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Un universitaire de l'Illinois, Darío Fernández-Morera, a publié en 2016 un livre au long titre : The myth of the Andalusian paradise : Muslims, Christians and Jews under Islamic rule in medieval Spain, qui a été traduit l'an dernier en français (Chrétiens, Juifs et Musulmans dans al-Andalus : mythes et réalités, avec une préface de Rémi Brague) et en espagnol (El mito del paraíso andalusí : Musulmanes, cristianos y judíos bajo el dominio islámico en la España medieval, chez Almuzara, à Cordoue). C'est dans la version espagnole que je viens de prendre connaissance de ce fort volume bien documenté (340 pages de texte, 130 pages de notes, 20 pages de bibliographie). L'auteur s'amuse à introduire chacun de ses chapitres par des citations plus délirantes les unes que les autres mais authentiques, dans lesquelles des universitaires patentés dépeignent la période de domination musulmane en Espagne (pendant près de huit siècles, 711-1492) comme une ère de tolérance et d'entente cordiale entre les trois communautés. Au contraire il établit que l'expérience d'al-Andalus (nom que les Arabes donnèrent à la péninsule, et qui demeure dans celui de la province méridionale, l'Andalousie) fut un grand désastre : l'invasion fut une guerre de conquête religieuse (jihad), marquée par de nombreux massacres et destructions, notamment destruction systématique des églises, et aboutit à la soumission du pays à la loi musulmane, dite charia. Dans ce cadre les non-musulmans, juifs et chrétiens, étaient des citoyens de catégorie inférieure, avec le statut humiliant de dhimmis ("protégés") impliquant certaines interdictions (de porter une arme ou de monter à cheval, entre autres) et obligations (dont l'impôt spécial, que l'auteur compare justement au système de "protection" par la pègre : tu payes, sinon tu auras des ennuis). Il semble en outre que les lois spécifiques des différentes communautés favorisaient la séparation et non l'intégration. Le livre ouvre par endroits (p 62, 258, 267) des perspectives à vrai dire peu encourageantes sur le cycle du ressentiment entre juifs et chrétiens. Les Hébreux, mal vus et mal traités avant l'invasion arabo-berbère, trouvèrent l'occasion de se venger, et de se faire encore plus mal voir, en agissant comme collaborateurs des musulmans, assurant la garde des villes nouvellement conquises, et jouant parfois un rôle important dans l'administration des affaires publiques. L'auteur attire l'attention sur des aspects rarement mis en avant de la pensée d'intellectuels prestigieux, comme l'anti-christianisme du rabbin Maïmonide (p 280), ou les vues du juriste musulman Averroès, dissertant sur certains points de la charia, comme les modalités de la lapidation des femmes adultères (p 48, 116, 254). Une lecture pleine d'enseignements.