Ces derniers temps les livres s'accumulent sur ma table de chevet plus vite que je ne peux les lire, et ce n'est pas me rendre service que de m'en apporter de nouveaux, malgré quoi je suis reconnaissant au bienfaiteur, ignorant cet état de choses, qui m'a offert naguère Les terres du couchant, de Julien Gracq, que j'ai lu en priorité, par politesse d'abord, puis pour le plaisir de son style peu banal. Le narrateur raconte comment il quitte sa ville, peut-être la capitale du pays, pour rejoindre au terme d'un long voyage une région reculée, frontalière, en butte aux assauts d'une armée barbare. Il s'agit d'une publication posthume (Corti, 2014) et l'on a peine à croire qu'un texte aussi ouvragé n'ait pas été jugé assez abouti par son auteur pour le publier de son vivant. Il s'en dégage une impression étrange, d'une part à cause de l'imprécision spatiale et temporelle, les lieux étant irréels et l'époque mal définissable, d'autre part à cause de la forme peu balzacienne de ce roman, d'où les dialogues sont absents et où l'action se résume à peu de choses, l'essentiel du discours tenant dans la description d'objets et l'évocation d'ambiances, avec un foisonnement d'images et de comparaisons, souvent inattendues. J'ai remarqué un procédé consistant en ce que de temps à autre un détail brutal (les envoyés empalés, p 19, les oreilles coupées d'un serf, p 61, etc) nous fait soudain écarquiller les yeux, mais n'est suivi d'aucun développement. Un trait que je n'ai pas aimé est le tic de l'auteur mettant ici et là, toutes les quelques pages, un mot en italique, à chaque fois j'ai l'impression qu'il nous tend un écriteau disant «Attention, profondeur». Il y a aussi parfois quelque naïveté, comme dans l'évocation p 89 sq de femmes circulant sans être inquiétées dans une région hors la loi. Mais dans l'ensemble cette lecture dépaysante est très appréciable.