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Une trouvaille de boîte à livres, Le séminaire de Bordeaux, par Jean Dutourd (Flammarion, 1987). Je ne connaissais de lui jusqu'à présent que quelques oeuvres de non-fiction (critiques, essais) et j'ai le plus grand mal à lire des romans, mais celui-ci m'a accroché et j'en suis venu à bout en quelques soirées. Son apparence graphique est austère car le texte se présente comme une grande masse à peine lézardée ici et là par un rare passage à la ligne, les paragraphes sont longs parfois plus que la page, et les dialogues y sont inclus sans alinéas, ce qui augmente l'effet monolithique. Mais l'auteur envoûte par sa voix posée, son français parfait, son ton «moelleux», pour reprendre un adjectif qui lui est cher, puis il amuse par la satire des moeurs du temps, et ses traits d'humour inattendus («... il existe une secrète correspondance entre la religion et les choux à la crème»). Cela raconte essentiellement la vie, les amours et les chamailleries de deux jeunes couples d'intellectuels de gauche, chercheurs en sociologie, de la fin des années 60 aux premières années 70. Le titre fait allusion à un colloque pour lequel un des couples s'arrête quelques jours à Bordeaux, sur la route des vacances qui les conduit en 2 CV de Paris au Pays basque. La dame, qui avait enragé de rater les événements de mai 68 parce qu'elle était alors en couches à la clinique, vient maintenant d'avoir la révélation de la foi chrétienne en visitant la cathédrale de Chartres. Ils ont pour ami un jeune militant sioniste religieux, qui s'arrange comme il peut avec sa copine goye insupportablement judéomane et son propre père, juif athée gaulliste et goyophile. Il me semble avoir remarqué trois erreurs, dans cette oeuvre pourtant soigneuse. D'abord dans l'horaire d'une soirée, où l'un des couples s'en va dès «la demie de onze heures» (p 136) tandis que l'autre s'attarde et ne part qu'à «onze heures et demie» (145). Ensuite dans l'évocation à deux reprises (p 176 & 178) du ciel radieux de «l'Ile-de-France», alors que la scène se déroule à Bordeaux. Enfin dans l'analyse contradictoire du caractère de Brigitte, dont on dit d'abord «qu'il ne fallait pas la brusquer, la presser d'honorer un engagement qu'elle avait pris ... avec elle tout venait en son temps...» (176) et plus loin qu'avec elle «rien ne se faisait doucement, dès qu'elle avait pris une décision ou qu'une idée s'était emparée d'elle, il fallait que l'exécution suivît sur-le-champ» (188). Comme Dutourd s'intéresse surtout à la psychologie des personnages, et s'attarde peu à la description de l'espace, l'épisode bordelais, situé au milieu du livre, est à peu près dépourvu de couleur locale. Une seule phrase, page 188, égrène hâtivement quelques toponymes du cru : «... dans leur promenade, qui les mena du quai des Chartrons aux Quinconces, puis à la Bourse, puis au Grand-Théâtre...» Ce sont là, par coïncidence, des lieux où je passe régulièrement, ces temps-ci.

Parmi mes autres notes sur Dutourd, voir ici, , et ailleurs.