41jNm4uhEpLJ'ai lu avec grand plaisir Les événements, de Jean Rolin (POL, 2015). Un homme raconte son difficile voyage en voiture de Paris à la Méditerranée en temps de guerre civile, dans un pays déchiré entre milices gauchistes, nationalistes et islamistes, où l'ONU a dépêché une Force d'Interposition des Nations Unies en France (FINUF). A vrai dire c'est tantôt ce personnage qui parle, tantôt une voix off qui nous informe de ce qui advient au «narrateur». Ce petit truquage littéraire plaira peut-être aux profs de français mais me laisse froid. La grande idée par contre, à mon goût, est d'avoir imaginé ce que devient notre univers paisible et familier de villes et de campagne, de petites banlieues aux enseignes kitsch, quand il est plongé dans la violence de la guerre. Combien de bâtiments dont ce n'était pas la vocation sont soudain transformés en QG, en postes de guet, en hôpitaux, en prisons, en refuges. Il y a là matière à une rêverie inquiétante, dans la mesure où l'on sent bien que ce scénario imaginaire n'est pas inimaginable. Le texte est écrit avec élégance, sur un ton flegmatique. Le narrateur marque un certain détachement vis-à-vis des «événements» (le mot n'apparaît qu'une ou deux fois dans le livre) en se complaisant à décrire des détails de la topographie ou à faire des remarques sur les oiseaux et les arbres, qu'il a l'air d'assez bien connaître. Il ne semble pas adhérer ou s'intéresser à l'idéologie des belligérants, et raille à l'occasion les manies des uns et des autres, non sans humour, comme quand des gauchistes vénérant le «prolétariat ... cette chimère» (p 105) continuent d'organiser des causeries sur des thèmes comme «Transsexualité et lutte de classes» (184) ou «l'homoparentalité» (190), ou quand des djihadistes s'emparent d'un quartier de Marseille sous la bannière d'AQBRI, «Al Quaïda dans les Bouches-du-Rhône islamiques» (136) (encore un point sur lequel l'humour noir nous fait rire jaune, si l'on juge la plaisanterie prophétique). J'ai bien aimé aussi l'amusante allégorie du pin cérémonieusement planté par le cosmonaute soviétique Gagarine en 1967 et qui maintenant dépérit (158 sq). Si le protagoniste représente plus ou moins l'auteur, comme c'est souvent le cas, on observera qu'il conserve de la «sympathie ou admiration ... avec quelques réserves» pour le révolutionnaire espagnol Durruti (163), signe peut-être qu'il n'a pas tout à fait renié le gauchisme de sa jeunesse, mais par ailleurs il allume sans explication un cierge pour la Vierge Marie, après avoir glissé une pièce dans le tronc (184). Il est rare que je lise un roman, celui-ci m'a plu.