images

J'ai lu et relu cette année L'école des cadavres, dans une édition pirate sans date (Editions du Rigodon, à Meudon, cela paraît fantaisiste). Autant Les beaux draps est d'un ton bien plus froid que les deux précédents pamphlets hérétiques de Céline, autant L'école tient la comparaison avec les Bagatelles, en vocifération exubérante.
L'oeuvre étincelle de style dès l'ouverture, avec cette formidable scène allégorique d'engueulade entre l'auteur et une sirène («Ah! que je lui dis, Navrante ordure...» (que symbolise-t-elle, cette sirène décatie et mal embouchée, la république française? l'idéologie politiquement correcte?)). Il y a çà et là des morceaux de bravoure, ainsi les deux pages où est prophétisé le Grand Remplacement («vos remplaçants, vos héritiers super-émancipants...»), l'invasion apocalyptique de la France par le Tiers-Monde («... la racaille arméno-croate, bourbijiane, valacoïde, arménioque, roumélianesque! toute la polichinellerie balkane en folle triomphale ventrerie! ... Ils sont encore des millions d'autres, et puis encore des millions d'autres, et puis encore des millions ... Toutes les vallées ouraliennes, budipestiques, tartariotes, verminent, regorgent littéralement de ces foisons d'opprimés! Et que ça demande qu'à foncer, déferler, irrésistibles, à torrents furieux...», p 88-89.). L'ouvrage abonde en néologismes savoureux, jamais remployés («J'éclatouille, j'explosille», 52). 
«Je suis pas très partisan des allusions voilées, des demi-teintes» (262) explique l'auteur, qui en effet ne mâche pas ses mots, on ne peut lui faire reproche de sournoiserie. Il montre d'ailleurs une morgue étonnante, qui ne manque pas de panache : «Moi je m'en fous énormément qu'on dise Ferdinand il est fol, il sait plus, il débloque la vache ...» (117), «J'emmerde le genre entier humain à cause de mon répondant terrible, de ma paire de burnes fantastiques ...» (198), «je l'ouvre comme je veux, où je veux, ma grande gueule, quand je veux ... Je dois être, je crois bien, l'homme le moins achetable du monde» (271). Il n'en dira pas tant quelques années plus tard.
L'ouvrage est mal réputé pour son fond outrageant, on connaît le sujet. Je comprends que sa verve ne soit pas du goût de tous, même si les Juifs, cible principale, ne sont pas les seuls visés : tout le monde en prend pour son grade, y compris le pape et ses ouailles, Hitler et ses Aryens, Maurras et ses Latins. Il est vrai que le propos est souvent outrancier : «Toutes les guerres, toutes les révolutions, ne sont en définitive que des pogroms d'Aryens organisés par les Juifs» (101), «Un soviet est une synagogue avant tout» (173). L'exagération, l'hyperbole est d'ailleurs un des traits comiques du livre, avec la satire féroce (les Juifs menant grand battage pour la comédie de leurs Terribles Malheurs et Merveilleuses Vertus, 103). Cela dit les condamnations offusquées ne me convainquent jamais tout à fait. Je prendrais plus au sérieux la critique qui inclurait les questions gênantes : tout ce que balance Ferdinand est-il faux? Par exemple le mépris de la goyerie, la furie métissante, l'appui au bolchevisme, ont-ils été si rares dans l'opinion juive? L'affirmation que «c'est pas Staline, c'est Hitler» qui «a fait le plus pour l'ouvrier» est-elle fausse? L'anti-communisme de Céline, ou de n'importe quel ami de la Liberté, est-il infondé ou légitime?
Un point sur lequel, n'étant pas classiste, et ne préjugeant donc pas de l'excellence ou de la médiocrité d'un homme en fonction de sa position sociale, je suis en désaccord avec l'auteur, c'est que lui a une opinion très arrêtée sur le peuple (au sens de plèbe) et la petite bourgeoisie. «Le Peuple c'est un vrai Musée de toutes les conneries des Ages, il avale tout, il admire tout, il conserve tout, il défend tout, il comprend rien» (136). Quel terrible verdict. Au contraire «C'est la petite bourgeoisie, en France, qu'est la classe sérieuse, pas mystique, mais consciencieuse. Le peuple il est rien du tout, que de la gueule et du moindre effort. C'est la petite bourgeoisie qu'a l'habitude de se priver ...» Mais il y a là matière à discussion.
Je terminerai en citant cette belle diatribe contre la presse, qui vaudrait encore pour la médiaterie d'aujourd'hui : «les journaux de droite, du centre et de gauche ... les façons qu'ils peuvent mentir, troufignoler, travestir, exulter, croustiller, vrombir, falsifier, saligoter le tour des choses, noircir, rosir les événements ...» (159).