Après des expériences désastreuses les 5 et 6 août aux brocantes de Saint-Crépin et de Villefollet, où j’avais battu en retraite dès les premières heures avec un gain misérable, je me suis rattrapé hier à celle de Saint-Jean, où je me suis honnêtement rempli les poches. Et où il m'a rassuré de constater qu’il existe encore dans le pays des gens qui achètent des livres, et peut-être les lisent.

Il y avait à quelque distance un artisan jovial, graveur sur verre, du genre tonitruant, qui ne pouvait prononcer une phrase sans s’esclaffer en grands barrissements. Il était sympathique, malgré cette bonne humeur insupportable.

Parmi mes acheteurs, je me souviens qu’en fin de matinée un type aimable, à l’aspect et à la voix de solide gaillard rural, mais au regard fin, m’a étonné par ses choix, entre autres une biographie de Mirabeau de 1926, et Les Touareg au pays du Cid (les invasions almoravides en Espagne aux XIe et XIIe siècles).

Dans l’après-midi un Brit quinquagénaire, un peu dégarni et hirsute, l’air sérieux limite renfrogné, mais poli, se poussant quand un autre chaland arrivait, a passé un bon moment devant mes tables, où il a copieusement bouquiné dans un Everyman’s Dictionary of literary biography de 1969, puis dans Defiance at sea (dramatic naval war action), confirmant la règle que quelqu’un qui feuillette longuement un livre finit par ne pas l’acheter, et enfin a emporté un petit manuel franco-allemand, en arborant un imprévisible sourire. Il ne se doute pas qu’il a été mon client préféré, j’aurais voulu l’adopter.