lundi 16 novembre 2009
Lettre documentaire 470
LE REMOULEUR
par Jon Cone
1
Eté. Le
rémouleur
passait.
Toutes les
ménagères
apportaient leurs
couteaux pour
qu’il les
aiguise. Il
était italien.
Un bel homme
qui marchait
lentement en
faisant sonner
une clochette
à main.
2
C’était bon
d’avoir des couteaux
aiguisés.
(«The knife sharpener», par Jon Cone, paru dans Cultural Criticism from the Grocery Department, 8 mars 2009, ici traduit par Philippe Billé).
mardi 10 novembre 2009
Lettre documentaire 469
LA FICTION COMME LETTRE OUVERTE
par Jon Cone
A Mohammed Mrabet et Paul Bowles
Amigo Mrabet,
Tu ne me connais pas. Peu importe. La nuit dernière quelqu’un a déposé un chien mort devant ma porte. Je ne sais pas pourquoi on a fait ça, pourquoi on a été aussi cruel. Un homme qui peut tuer un chien sans autre raison que pour obéir à la haine fixée au fond de son âme est un homme perdu, un homme qui ne va pas. La police est venue frapper à ma porte alors que je me préparais à partir travailler. Dehors, il faisait froid et noir. Je n’avais pas encore pris mon café. Suivez-nous, m’ont dit les policiers. D’accord, j’arrive, laissez-moi mettre mes chaussures et mon manteau. Pas de chaussures ni de manteau, dirent-ils. D’accord, dis-je. Les policiers sont les mêmes partout dans le monde. Ils m’ont conduit à une station-service. C’est lui ? Non. Vous en êtes sûr ? Absolument, ce n’est pas lui. Merci, dis-je à l’employé de la station. Je suis innocent, et quoi qu’ils disent que j’aie fait, vous devez savoir que c’est faux. Je le sais, dit-il. Vous n’êtes pas le meurtrier. Derrière la station, alors qu’on me ramenait chez moi, j’ai vu la silhouette d’un corps, sous une lumière blanche. Le corps était recouvert d’un drap blanc, les bords du drap étaient noircis de sang. Alors, me dis-je, ils me prennent pour un assassin. Et puis quoi encore ? Ils m’ont déposé devant ma porte. Le chien n’était plus là. Il était presque l’heure que j’embauche. J’allais sûrement être en retard. Je me suis mis à courir. Un homme de quarante-cinq ans allant à son travail en courant, tôt le matin. Je suis costaud mais mes poumons sont faibles. Quand je suis arrivé au travail, mon patron m’a convoqué dans son bureau. Ecoutez, vous êtes en retard, vous vieillissez, je pense que vous n’êtes plus bon pour ce travail. Quoi, dis-je. Quelqu’un a tué un chien et l’a déposé devant ma porte. La police est venue et m’a emmené pour m’interroger. Il y avait eu un meurtre à la station-service. Je n’avais rien à voir avec tout ça, et maintenant que je suis en retard, vous me dites que je suis trop vieux. Mais je travaille vite et bien, aussi vite et bien que ces autres hommes beaucoup plus jeunes. Ils vous le diront. Ils vous diront, il travaille bien, ne le virez pas. Mon patron m’a regardé tristement, en secouant la tête. Ce n’est pas ce que vous croyez. Je vais devoir vous virer. D’accord, dis-je. Je suis viré, maintenant. Il va juste falloir que je trouve un autre boulot. Bien, dit-il. Et prenez ça avec vous. Il s’est penché pour prendre sous son bureau un sac qu’il m’a tendu. Dans le sac, il y avait un autre chien mort. J’ai emporté le chien avec moi dans un champ derrière un bâtiment sombre. Il faisait presque jour. J’ai trouvé une pelle et je me suis mis à creuser. J’ai enterré le chien. Puis j’ai dit une prière pour le pauvre chien et pour tous les hommes. Vous dites qu’un homme n’a pas de prix, mais il y a un coût à être un homme dans ce monde. Il y a des pierres et il y a les morts qui marchent çà et là avec une pierre dans la bouche. Il y a des hommes et des femmes bons mais on doit passer sa vie à les chercher dans l’obscurité implacable.
Adios.
