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De passage à la campagne pour un week-end prolongé, je m'essaie à régler quelques affaires, dont la moindre n'est pas de me procurer une boîte de Xanax. Cette drogue confortable m'est prescrite par mon médecin à chacune de mes visites semestrielles, en début et en milieu d'année, et j'en use aussi modérément que possible, mais il se trouve que présentement j'en suis à court. Comme il m'est déjà arrivé, je téléphone au cabinet quelques jours avant et prie la secrétaire de demander au médecin de bien vouloir un jour prochain faire tenir à ma disposition une ordonnance pour ledit remède. Ce n'est pas que je veuille à tout prix éviter la consultation, je cherche surtout à me simplifier la vie, et accessoirement à épargner à la Sécurité sociale le remboursement d'une consultation inutile, dont le prix, à vue de nez, est au moins le décuple de celui du malheureux médicament. La secrétaire enregistre ma demande, tout en me faisant remarquer que la chose ne va pas de soi et que le résultat n'est pas garanti. Je m'abstiens des commentaires acides qui me viennent à l'esprit et la remercie bien. Finalement, une fois sur place, il s'avère que l'aimable docteur m'a bel et bien préparé l'ordonnance, avec laquelle je me rends à la pharmacie. Je précise à la pharmacienne, comme l'ordonnance ne l'indique pas, que je souhaite obtenir le vrai médicament, le «princeps», et non l'affreux «générique». Elle acquiesce et me rappelle les conditions : je n'aurais rien à payer pour le générique, tandis que pour le princeps il me faudra d'abord faire l'avance de la somme, puis adresser à la Sécurité sociale une demande de remboursement. Je confie à la dame que de toute façon, je n'ai pas l'intention de demander le remboursement. Sans y mettre aucune ostentation, je dois avouer que l'état de ma fortune personnelle m'autorise au luxe de payer comptant, et à fonds perdu, une boîte de pilules dont le prix s'élève à 2,39 euros. Par curiosité, je m'enquiers de celui du générique : c'est 2,18 euros, soit une différence de 21 centimes. J'ai du mal à croire que si en effet je me faisais rembourser, et si j'optais pour le générique plutôt que pour le princeps, la Sécu gagnerait à cette épargne de 21 centimes, qui ne couvrirait certainement pas le coût du traitement du dossier, comprenant entre autres l'envoi par la Poste d'un compte rendu des opérations. Pauvre France. Il paraît que le monde entier nous envie l'ingénieux système, suivant lequel il convient de payer une consultation à 25 euros pour être autorisé à acheter un remède à 2,39, voire 2,18 euros, et de se faire rembourser le tout. Combien de temps cela durera-t-il?