W Zapffe
Une nuit, l'homme était assis sur le dos courbé de la terre, et il y avait des étoiles dans la voûte et une pierre sous son cul. Puis il éprouva qu'il était là, et que c'était lui, et il en fut très intrigué, car il ne l'avait pas su jusqu'alors. Puis il dit à voix haute : Regardez, je suis poussé par en-dessous et il y a des étoiles au-dessus de ma tête! Mais en entendant sa propre voix, il s'inquiéta et se mit à crier encore plus fort : Regardez, je suis poussé! Et c'était comme s'il tirait cela de son angoisse.
A partir de ce jour il cessa de manger, et ne reconnut plus ses camarades. Chaque fois que son angoisse revenait, il criait les mêmes paroles, mais toujours d'une façon nouvelle, comme s'il en cherchait sans cesse une meilleure. Et par moments ses yeux brillaient, quand il criait. Ceux qui le croisaient s'arrêtaient parfois pour admirer le son étrange de sa voix.
Puis son coeur éclata, et les gens se rassemblèrent pour le commémorer. Nul ne l'avait compris, lui-même encore moins, mais tous ressentaient que ses paroles étaient de la plus haute sagesse.
(Traduit par Philippe Billé d'après la version anglaise par Sirocco en 2006, de l'original norvégien datant des années 20).
mercredi 18 novembre 2009
Lettre documentaire 472
ELOGE DE LA MANIERE ZEN
par Jon Cone
Pensez à une chose dans l’espace.
Otez cette chose de son espace.
Pensez à l’espace lui-même.
Otez l’espace de lui-même.
Pensez à l’espace entourant l’espace de vos pensées.
Recommencez.
* * *
Creusez avec vos mains.
* * *
Portez une grosse pierre sur vos épaules.
* * *
Marchez.
Continuez de marcher.
Ne vous arrêtez pas.
* * *
Soulevez une plume.
Soulevez une plume qui pèse une tonne.
C’est la même plume.
* * *
Pensez à un vide.
Pensez à un vide qui se replie.
Pensez à un vide qui sourit.
Pensez aux cadeaux que vous apporteriez.
* * *
Détruisez par le feu un objet que vous aimez.
Ramassez les cendres.
Dispersez-les dans le vent.
* * *
Conduisez votre voiture.
Sortez-en.
Laissez-la quelque part.
Mettez-vous en marche.
Vous savez où ça va.
* * *
Tôt.
Corbeaux.
Hello.
* * *
Je ne sais pas.
Ou.
Je sais.
Même différence.
* * *
Thich Nhat Hanh.
Village des Pruniers.
Balayez l’allée du fond.
* * *
Votre livre est presque prêt.
Le moment est venu de le jeter.
Attendez. Attendez.
Ca y est ?
(«In praise of zen being», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 15 juin 2009, ici traduit par Philippe Billé).
mardi 17 novembre 2009
Lettre documentaire 471
LA SITUATION DANS LAQUELLE VOUS VOUS TROUVEZ
par Jon Cone
Disons que vous avez besoin de quelque chose. Tard dans la nuit vous avez besoin de quelque chose : une boîte de pansements, une bouteille de lait, de la crème à raser, des lames de rasoir. Peu importe quoi. Simplement vous en avez besoin. Alors vous allez en voiture à l’épicerie de cette petite ville. N’importe où. Vous êtes là, la nuit, à chercher ce que vous cherchez. Vous vous ajustez à la vie. Maintenant vous avez trouvé ce que vous cherchiez, vous attendez à la caisse. La caissière fait son travail, elle enregistre les articles du type devant vous, elle ne s’y prend pas mal. Un peu déprimé, vous pensez à vous-même. Vous entendez une voix, derrière vous, il vous faut une seconde pour réaliser que la voix s’adresse à vous. «Excuse-moi.» Vous vous retournez. Il vous regarde droit dans les yeux. Il a un visage étroit, les traits tirés. Pas très grand, mince et épuisé. Il tient un grand paquet de couches. Il dit, «Ca ne t’ennuie pas de me laisser passer ? J’ai un taxi qui m’attend. Il faut que je me dépêche.» Avant même que vous ne répondiez, il vous passe devant. Vous vous dites, ok, le gars a besoin de couches, il a besoin de les rapporter vite chez lui. Vous savez ce que c’est, comme il peut y avoir urgence sur le front domestique, en étant peut-être inexpérimenté pour s’occuper d’un bébé, comme votre vie paraît chamboulée, comment les responsabilités