(«Fiction as an open letter – for Mohammed Mrabet and Paul Bowles», par Jon Cone, paru dans The Artaud Expedition, 2 février 2009, ici traduit par Philippe Billé).
dimanche 1 novembre 2009
Lettre documentaire 468
L’OPPOSITION (page de mon journal)
par Fernando Arrabal
Au cours d’été de l’Universidad Complutense (à l’Escurial), j’ai dit qu’il fallait éliminer le Castro, le Franco, le Staline ou le Grand Inquisiteur que nous portons tous en nous.
Je me suis comporté devant le leader communiste Marcelino Camacho et le militant socialiste Juan Prat comme ce que je suis : un poète. J’ai amusé la salle en chantant l’hymne de l’opposition au lion mort :
« Nous allons raconter des mensonges
« Tralala :
« Le lièvre court sur la mer
« Et la sardine dans la montagne »
En rappelant les exploits anti-franquistes des anti-franquistes de salon, écrits après la bataille les gens riaient... «tralala».
J’ai aussi ému la majorité quand moi-même j’ai été ému en pensant à mon père et aux victimes de la guerre civile, d’un bord et de l’autre.
J’ai regardé en face les dirigeants de ces partis, qui ont du sang sur les mains. Prat a essayé de défendre son équipe de 1936-39, acharnée à vaincre en tuant... comme ceux du trottoir d’en face. «Taisez-vous, lui ai-je dit, ni vous ni votre parti n’avez rien à faire dans cet enterrement de tant d’Espagnols du commun, qui sont morts.»
J’ai dit qu’en ne voulant pas voir les crimes de Staline... les «rouges» se sont alliés à lui... et ont ainsi perdu, ai-je affirmé, la raison de leur cause.
J’ai demandé pardon, sous les ovations, pour ces trois années de barbarie. A d’autres moments, je me suis joyeusement moqué de tous les militantismes. J’ai défendu les vaincus. J’ai affirmé qu’en juillet 1936, j’aurais lutté avec mon père... pour la liberté.
J’ai proposé que dans un monde de poètes, de Quichottes, de mystiques et d’hétérodoxes, nous allions avec Unamuno délivrer le sépulcre de Don Quichotte.
J’ai rêvé tout haut d’un avenir tournant le dos au matérialisme attendrissant (mais si sanguinaire !)... Un futur sous l’autorité de la vérité, de la morale, de la science et de la beauté.
- - - - - - - - - -
La version originale de cette page de journal personnel du dramaturge Fernando Arrabal («La oposición. Notas de mi diario»), relative au cours d’été 1992 de l’université madrilène, apparaît en fac-similé comme sa contribution au recueil Franco y su época, dirigé par Luis Suárez Fernández (Madrid : Universidad Complutense, 1993, pages 227-229). Ici traduit par Philippe Billé. Note : «Même les lièvres prennent des risques, devant le lion mort» (Baltasar Gracián).
jeudi 29 octobre 2009
Lettre documentaire 467
REFLEXIONS ET CONFIDENCES du Duc de Maura
Bien que je ne me sois jamais enivré, j’ai toujours aimé le bon vin et je me régale d’un bon cognac après le repas. Je déteste depuis tout petit la viande de veau, et le mouton me répugne.
Ainsi donc, si j’étais né maure, la Pâque musulmane aurait été pour moi une prolongation désagréable du jeûne coranique.
Les régimes politiques seraient bien plus féconds et durables que d’ordinaire, si l’aristocratie de chaque pays pouvait se maintenir indemne sur plusieurs générations. Mais le processus dégénératif s’avère partout inévitable.
Les descendants des meilleurs sont bientôt des médiocres, et les descendants de ceux-ci tombent souvent jusque dans l’aboulie, le crétinisme ou la dépravation.
La mentalité aristocratique de la Renaissance dédaignait, parce qu’il était servile, non seulement le travail manuel, mais aussi le travail intellectuel rémunéré.
Au contraire, la mentalité communistoïde d’aujourd’hui méprise (quand elle n’y est pas hostile) toute spéculation scientifique ou littéraire pratiquée avec un désintéressement notoire.
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec le contenu moral de certain refrain populaire, perpétué par Manuel de Falla, selon lequel nous autres mortels naissons tous condamnés à être en ce bas monde enclume ou marteau.
