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Ces derniers jours j'ai lu presque en entier l'intéressante étude d'un certain Richard Ballard, historien anglais installé en Charente, sur La terreur imprévisible : La Révolution en Aunis et Saintonge, version française (Editions Le Croît Vif, 2012) d'un livre paru en anglais (The unseen Terror) deux ans auparavant. A bien des égards la Révolution dans le département ne se distingue pas beaucoup de ce qu'elle fut dans le reste du pays : un soulèvement déclenché non par les pauvres mais par les nantis bourgeois, appuyé par les nobles aveugles illuminés ne voyant pas qu'ils creusaient là leur tombe, et débouchant sur une énorme foire d'empoigne où les plus malins s'en fourrent plein les poches sans se faire pincer. Dans les scènes d'émeute ou de tuerie, où le «peuple» a la bride sur le cou, le violence vient plus souvent des petits bourgeois, que des «plus démunis». Là comme partout ailleurs dans le pays, l'anarchie favorise l'ascension des fortes personnalités, notamment de personnalités tyranniques, issues de milieux très divers. Et là comme partout, la machine devenue folle finit par dévorer ses propres enfants. Il y a à ce sujet la délicieuse «loi des suspects», vers 1793 : «La loi des suspects était tellement imprécise que n'importe qui pouvait être traduit devant le tribunal révolutionnaire ... De nombreuses personnes furent emprisonnées sans savoir ce qui leur arrivait ... C'était au comité de surveillance de décider si on était suspect ou non ... Dans chaque commune, douze citoyens furent élus pour y servir. Ils ne devaient être ni anciens nobles, ni hommes d'église» (p 158-159). On voit là s'établir un de ces gigantesques systèmes de fliquage, dont les révolutions accouchent immanquablement, et auprès desquels l'Inquisition catholique a pâle figure. On notera au passage que la belle notion d'Egalité y est foulée aux pieds, de même que la révolution ne cessera de piétiner celles de Liberté et de Fraternité, dont elle avait pourtant plein la gueule. Un trait particulier à l'histoire de la région est son rôle dans la répression du clergé, puisque tous les prêtres qui n'avaient pas fui le pays ont été emmenés vers La Rochelle et Rochefort, d'où ils devaient être déportés en Guyane, mais où on les a fait crever misérablement. Il est à noter qu'à partir d'un certain moment les prêtres qui avaient prêté serment à la République ont été aussi mal traités que les réfractaires, et ont cumulé le déshonneur et la persécution. Des lois de mars et avril 1793 stipulaient que «tous les réfractaires trouvés sur le territoire de la République devaient être traduits devant le tribunal militaire pour subir la peine de mort dans les vingt-quatre heures. Tous ceux qui cachaient des prêtres, même si ces derniers faisaient partie de leur famille, encouraient la peine de mort» (222). Un intérêt du livre est de puiser à de multiples documents, qui permettent d'assister en quelque sorte au déroulement concret d'événements. J'ai été étonné du nombre d'émeutes déclenchées par de simples rumeurs sans fondement (on annonce par exemple qu'une armée de nobles avance en détruisant tout sur son passage, quand il n'en est rien, mais le bruit suffit à mobiliser les exaltés, p 52 et autres). On signale l'importance des protestants de La Rochelle et des francs-maçons de Rochefort parmi les nantis qui ont acheté les terres confisquées à l'Eglise et aux émigrés. L'auteur observe sans manichéisme l'action de plusieurs citoyens, et l'on constate qu'il y a des bons à qui il arrive d'être mauvais et, plus étonnamment, des mauvais à qui il arrive d'être bons. L'on donne également quelques aperçus du destin ultérieur de certains personnages : un tel finira ses jours à Madère, où son bateau était tombé en panne, tel autre périra noyé avec son fils lors d'un naufrage dans les eaux de l'Ohio (80), tel bouffeur de curé des années révolutionnaires  épousera vingt-cinq ans plus tard une ancienne abbesse née noble (148) ... L'ouvrage se conclut par un chapitre où est évoquée la personnalité de Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avocat modéré, partisan de la monarchie constitutionnelle, qui échappera aux dangers de mort et fera le meilleur de sa carrière sous Napoléon, dont il fut conseiller et ministre. Ce brave homme a sa statue sur la grande place de la ville. Je me souviens d'avoir noté jadis que c'est grâce à lui, ou à cause de lui, que le nom de Saint-Jean d'Angély apparaît une fois dans les écrits de Marx. Je constate à cette occasion qu'il est difficile de se renseigner sur ce qu'il est advenu au juste des Editions Le Croît Vif, créées par François Julien-Labruyère et dirigées par lui pendant plus d'un quart de siècle, puis passées aux mains d'un successeur en 2015, avant le dépôt de bilan en 2018...