Je vois en ce moment de tout petits lézards. Apprentis minuscules, mais déjà très vifs, ils filent comme volant au ras du sol. Il y en avait dans le jardin à la Croix, il y a les mêmes dans la banlieue où je suis de retour. Je n'avais jamais vu le campus aussi envahi de Gitans. C'est à perte de vue, sur toutes les pelouses, les espaces verts. Ils ont même investi un des parkings réservés au personnel, normalement protégé par des barrières. Des caravanes, des voitures, des camionnettes, la plupart flambant neuves et de belles dimensions. Autour des campements, les satellites habituels : branchements suspects sur les réseaux d'eau et d'électricité, chiens attachés plus ou moins judicieusement, certains en plein soleil, j'en ai vu un borgne, constellations de détritus répandus dans l'herbe, étrons omniprésents le long des bâtiments, jusque dans certains escaliers. Une collègue m'a confié s'être fait agresser verbalement. Mais comme elle est humaniste, elle a ajouté que c'était pas bien méchant, quoique pénible. La direction s'est fendue d'un communiqué laconique, pour ne surtout pas faire de vagues : «Depuis quelques jours une occupation massive des pelouses par les gens du voyage impose une cohabitation compliquée. Afin d'éviter tout désagrément aux personnels et usagers de notre établissement et d'assurer la sécurité dans les bâtiments, l'université fermera ses portes exceptionnellement à 18 h jusqu'à vendredi inclus». Malgré la prudence de l'énoncé, les mots massive, compliquée, désagrément, sécurité, me laissent supposer qu'il y a eu des incidents dont je n'ai pas connaissance, et que les «cultures différentes», dont l'université fait d'ordinaire grand cas, lui paraissent tout à coup moins sympathiques.