Tocqueville

J’ai fait quelques incursions dans le volume de Voyages de Tocqueville (Oeuvres I, en Pléiade). Lu son Voyage en Sicile (1826-27), qui n’est pas passionnant, mais témoigne d’un style remarquablement maîtrisé, chez un jeune homme d’une vingtaine d’années. Lu aussi ses deux voyages en Algérie (1841 & 1847) et une partie de ses rapports officiels sur le pays (mais qui lit en entier des documents aussi soporifiques?). Les relations de voyage en Algérie sont moins des récits personnels, que des recueils de notes sur la sociologie, principalement la sociologie des colons français, prospères et moins prospères (certains sont tout à fait misérables). Dans toutes les propriétés qu’il visite, Alexis se renseigne sur les biens, les gains, les charges, les perspectives. Il s’informe aussi auprès des administrateurs qu’il rencontre. Situation incertaine, dans un «Pays de promission, s’il ne fallait pas le cultiver le fusil à la main», avec des routes que l’on «ne peut suivre plus de trois lieues sans se faire couper la tête» (p 660). L’auteur voit dans la colonisation un bien potentiel, pour les colons mais aussi pour les colonisés. Il analyse avec subtilité les points sur lesquels la France se montre tantôt bienveillante et tantôt rigoureuse envers les indigènes, avec des excès dans les deux sens. Il dénonce naturellement les injustices, notamment les spoliations («Une multitude titres (de propriété) que nous nous étions fait livrer pour les vérifier n’ont jamais été rendus », 812). A propos de l’islam, il nourrit un optimisme modéré («L’islamisme n’est pas absolument impénétrable à la lumière», 815). Il faut dire qu’on en était à considérer comme de bon augure ce genre de nouvelle : «depuis quelques mois, deux équipages de naufragés n’ont pas été assassinés. On les a ramenés, moyennant rançon, mais après les avoir circoncis et violés» (681). Il estime nécessaire que la France domine cette terre, qui n’est pas encore un pays, et espère que la colonisation remboursera la domination ruineuse. Mais avec l’entretien sur place de plus de 100.000 soldats français dès 1846 (803), sans compter l’administration et les différents investissements publics, on voit déjà se dessiner l’énorme boulet financier que la colonie va représenter pour l’Etat.