Je déclare que n’ayant pas la vocation pour asséner sans rime ni raison des coups aux autres, je n’ai pas eu grand mal à fuir ou à esquiver ceux d’autrui.
Il n’existe en réalité que deux états d’esprit humains : envieux, ou compatissant. Mais toutes, absolument toutes les créatures passent de l’un à l’autre, à intervalles plus ou moins durables, entre le berceau et le cimetière.
Si les émanations de l’esprit n’étaient impalpables, on constaterait bientôt que les âmes humaines sécrètent des matières plus sales encore que les corps. Et cependant la beauté de celles-là se remarque en général moins que celle de ceux-ci.
Il n’y a pas de femme à qui sa beauté permette de retenir indéfiniment l’attachement d’un homme. Mais sa bonté, si.
Je n’ai jamais partagé les préjugés aristocratiques, et je m’en suis toujours tenu aux faits et aux œuvres. J’ai toujours eu plus d’estime pour le grand homme d’origine humble, que pour le Grand d’Espagne à l’âme de laquais. Mais rien ne me semble plus horrible que l’envie mésocratique, par principe bassement hostile à tout ce qui est distingué.
Si cette mesquinerie doit prévaloir dans les nouvelles générations, je demande avec ferveur à Dieu de ne pas me condamner à y assister, et de plutôt mettre un terme à ma vie.
- - - - - - - - - -
(Extraits de Reflexiones, confidencias y recuerdos : Cuaderno I, octubre de 1946, de Gabriel Maura y Gamazo, duc de Maura (1879-1963), choisis et traduits par Philippe Billé, d’après la charmante édition de la Fundación Antonio Maura parue en 1992 et limitée à 750 exemplaires).
jeudi 25 juin 2009
Lettre documentaire 466
VOICI LES PROVERBES DE L’ECUYER
qu’a donnés le bienheureux maître Raymond Lulle
(théologien majorquin, v 1235-1315)
dans son Livre des mille proverbes
1. Si tu veux te réjouir, aie un bon écuyer.
2. Change d’écuyer jusqu’à ce que tu en trouves un bon.
3. Tu n’as besoin de personne aussi souvent, que de ton écuyer.
4. Ne réprimande pas brutalement l’écuyer.
5. Que ton écuyer soit animé par l’amour, la crainte et l’humilité.
6. Donne à ton écuyer ce que tu lui as promis.
7. Le meilleur ami que tu puisses avoir, c’est un bon écuyer.
8. Nul ne donne autant de tracas, qu’un mauvais écuyer.
9. Ne te fie pas trop à un écuyer qui aime les belles parures.
10. L’écuyer négligent, il n’est pas ton ami.
11. Ne te fie pas à un écuyer, qui sourit plus à ta femme qu’à toi.
12. L’écuyer qui rit quand tu le reprends, il ne t’aime pas.
13. Renvoie l’écuyer qui n’admet pas d’être corrigé.
14. Aucun écuyer ne peut servir un seigneur, s’il ne l’aime.
15. Aime chez ton écuyer la vérité et la loyauté, plus que la prestance et la beauté.
16. L’écuyer qui trompe son voisin, il trompe ta maison.
17. Un écuyer cancanier et médisant n’est pas loyal.
18. L’écuyer sans vergogne, n’est pas bon.
19. Ne prolonge pas ta conversation avec l’écuyer.
20. Ne ris pas souvent, avec ton écuyer.
Page remarquée en feuilletant une édition de poche de son Libro del orden de caballería, Bs As : Espasa-Calpe (colección Austral) 1949. Traduction française Ph Billé.
vendredi 22 mai 2009
Lettre documentaire 465
Essai de
BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE DE RAMON GOMEZ DE LA SERNA (1888-1963)
relevée par Philippe Billé
dans l’ordre chronologique des premières éditions françaises,
et suivie d’un index alphabétique des titres originaux.
Schéma des notices :
DATE – TITRE FRANÇAIS (Titre original, date, genre). Auteurs secondaires et particularités. Ville : Editeur (Collection). Pages. Notes éventuelles. > Autres éditions.
Un astérisque à la date signale les éditions que j’ai eues en main. Les autres données ont été collectées dans le catalogue de la Bibliothèque nationale (Opale), dans celui des Bibliothèques universitaires (Sudoc), et dans celui des libraires (Electre).
