jpegSamedi dernier j'ai rejoint une deuxième fois les Gilets jaunes. Sans mon gilet, d'ailleurs, je l'avais oublié, j'ai défilé deux heures avec eux en manteau noir. Et sans grande conviction non plus, je dois dire. L'imprécision des objectifs ne m'aide pas à adhérer. Qui veut quoi, au juste? Parfois ce mouvement me fait l'impression d'un vaste foutoir aux mille nuances, dont certaines contradictoires, où tout un chacun peut trouver sa place, ou l'illusion d'une place, un peu comme un Mai 68 en plus terre à terre. Mais décidément je ne me sens pas bien à ma place au milieu de ces gens, même si beaucoup sont calmes, je ne supporte pas ici et là les brames, les coups de sifflet. Quel triste désert, dans l'âme du pauvre type qui trouve intéressant de souffler dans un sifflet. Le plus consternant, c'était peut-être les gars qui faisaient des doigts d'honneur en direction de l'hélicoptère, survolant la ville. On est là très en dessous du seuil de pauvreté mentale.
Je me suis demandé encore qui dirigeait les opérations, qui décidait de mener le troupeau ici ou là. Je n'ai pu voir la tête du cortège, mais je suppose que je n'y aurais encore trouvé que des inconnus, dont je n'aurais rien su.
Je me sens solidaire entre autres du côté proprement routier du mouvement, symbolisé par le gilet jaune. L'essence est chère en effet, et la part de taxes exorbitante dans son coût, mais il n'y a pas que ça. Il y a aussi le prix de l'autoroute, par exemple. Je ne dois pas beaucoup polluer en montant une fois par mois dans ma campagne, mais chaque aller-retour me coûte une bonne cinquantaine d'euros, entre le péage et le carburant. Quand on a mes ressources, on ne prend pas le volant inconsidérément. Il y a encore les exigences de plus en plus draconiennes du «contrôle technique» obligatoire et, sous prétexte de sécurité, le racket inouï des amendes, genre une centaine d'euros pour avoir traversé à 57 à l'heure un village désert. Cette pression fiscale routière n'a pas d'importance pour les gens friqués, qui ont de toute façon les moyens de se déplacer comme ils veulent, ni pour ceux, pas forcément riches, qui mènent une existence totalement urbaine. Mais il y a toute une population de ruraux et de rurbains pauvres ou pas très riches, qui en pâtissent, et que cela n'incite pas à voter pour les partis, de droite ou de gauche, qui appuient ce système.
La violence provenant des manifestants est vraiment condamnable. Le vandalisme, parce qu'il est inutile et nuisible : il ne fait qu'aggraver les problèmes financiers du pays au lieu de les réduire, il est source de pollution massive, et surtout il discrédite le mouvement au lieu de le servir. Les excités qui restent sur place après la dispersion, dans le but stérile de se donner des sensations en agressant les flics, sont des imbéciles, et je ne pleure pas sur ceux d'entre eux qui se font secouer les puces. De l'autre côté il existe une «violence policière» incontestablement inhabituelle, exercée parfois sur des gens qui n'avaient rien fait pour justifier un tel traitement. Les premiers temps on aurait pu croire à de simples bavures, mais depuis lors le nombre de blessés graves, notamment à la tête, ne laisse pas de doute quant au fait qu'il y a là un degré de répression systématique et volontaire, que l'on n'avait guère vu appliquer aussi rudement contre les milices antifas et les bandes ethniques, quand il aurait fallu. Grosse différence aussi dans la réaction inexistante des autorités vis-à-vis des victimes. Cela est d'autant plus frappant, si l'on se rappelle en comparaison la sollicitude répugnante d'un François Hollande se précipitant au chevet du truand ethnique Théo. Il y a là des camps distincts, sans aucun doute.
Un trait significatif, et qui me rend les Gilets jaunes sympathiques, c'est le silence massif et très évidemment méprisant du monde cultureux à leur égard. Ces gens d'ordinaire si prompts à la pleurnicherie humanitaire ont la charité sélective : Ouin-Ouin a ses préférences.
Tous ces événements seraient dans l'ensemble assez ennuyeux s'il n'y avait de temps à autre des épisodes pittoresques. Ainsi l'assaut du boxeur Dettinger, qui ne manquait pas d'allure, et les sorties hilarantes des «experts», comme l'historien Sylvain Boulouque prenant le drapeau picard pour une bannière monarchiste, ou le sociologue socialiste Michel Wieviorka déclarant que le A encerclé des anarchistes est un «symbole d'extrême-droite». Cela met un peu de sel.