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Le souvenir vague mais certain d’avoir aimé jadis Le sabbat, de Maurice Sachs, et sa Chasse à courre, m’a encouragé dernièrement à lire Au temps du boeuf sur le toit, qu’un esthète recommandait sur le net, et qu’une fée bienveillante a eu la gentillesse de m’offrir (dans l’édition des Cahiers Rouges, Grasset). C’est une chronique du Paris nocturne et festif, bourgeois et bohème, des années de l’après-guerre, allant de juillet 1919 à octobre 1929. Le livre bizarrement construit se présente comme un journal irrégulièrement tenu, dans lequel les deux premières années, 1919-1920, occupent à elles seules presque la moitié du volume (avec visiblement un petit cafouillage chronologique au début de la deuxième année, où les dates du 3 et du 4 «décembre 1919», placées entre celles des 1er et 10 janvier 1920, doivent plutôt être celles des 3 et 4 janvier). Après quoi l’auteur, ayant laissé tomber son journal entre temps, passe tout d’un coup, page 118, à l’an 1928. Mais le reste du livre n’est pas seulement consacré aux deux années restantes, 1928-1929, car en compensation l’auteur y copie aussi, sur quatre-vingt pages (153-232) les notes prises par un ami pendant les années manquantes. Le nom de ce proche, Blaise Alias, porterait à croire qu’il n’est autre que Maurice lui-même, mais alors on comprend mal ce qu’apporterait l’artifice de procédure. Sachs évoque dans ce livre sa vie de gosse de riche, ses fêtes et ses bals, ses divertissements et ses fréquentations, jusqu’à la fin où l’on devine que sa vie va devoir changer, sa famille ayant été ruinée par la crise de 29. Je dois avouer que l’ensemble m’a paru assez fade et inconsistant, sauf en quelques points. J’aime bien sa réflexion désabusée sur l’art moderne, dont sans cesse «l’audace» devient «routine» (p 66). J’aime beaucoup la visite à Jean Cocteau (97-98) dont il retient force détails pittoresques, comme ces «cannes rapportées d’Angleterre après, dit la légende locale, qu’on les a vues en songe dans une boutique anglaise où l’on fut les chercher», et l’impression qu’il «n’a rien écrit, qui vaille une demi-heure de sa conversation». Il y a une longue et belle phrase qui s’étend ininterrompue sur deux pages (145-147) dans laquelle une foule de personnages sont esquissés, chacun en quelques traits ou un seul. On sourit à la remarque politique selon laquelle «Il y a un mouvement républicain anticommuniste qu’on appelle le fascisme» (184) ou à la citation d’un slogan commercial amusant : «Grâce au rasoir de sûreté Gillette, une lady décolletée a toujours les dessous de bras blancs et veloutés» (191). Mais au bout du compte, la pêche est maigre.