1923 – ECHANTILLONS (Greguerías, 1917 etc, aphorismes). Traduction de Mathilde Pomès et Valery Larbaud. Paris : Bernard Grasset (Les Cahiers Verts, 16). XX-190 p.
> 1990* - Brouillages. Greguerías choisies et traduites par Frédéric Larchenc dans les bulletins Eden n° 585 & 616, publiés à Montargis en mai & septembre par Pierre Ziegelmeyer. Un choix de ces traductions sera repris en novembre 1991 à Bordeaux dans la Lettre documentaire 36. D’autres Brouillages traduits par Larchenc paraîtront en novembre 2007 dans les Eden n° 2945 & 2946, qui seront repris intégralement dans la Lettre documentaire n° 458, puis réimprimés dans Discréto n° 12, d’avril 2009.
> 1992* - Greguerias. Traduit de l'espagnol par Jean-François Carcelen et Georges Tyras. [Présentation de Valery Larbaud]. Grenoble : Cent pages. 159 p. «Cette édition reprend pour l’essentiel celle que Rodolfo Cardona a établie en 1988 pour la collection Letras Hispánicas de l’éditeur espagnol Cátedra, dont elle adopte fidèlement le découpage chronologique. Elle s’en écarte chaque fois que les échantillons empruntés à l’édition de référence commune, le fameux livre-hommage publié en 1955 par Aguilar sous le titre de Total de greguerías, ne sont pas apparus comme étant les plus représentatifs.» Réimpression, 1994.
> 2005* - Greguerias. [Traduit idem]. Edition augmentée et diminuée. Grenoble : Éditions Cent pages. 148 p.
1924 – SEINS (Senos, 1917, essai). Choix et traduction de Jean Cassou. Dessins inédits de Pierre Bonnard. Paris : G Crès et Cie (Cahiers d’Aujourd’hui, 15). 65 p.
> 1986 – Seins. Présent. par Florence Delay, trad. par Jean Cassou, Valery Larbaud et Mathilde Pomès. [Marseille] : Ryoan-Ji. 87 p.
> 1992 – Seins. Bruxelles : Babel. 317 p.
> 1992 – Seins. Traduit de l'espagnol et présenté par Benito Pelegrin. (Texte intégral). Marseille : André Dimanche. xxvii-310 p.
> 1995* – idem. Trad. idem. Arles : Actes Sud (Babel, 136). 316 p. Autres tirages, 1998, 2006.
1924 – LA VEUVE BLANCHE ET NOIRE (La viuda blanca y negra, 1921, roman). Traduction de Jean Cassou, préface de Valery Larbaud. Paris : Editions du «Sagittaire», chez Simon Kra (Collection de la Revue européenne, 8). 261 p.
> 1986 - réédition Paris : G. Lebovici. 248 p. Retirage 1995 (Ivrea).
> 1996* - réédition (sans préface) Paris : 10-18 (n° 2718, Domaine étranger). 248 p.
1925 – Préface à IL Y A, de Guillaume Apollinaire. Traduite par Jean Cassou. Paris : A. Messein (Collection La Phalange). 245 p.
> 1949 - nouvelle édition, Messein, 192 p.
> Réédition Messein 1969 ?
1925 – LE DOCTEUR INVRAISEMBLABLE (El doctor inverosímil, 1914, roman). Traduction de Marcelle Auclair, introduction de Jean Cassou. Paris : Editions du Sagittaire Simon Kra (Collection de la Revue européenne, 17). 287 p.
> 1984 - trad. idem, Paris : G. Lebovici, 229 p.
1927 – LE CIRQUE (El circo, 1917, essai). Première chronique officielle du cirque, avec une illustration et un portrait de l’auteur. Traduction et avertissement de Adolphe Falgairolle, prologue des Fratellini. Paris : Simon Kra (Les Documentaires). 219 p.
> 1927 aussi : Gravures et dessins de (Marcel) Vertès, trad. Adolphe Falgairolle. Paris : M. P. Trémois. 32 p. Tirage 103 exemplaires.
1927 – GUSTAVE L’INCONGRU (El incongruente, 1922, roman). Traduit de l'espagnol par Jean Cassou et André Wurmser. Paris : S. Kra (Collection de la Revue européenne, 33). 246 p.
