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Triste lecture ce matin, celle d'un carnet récupéré dans les affaires de ma mère. Je l'avais mis de côté en attendant de pouvoir prendre le temps de le lire une fois en entier, du moins ce qui est déchiffrable. C'est un petit carnet Clairefontaine Force 8 en ruine, la couverture arrière manquante, le ressort déformé, les pages râpées. Elle a dû le conserver pendant les cinq années où elle est restée enfermée en maison de retraite, mais je ne saurais dire depuis quand elle était incapable d'écrire. Il y a quelque chose de griffonné sur presque chaque page, le plus souvent au crayon à papier, tantôt plusieurs phrases plus ou moins complètes, tantôt juste quelques mots, parfois seulement des noms, répétés : le sien, celui de ses deux fils, celui de son cousin Marcel, celui de son frère Raymond, celui de sa ferme natale La Rousselière, celui de Bergerac, celui de la maison de retraite. Avec ici et là des fautes d'orthographe, qu'elle n'aurait pas faites jadis. On ressent dans ces pages la détresse qui sans doute accable toutes les personnes souffrant du mal d'Al, et que l'on a dû ainsi enfermer, faute de meilleure solution. L'internement ajoute à leur désarroi, parce qu'il les prive de leur cadre de vie habituel, et des objets symboliques du pouvoir personnel, notamment les sous et les clés. Elle dit plusieurs fois qu'elle a perdu ou qu'on lui a volé son sac, son chéquier, son argent, ses clés, ses papiers. Elle avait aussi ses moments d'apaisement, mais j'ai voulu recopier ces phrases terribles, variant sur le même thème : «Voir docteur si possible rentrer chez moi.» «Comment ça marche pour repartir chez soi.» «Pourrais-tu venir me chercher dès que possible, merci.» «J'ai très peur venez me chercher ce soir si possible ce soir.» Tout cela n'est pas gai, il faut en convenir. Malgré l'humeur sombre, j'ai souri de cette phrase fautive : «Je suis enfermée dans les locos...»