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Dans le sillage des Terres du couchant, j'ai emprunté un autre Gracq, son volume de Lettrines (1967) dont la forme naturellement m'attire : des notes brèves et détachées, quoique pas toutes sans ordre, mais parfois regroupées par proximité de sujet (jugements littéraires, souvenirs de jeunesse et d'enfance, impressions géographiques) avec ici et là quelques observations et anecdotes ponctuelles. Ces notes m'ont touché inégalement.
L'auteur évoque une paire de fois Céline (p 80 & 152), avec un respect d'autant plus notable qu'il ne va pas de soi, vu leur différence de style. Il charrie méchamment Flaubert, dont il compare la prose à l'avancée d'un «convoi pesant» (90).
Dans ses allusions historiques et politiques, il ne se prive pas d'évoquer les tyrannies de gauche (75, 94 et ailleurs).
Il a quant aux Hébreux cette remarque bizarre, presque incongrue, «j'ai vu pendant la guerre l'étoile jaune donner soudain port, noblesse, et je ne sais quel feu ensorcelant à certaines Juives» (89) et quant à l'islam ce constat sévère, selon lequel «le monde où la civilisation s'est faite n'a connu véritablement que deux fléaux absolus ... : le déluge et la conquête turque» (90).
Il y a deux évocations de rêve (93, 156). Dans la seconde l'auteur croit avoir visité «la petite ville de Berthet (?) dans le Périgord». C'était une occasion, il y avait longtemps que je n'avais rouvert mon Atlas Michelin, selon lequel il n'existerait aucune commune de ce nom en Dordogne ni ailleurs en France, tout juste un Berthez en Gironde, dans le Bazadais.
J'ai bien aimé la comparaison des rues étroites de Venise à des «couloirs de maisons» (99).
J'ai aimé et photocopié pour deux amis les pages évoquant la passion d'enfance pour le boomerang (112-117) et le beau «Tableau de la Bretagne» (189-197), brillant mais conclu par un méchant trait sur la «laideur accablante de Paimpol», qui paraît injustifié au vu des photos que j'en ai trouvé.
En voyant évoquée p 112 la personne d'un parrain, je me suis dit que voilà bien un type social en régression, de nos jours, y a-t-il encore des parrains et où se cachent-ils?
Je n'ai pas aimé l'affirmation que les pinèdes des Landes sont «laides» (210), elles ne me font cette impression ni vues de loin, ni de près.
Pas bien compris non plus le parti pris de Julien pour Nantes et contre Bordeaux : il se sent «à l'aise dans (s)a cité» de Nantes, pour lui d'essence campagnarde et où il goûte le muscadet, «petit vin paysan», mais il déclare à propos de Bordeaux, qu'il ne nomme même pas, se contentant de métonymies hautaines : «je ne me plairai jamais aux bords de la Garonne, dans la ville aristocratique du Pavé des Chartrons» (216). Pour ma part, plébéien fortuit des Chartrons, cette rhétorique me laisse froid.
Un bénéfice appréciable de cette lecture a été de découvrir p 140-141 une contribution indirecte à ma vieille enquête visant à établir sur quels arbres les Anciens faisaient monter la vigne. Dans un paragraphe sur l'île joliment nommée Batailleuse, située dans le coin de l'auteur, en amont de Nantes, il observe «Çà et là des plants de vigne abandonnés, redevenus sauvages, qui grimpent encore et s'entrelacent aux ormeaux», ce qui conforte les données que j'avais déjà réunies sur le binôme vigne-orme.

(Sur la vigne & l'orme, voir à la fin du premier paragraphe de cette Ld).