semblent vous poursuivre, comment peut-être l’amour lui-même semble avoir relâché son étreinte sur vous. Et vous vous tenez prêt, vous êtes disposé à faire attention à ce qui est requis, à ce que vous devez faire. Si c’est une course à l’épicerie en pleine nuit pour aller chercher des couches, peu importe. Vous faites ce qui vous est demandé par la situation dans laquelle vous vous trouvez. Voilà ce à quoi vous pensez, en attendant votre tour de passer à la caisse. Puis vous revenez à vous et vous vous concentrez sur ce qui ce passe juste devant vous. Vous voyez le type se disputer avec la caissière. Vous la voyez prendre le paquet de couches et le laisser tomber derrière elle. Vous la voyez se retourner vers la caisse, vous la voyez ouvrir le tiroir, en tirer quelques billets, puis quelques pièces. Elle les tend au gars, qui se lèche les lèvres. Il se retourne, vous regarde calmement avec un petit sourire narquois sur sa fichue tête ! Il quitte le magasin, en courant presque vers son taxi. Et vous réalisez que personne dans l’histoire de l’univers n’a jamais échangé des couches neuves contre un remboursement en liquide, avec un taxi qui attend dehors et le compteur qui tourne. Jamais. Personne. Une autre scène vient à l’esprit. Quelque part une femme fait les cent pas dans un appartement miteux. En pestant. Il s’appelle Pitcairn. Ce gars épuisé. Pitcairn.
(«The situation you find yourself in», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 28 avril 2009, ici traduit par Philippe Billé).
lundi 16 novembre 2009
Lettre documentaire 470
LE REMOULEUR
par Jon Cone
1
Eté. Le
rémouleur
passait.
Toutes les
ménagères
apportaient leurs
couteaux pour
qu’il les
aiguise. Il
était italien.
Un bel homme
qui marchait
lentement en
faisant sonner
une clochette
à main.
2
C’était bon
d’avoir des couteaux
aiguisés.
(«The knife sharpener», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 8 mars 2009, ici traduit par Philippe Billé).
mardi 10 novembre 2009
Lettre documentaire 469
LA FICTION COMME LETTRE OUVERTE
par Jon Cone
A Mohammed Mrabet et Paul Bowles
Amigo Mrabet,
Tu ne me connais pas. Peu importe. La nuit dernière quelqu’un a déposé un chien mort devant ma porte. Je ne sais pas pourquoi on a fait ça, pourquoi on a été aussi cruel. Un homme qui peut tuer un chien sans autre raison que pour obéir à la haine fixée au fond de son âme est un homme perdu, un homme qui ne va pas. La police est venue frapper à ma porte alors que je me préparais à partir travailler. Dehors, il faisait froid et noir. Je n’avais pas encore pris mon café. Suivez-nous, m’ont dit les policiers. D’accord, j’arrive, laissez-moi mettre mes chaussures et mon manteau. Pas de chaussures ni de manteau, dirent-ils. D’accord, dis-je. Les policiers sont les mêmes partout dans le monde. Ils m’ont conduit à une station-service. C’est lui ? Non. Vous en êtes sûr ? Absolument, ce n’est pas lui. Merci, dis-je à l’employé de la station. Je suis innocent, et quoi qu’ils disent que j’aie fait, vous devez savoir que c’est faux. Je le sais, dit-il. Vous n’êtes pas le meurtrier. Derrière la station, alors qu’on me ramenait chez moi, j’ai vu la silhouette d’un corps, sous une lumière blanche. Le corps était recouvert d’un drap blanc, les bords du drap étaient noircis de sang. Alors, me dis-je, ils me prennent pour un assassin. Et puis quoi encore ? Ils m’ont déposé devant ma porte. Le chien n’était plus là. Il était presque l’heure que j’embauche. J’allais sûrement être en retard. Je me suis mis à courir. Un homme de quarante-cinq ans allant à son travail en courant, tôt le matin. Je suis costaud mais mes poumons sont faibles. Quand je suis arrivé au travail, mon patron m’a convoqué dans son bureau. Ecoutez, vous êtes en retard, vous vieillissez, je pense que vous n’êtes plus bon pour ce travail. Quoi, dis-je. Quelqu’un a tué un chien et l’a déposé devant ma porte. La police est venue et m’a emmené