> 1985 - Trad. ... par André Soucas, Paris : G. Lebovici. 222 p.
1928 – CINE-VILLE (Cinelandia, 1925, roman). Traduit de l'espagnol par Marcelle Auclair. Paris : Simon Kra, éditeur (Les Documentaires). 215 p.
> 1987 - trad. idem, Paris : G. Lebovici (Champ libre). 221 p.
> 1995* - trad. idem, Paris : 10-18 (n° 2627). 221 p.
1928 – “Loin et près de Pombo. J’attends seul.” – Voyages. Traduit par André Wurmser. Sans lieu. 2 feuilles. Extrait de Chantecler, 21 janvier 1928.
> La BN signale aussi, sans lieu ni date, “Le marin et le marinier”, traduction de Adolphe Falgairolle. 1 feuille. Extrait des Nouvelles littéraires.
1945 – LE TORERO CARACHO (El torero Caracho, 1926, roman). Traduit de l'espagnol par Georges Pillement. Paris : Nouvelles Editions Latines (Les maîtres étrangers). 219 p.
> 2006 - Traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo et Marie-Pia Gil. Marseille : A. Dimanche. 228 p.
1946 – POLYCEPHALE (Policéfalo y Señora, 1933, roman). Traduit de l'espagnol par Carmen Abreu. Paris : Editions des Portes de France. 228 p.
> 1992 - Polycéphale et Madame. Trad. de l'espagnol par Carmen Abreu, revue. Marseille : André Dimanche. 262 p.
> 2002 - idem, préface de Michel Déon. Paris : LGF (Le Livre de Poche Biblio, n° 3366). 191 p.
1947 – LE ROMAN DU ROMANCIER (El novelista, 1925, roman). Traduit de l’espagnol par A. de Falgairolle. Paris : Editions des Portes de France. 398 p.
1963 – APOLOGIE DE LA LINOTYPE. Traduit de l’espagnol par Valery Larbaud, présenté par Franz Hellens. Liège : Editions Dynamo (Brimborions, 113). 15 p. Tirage 51 exemplaires.
1979 – DALI. Avec la collaboration de Sebastiano Grasso et Eleonora Bairati. Traduit de l'espagnol par Nadine Chaptal. Paris : Flammarion. 238 p.
> 1989 - réédition idem.
> 2003 - Autre? édition, Flammarion.
1988* – LE RASTRO (El Rastro, 1914, essai). Traduit de l'espagnol par Roger Lewinter et Monique Tornay. Paris : Editions Gérard Lebovici. 317 p.
1991 – LES MOITIES (Los medios seres, 1929, théâtre). Mi-préfacé et mi-traduit de l'espagnol par Florence Delay et Pierre Lartigue. Paris : Bourgois (Le répertoire de saint Jérôme). 148 p.
1993 – LA FEMME D’AMBRE (La mujer de ámbar, 1927, roman). Traduit de l'espagnol et présenté par Danièle Robert. Marseille : André Dimanche Editeur. XIV-270 p.
> 2000* - Repris dans Le Livre de Poche Biblio, n° 3326, par la Librairie Générale Française. 220 p.
1993* – INTERPRETATION DU TANGO (Interpretación del tango, 1949). Traduit de l'espagnol par Danièle Robert, illustré par Antonio Seguí. Marseille : André Dimanche Editeur. 159 p. (Contient une anthologie de tangos, textes et traduction en regard, p. 83 sq).
1994* – LETTRES A MOI-MÊME (Cartas a mi mismo, 1956, essai). Traduit de l'espagnol et présenté par Robert Amutio. Marseille : André Dimanche Editeur. 150 p.
> 2006 - repris avec les Lettres aux Hirondelles.
1998 – LE LIVRE MUET (SECRETS) (El libro mudo – Secretos, 1911, essai). Précédé de Morbidesses? Présentation et traduction Jacques Ancet. Marseille : André Dimanche. 319 p.
2001* - L’HOMME PERDU (El hombre perdido, 1947, roman). Traduit de l'espagnol et présenté par François-Michel Durazzo. Marseille : André Dimanche Editeur. 321 p.
2006* – LETTRES AUX HIRONDELLES ET A MOI-MEME (Cartas a las golondrinas, 1949, essai). Traduit de l’espagnol et présenté par Jacques Ancet. Marseille : André Dimanche Editeur. 191 p.
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
INDEX alphabétique des titres originaux :
Cartas a las golondrinas > 2006.
Cartas a mi mismo > 1994.
Cinelandia > 1928.
El Circo > 1927.
El Doctor inverosímil > 1925.
Greguerías > 1923.
El Hombre perdido, > 2001.
El Incongruente > 1927.
Interpretación del tango > 1993.
El Libro mudo > 1998.
Los Medios seres > 1991.
La Mujer de ámbar > 1993.
El Novelista > 1947.
Policéfalo y Señora > 1946.
El Rastro > 1988.
Senos > 1924.
El Torero Caracho > 1945.
La Viuda blanca y negra > 1924.
lundi 18 mai 2009
Lettre documentaire 464
LA VIE SANS DRAME
par Crad Kilodney
Il ne se réveilla pas dans une étrange chambre d’hôtel, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.
Il ne mit pas un pistolet dans sa poche avant de sortir.
Il n’avait pas rendez-vous dans un bar obscur, avec un puissant représentant d’une organisation secrète.
Au travail, il ne trouva rien d’inhabituel sur son bureau. Il n’y avait pas de décision difficile, ni de problème éthique à affronter. Il n’avait aucun pouvoir sur les autres. Il ne fut pas convoqué à une réunion importante. Il ne reçut de coups d’œil langoureux d’aucune collègue. Il ne surprit aucune conversation importante dans les toilettes. Il n’eut aucune confrontation avec son supérieur, dans laquelle il l’aurait surpris par son assurance.
Il ne s’absenta pas dans l’après-midi pour un rendez-vous avec une femme riche et célèbre.
En rentrant chez lui, il ne se battit pas avec un agresseur, ni ne secourut des enfants au premier ou deuxième étage d’un immeuble en feu.
Il ne fut pas pris dans une fusillade entre la police et des gangsters.
Il ne trouva pas une mallette pleine d’argent, de bijoux ou de documents secrets.
Aucun homme en noir ne lui remit des instructions codées afin qu’il prenne le premier vol pour Tanger, Amsterdam, Paris ou Moscou.
Il ne rencontra pas une belle femme assise seule dans un bar à la lumière tamisée, qui lui aurait fait un sourire séduisant.
Son portable ne sonna pas une seule fois.
Les gens ne firent pas attention à lui dans la rue, et personne ne le suivit.
Il n’éprouva aucune sensation physique inhabituelle, et aucune idée, frayeur ou souvenir ne lui vint tout à coup à l’esprit.
Quand il fut arrivé, il constata que personne n’avait forcé et saccagé son appartement, dans lequel rien ne manquait.
Il n’y avait rien d’important au courrier, ni de messages sur le répondeur.
Ressortant plus tard acheter des cigarettes, il ne fut le témoin d’aucun crime ni accident, ni n’eut la chance de croiser une belle femme en quête de protection et d’un endroit où se cacher.
Ses numéros de loterie ne sortirent pas.
Lorsqu’il regarda au dehors par la fenêtre, il ne vit que des immeubles et des voitures.
Il n’entendit aucun bruit bizarre en provenance de l’appartement d’en face.
Quand il se mit au lit, il n’eut aucun mauvais pressentiment, ni n’eut à réfléchir à aucune affaire importante à traiter le lendemain.
Il ne fit aucun rêve qui se révèlerait prophétique.
Inutile de préciser qu’il ne se réveilla pas dans une étrange chambre d’hôtel, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.
(«Life without drama», in Suburban chicken-strangling stories, 1992, ici traduit par Ph Billé).
dimanche 19 avril 2009
Lettre documentaire 463
NOUVELLE THEORIE DES REVES
par Ramón Gómez de la Serna
Les rêves, selon ma nouvelle théorie, sont tramés par les diables, et quand les diables n’y suffisent pas, ils sont inventés par les instincts, ou s’ils ont un argument dramatique et logique, ce sont des augures du destin personnel de chacun.
Dans la grotte obscure du rêve, l’ange ne peut entrer. Dans l’égout des bas-fonds libérés, qui est en vérité au fond des rêves, aucun élément divin ne peut se trouver. On peut assurer que les rêves sont abandonnés de la main de Dieu.