pour m’interroger. Il y avait eu un meurtre à la station-service. Je n’avais rien à voir avec tout ça, et maintenant que je suis en retard, vous me dites que je suis trop vieux. Mais je travaille vite et bien, aussi vite et bien que ces autres hommes beaucoup plus jeunes. Ils vous le diront. Ils vous diront, il travaille bien, ne le virez pas. Mon patron m’a regardé tristement, en secouant la tête. Ce n’est pas ce que vous croyez. Je vais devoir vous virer. D’accord, dis-je. Je suis viré, maintenant. Il va juste falloir que je trouve un autre boulot. Bien, dit-il. Et prenez ça avec vous. Il s’est penché pour prendre sous son bureau un sac qu’il m’a tendu. Dans le sac, il y avait un autre chien mort. J’ai emporté le chien avec moi dans un champ derrière un bâtiment sombre. Il faisait presque jour. J’ai trouvé une pelle et je me suis mis à creuser. J’ai enterré le chien. Puis j’ai dit une prière pour le pauvre chien et pour tous les hommes. Vous dites qu’un homme n’a pas de prix, mais il y a un coût à être un homme dans ce monde. Il y a des pierres et il y a les morts qui marchent çà et là avec une pierre dans la bouche. Il y a des hommes et des femmes bons mais on doit passer sa vie à les chercher dans l’obscurité implacable.
Adios.
(«Fiction as an open letter – for Mohammed Mrabet and Paul Bowles», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 2 février 2009, ici traduit par Philippe Billé).
dimanche 1 novembre 2009
Lettre documentaire 468
L’OPPOSITION (page de mon journal)
par Fernando Arrabal
Au cours d’été de l’Universidad Complutense (à l’Escurial), j’ai dit qu’il fallait éliminer le Castro, le Franco, le Staline ou le Grand Inquisiteur que nous portons tous en nous.
Je me suis comporté devant le leader communiste Marcelino Camacho et le militant socialiste Juan Prat comme ce que je suis : un poète. J’ai amusé la salle en chantant l’hymne de l’opposition au lion mort :
« Nous allons raconter des mensonges
« Tralala :
« Le lièvre court sur la mer
« Et la sardine dans la montagne »
En rappelant les exploits anti-franquistes des anti-franquistes de salon, écrits après la bataille les gens riaient... «tralala».
J’ai aussi ému la majorité quand moi-même j’ai été ému en pensant à mon père et aux victimes de la guerre civile, d’un bord et de l’autre.
J’ai regardé en face les dirigeants de ces partis, qui ont du sang sur les mains. Prat a essayé de défendre son équipe de 1936-39, acharnée à vaincre en tuant... comme ceux du trottoir d’en face. «Taisez-vous, lui ai-je dit, ni vous ni votre parti n’avez rien à faire dans cet enterrement de tant d’Espagnols du commun, qui sont morts.»
J’ai dit qu’en ne voulant pas voir les crimes de Staline... les «rouges» se sont alliés à lui... et ont ainsi perdu, ai-je affirmé, la raison de leur cause.
J’ai demandé pardon, sous les ovations, pour ces trois années de barbarie. A d’autres moments, je me suis joyeusement moqué de tous les militantismes. J’ai défendu les vaincus. J’ai affirmé qu’en juillet 1936, j’aurais lutté avec mon père... pour la liberté.
J’ai proposé que dans un monde de poètes, de Quichottes, de mystiques et d’hétérodoxes, nous allions avec Unamuno délivrer le sépulcre de Don Quichotte.
J’ai rêvé tout haut d’un avenir tournant le dos au matérialisme attendrissant (mais si sanguinaire !)... Un futur sous l’autorité de la vérité, de la morale, de la science et de la beauté.
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La version originale de cette page de journal personnel du dramaturge Fernando Arrabal («La oposición. Notas de mi diario»), relative au cours d’été 1992 de l’université madrilène, apparaît en fac-similé comme sa contribution au recueil Franco y su época, dirigé par Luis Suárez Fernández (Madrid : Universidad Complutense, 1993, pages 227-229). Ici traduit par Philippe Billé. Note : «Même les lièvres prennent des risques, devant le lion mort» (Baltasar Gracián).