Seuls les naïfs peuvent échafauder ces croyances qui idéalisent les rêves.
Les façons d’agir et de se transformer du diable sont innombrables et inouïes.
Naguère, me trouvant dans un jardin, il arriva un insecte aux ailes rouges qui disparut en s’enfonçant dans la partie éclairée du sentier, où il n’y avait ni n’est resté aucun orifice, qui puisse expliquer cette disparition. Cela m’a fait penser que la diablerie n’a pas besoin de se déguiser en Méphistophélès de théâtre, mais qu’elle peut prendre l’aspect d’un simple insecte. Pourquoi appelle-t-on petit cheval du diable un insecte aux grandes ailes bleues? N’est-ce pas la meilleure façon pour les diables, de se promener de par le monde sans attirer l’attention?
Dans les rêves, toute la profondeur de l’être est souterraine et obscure, c’est un cloaque où le diable se régale, où l’esprit du mal court en tous sens comme un rat.
Tout ce qui entre dans la perversion dormante abandonnée de Dieu, suit un chemin préparé par les tire-lignes et les compas lucifériens. Ne voit-on pas que s’il n’en était ainsi, les rêves ne seraient qu’un fatras de choses et d’illusions, un brassage présidé par le hasard le plus bête?
Si nous examinons bien la façon dont commence le sommeil, nous observerons la présence d’une sorte de maître nageur qui nous emmène par la main à la mer ou à la piscine des rêves, où nous éprouvons une sensation de froid d’abord, puis de bien-être.
Ce qui est occulte joue dans le sommeil, et seul le vilain démon peut avoir l’idée de faire ce qu’il fait avec ceux qui s’aiment, à savoir que quand ils sont endormis l’un à côté de l’autre, ils ont des rêves de trahison, leurs cauchemars les pervertissent.
De même qu’aux heures diurnes et nocturnes, avant de tomber dans le sommeil, l’esprit du mal vient du monde de l’or, de la domination et de la région des vents mauvais, dans le sommeil il vient de l’intérieur, du sous-sol canalisé.
Il y a des nuits où les rêves sont ourdis par le diable père, ou par quelque diable de première catégorie, alors surviennent des rêves à la manière de Bosch, qui a si bien peint comme des rêves les tentations de saint Antoine. Il y a tout, dans ces rêves spéciaux, admirablement miniaturisés et dont l’effet de réalisme est de ce fait encore plus terrible. (Ceux qui meurent en dormant, c'est qu'ils ont fait l'erreur, pour fuir un mauvais rêve, d'ouvrir la porte de la Mort au lieu de celle de la Vie.)
Lorsque ces diables majeurs se relaient auprès du couple d’amoureux, l’homme doit réveiller sa femme en même temps que lui, pour ne pas la laisser sous l’empire de Lucifer, qui est le grand abuseur des femmes endormies.
Vous ne sentez pas que vous êtes libre, quand vous sortez d’un rêve?
C’est pourquoi l’homme supérieur veille, ne veut pas se coucher, fait tout ce qu’il peut pour passer la nuit blanche à parcourir les rues nocturnisées, car à l’état de veille Dieu nous protège en surveillant depuis là-haut ce qui arrive.
La clairvoyance du noctambule lui permet d’échapper au Ténébreux, lequel agit outrageusement comme tel sur ceux qui dorment, profitant de ce qu’ils sont reclus jusqu’au matin dans des alcôves fermées, enfoncés dans le souterrain des rêves.
«Nueva teoría de los sueños», in Nuevas páginas de mi vida, 1957. Traduction Philippe Billé.
lundi 13 avril 2009
Lettre documentaire 462
PENSEES D'ALBERTO RANGEL
Un certain Alberto Rangel, homme de lettres brésilien, a publié à Paris en 1928, aux éditions Duchartre et Van Buggenhoudt, un volume de Papéis pintados : avulsos e fragmentos (Papiers peints : variétés et fragments), dont le dernier chapitre, intitulé «Bolhas d’ar» (Bulles d’air) est une série de 197 aphorismes, parmi lesquels m’ont le plus intéressé ceux que je traduis ici :
XXXII. – Un livre sacré indien assure que les pays de métissage sont voués à la destruction. Le Brésil tirera au clair cette affirmation. L’expérience lui sera des plus concluantes et coûteuses.
XXXVI. – Crier sa conviction, mais pas si fort que l’on ait l’air d’appeler à l’aide.
XLI. – Ouvrir son cœur, et sa bourse, mais en tenant les cordons prêts.
LXII. – Le jardinier ameublit la terre, émonde les plantes. Qui arrange ses phrases, en les abrégeant ou en les allongeant, en les remplaçant ou en les décorant, pratique le jardinage du style, il est le jardinier d’un jardin qui parle.
XCIX. – La démocratie, malgré son horreur des élites, ne peut empêcher que la violence de quelques uns domine l’opportunisme des majorités. Sans sélection, il n’y a pas de gouvernement. Les factions tentent d’imposer à leur façon le gouvernement classique des minorités. Le Saturne républicain réagit contre le nombre et l’égalité, il dévore ses enfants.
CXIV. – La nature se corrige quand elle y consent.
CXXXIX. – Dieu a tracé sur le front de chaque individu son destin. Mais il a pris soin de le cryptographier.
CXLIX. – On peut justifier un despote, sans excuser sa tyrannie.
CLVIII. – Un livre abominable, qui pèche par ennui, perd cent pour cent de son venin.
CLXII. – La solitude requiert moins une philosophie qu’un tempérament. La vie n’est qu’une question de nerfs.
CLXIII. – On ne choisit pas un amour comme on le fait d’un bijou. Celui-ci réclame un certain goût, celui-là se satisfait de l’occasion la plus propice.
CLXV. – Le Sphinx de l’ennui ne dévore pas ses victimes, il se contente de les broyer.
CLXVIII. – C’est aux hommes à la façade pompeuse, que se réserve l’admiration de la rue.
CLXXVII. – En matière de souffrances, l’homme ne se complaît que dans celles de l’amour.
CLXXXI. – Quelles inventions se comparent à certaines trouvailles de la vérité !
CLXXXIII. – L’amour peut n’être qu’une impression de surface. Mais la haine est toujours une question de profondeur.
CLXXXVI. – On ne démêle les problèmes les plus intimes, qu’en les exposant violemment à la clarté du dehors.
samedi 11 avril 2009
Lettre documentaire 166, février 1996 (réédition)
Si quelqu’un observait, d’un point éminent, tous les changements qui dans le Monde se succèdent en l’espace d’une demi-heure, comme il serait surpris de voir avec quelle furie tourne cette roue !
Il verrait ici des pleurs, là des fêtes ; ici des banquets, là des rixes ; maintenant des fiançailles, et aussitôt des enterrements ; d’un côté des armées se battre, d’un autre naviguer des flottes ; ceux-ci bâtissent, ceux-là détruisent, ceux-ci gravissent les degrés de l’honneur, ceux-là les descendent ; celui-ci demande l’aumône, qui fut Roi naguère, on prend dans la main de cet autre sa houlette pour y placer un sceptre.
Il verrait, en observant un même homme, comme jamais il ne reste dans le même état, car en lui se succèdent, comme les révolutions de la roue, la santé, et la maladie ; le travail, et le repos ; l’honneur, et le mépris ; le tourment, et le plaisir ; la peur, et l’espoir. Et alors, étonné, il se dirait :
- Est-ce là le Monde, ou la mer ? Sont-ce des hommes, ou des vagues ? Est-ce la vie humaine, ou une roue ?
C’est tout cela, mon Frère, car sa perpétuelle instabilité a transformé le Monde en mer, et les hommes en vagues, et en roue la vie humaine... Qu’attendez-vous de voir dans une roue, sinon des tours, ou dans le Monde, sinon le Monde, c’est-à-dire : inconstance, et vanité? Ce que l’on doit trouver étrange, c’est que ce Monde et cette vie n’étant qu’une mer, une roue, nous élevions de si hautes tours sur notre vie, nous soyons si attachés au Monde. Oh! hommes, savez-vous ce que méritent les choses temporelles de cette vie et de ce Monde ? Le rire, et le mépris. Et savez-vous lesquelles méritent l’amour, et le respect ? Les éternelles.
Père Manuel Bernardes, S. J. (1644-1710).
Extrait de ses Exercícios espirituais,
traduit du portugais par Philippe Billé.

