La troisième et dernière partie ou Livre 3 (Book 3) intitulée «A declaration of preemptive war» (Une déclaration de guerre préventive) s’étend sur 753 pages (766-1518) en 162 chapitres. C’est la plus longue, la plus composite, et par endroits la plus personnelle. Il apparaît dans cette partie comme dans les autres et peut-être plus encore, un contraste entre la volonté d’ordonner, de répartir la matière avec soin dans de multiples chapitres et sous-chapitres, et la confusion des retours et des redites. Certains chapitres sont d’ailleurs signalés comme étant de simples brouillons, ou en chantier. Breivik ouvre cette partie par une curieuse déclaration selon laquelle tout ce qui suit peut ou doit n’être considéré que comme une fiction, une politique-fiction dans laquelle il explore, parfois très en détail, ce qui pourrait advenir si en effet la situation de l’Europe évoluait vers une guerre de civilisation. Il déconseille aux combattants de s’en prendre directement aux musulmans mais recommande de s’attaquer à l’establishment multiculturaliste. Il envisage toutes sortes d’actions terroristes, allant des «simples» explosions jusqu’aux attaques chimiques (ch 3.55) ou nucléaires (ch 3.56), inventorie des cibles potentielles, donne des explications techniques, tout en présentant son camp comme «nous les conservateurs culturels modérés»! (p 1242) Il imagine certaines conjonctures, par exemple l’état de la France en 2069, à la fin de la deuxième phase de la guerre : «Population de 120 millions d’habitants, dont 60 millions de musulmans. L’intégration et l’assimilation de la majorité des musulmans a échoué. Il y a maintenant quatre grandes enclaves musulmanes dans différentes régions. Le pays est en faillite depuis 2060, le taux de chômage est de 30 % (60 % chez les musulmans). Plusieurs milices musulmanes se sont formées, ainsi que des groupes ultra-nationalistes français. (…) Il y a chaque semaine des attaques terroristes contre les civils français et d’autres cibles (…) Plusieurs organisations musulmanes demandent l’autonomie, et le droit d’appliquer la charia…» (p 1290). Il établit une typologie des traîtres («marxistes traditionnels, marxistes culturels, humanistes suicidaires, carriéristes cyniques, capitalistes globalistes», p 804) qu’il répartit en traîtres de catégorie A, B et C, et fixe les châtiments applicables après la victoire, allant jusqu’à la peine de mort avec confiscation des biens (p 930 sq). Il calcule qu’il y a en France 65650 traîtres de catégorie A (p 932). Il prévoit pour la population musulmane un programme draconien d’assimilation (conversion, changement de nom, interdiction de la langue arabe, etc) sous peine d’expulsion (avec toutefois une indemnisation financière, p 809 sq). Entre ses prophéties hyper-réalistes et ses visions délirantes, il réussit à l’occasion quelques traits d’humour noir, ainsi lorsqu’il envisage une «attaque au lance-flammes du barbecue annuel du parti socialiste» (p 943), ou quand il pastiche le folklore des anciens combattants en énumérant les multiples distinctions et récompenses à attribuer aux combattants méritants, dont le titre de «Destructeur distingué du marxisme culturel» (p 1078, j’avoue que cela m’a fait sourire). On remarque à ce propos un aspect néronien de la personnalité de Breivik, cet incendiaire esthète, qui décrit avec complaisance les diverses décorations, médailles, rubans et insignes, dont il montre des exemples tirés de sites spécialisés. Mais avant que la guerre soit finie, il faut d’abord la déclencher. Il ne voit pour cela rien de mieux que «la terreur comme moyen de réveiller les masses» (ch 3.22) sans trop se demander si la terreur n’aura pas à l’inverse l’effet de les épouvanter et de le discréditer. Il compte agir comme chevalier de l’ordre des Templiers, qu’il prétend avoir refondé à Londres en 2002 avec quelques autres personnes, qu’il s’abstient de citer sous prétexte de protéger leur anonymat (ch 3.12). Selon lui l’organisation ressuscitée a pour but de défendre l’Europe chrétienne, reprendre le pouvoir, chasser l’islam, détruire le marxisme culturel et châtier ses crimes (ch 3.12, 3.20). Il s’arrange comme il peut avec l’idée que le genre d’action qu’il prépare n’est pas très catholique. On comprend que lui-même n’a pas vraiment la foi mais se sert plutôt de la religion chrétienne comme d’une sorte d’étendard culturel (ch 3.139). Toutefois il admet étrangement croire aux anges (p 1333). Entre autres détails curieux, il imagine, en cas de survie à son action, et donc de procès, le discours qu’il tiendrait, discours dans lequel, citant des exemples historiques célèbres, il prend la défense de Sitting Bull contre le général Custer (p 1107, 1110). 

Il y a vers la fin du livre deux chapitres singuliers, qui sont les plus personnels et les plus longs, une soixantaine de pages chacun. Tout d’abord le chapitre 3.153, qui se présente comme un entretien avec «un» chevalier justicier de l’ordre du Temple, dont on comprend bientôt que ce n’est nul autre que l’auteur lui-même. Une autre surprise est que malgré le tour réaliste des propos rapportés, par exemple une réponse commençant par «C’est une bonne question...», on devine peu à peu que c’est une fausse interview réalisée en fait par lui seul. La motivation narcissique apparaît quand, après diverses considérations politiques, Breivik se met tout simplement à raconter sa vie et à parler de ses goûts personnels, dans tous les domaines (parmi ses préférences, p 1406-1407, les chemises Lacoste, la bière Budweiser tchèque, le cocktail Red Bull + Absolut). C’est divertissant. L’autre long chapitre personnel (3.154) est le journal qu’il a tenu pendant les mois précédant l’attentat. Pour disposer d’un local où préparer discrètement une bombe, et pour pouvoir se procurer des produits chimiques explosifs, il a l’idée de créer une société agricole, de louer une ferme et de faire semblant de vouloir cultiver des betteraves. Il y a de longs passages techniques assez ennuyeux, et parfois un peu de suspense, quand il décrit les risques auxquels il s’expose en manipulant les produits dangereux, ou quand arrivent des visiteurs inattendus. Je ne sais ce qui est vrai, dans tout ce qu’il raconte. Il y a un épisode douteux où, après avoir repéré sur Google Earth une région isolée en forêt, il s’y rend au prix d’un trajet de plusieurs heures en voiture, pour enterrer à deux mètres de profondeur une valise dans laquelle il a enfermé son armure pare-balles et divers matériels (pourquoi aller si loin? peut-on vraiment creuser la terre avec juste une pelle et sans pioche, comme il dit? p 1420) Il y a un étrange contraste entre la gravité des activités et le ton parfois juvénile enjoué (il ponctue ses propos de «lol» et termine certaines phrases par des signes graphiques dessinant des visages). Sa dernière note est datée à 12:51 le vendredi 22 juillet 2011, le jour même des attentats (la bombe d’Oslo explosera à 15:26).

Le compendium se referme, après des glossaires, sur sept photos en couleurs de Breivik, dont une où il apparaît habillé en franc-maçon, une en uniforme d’officier décoré, une en combinaison chimique, et une en tenue de combat. Narcissisme et goût de la violence, on en revient là.

Je conclurai ici ce reportage sur une oeuvre curieuse, intéressante sans être passionnante, où l'on trouvera quelque matière à méditer si l'on ne se perd dans la masse. Oeuvre d'un possédé, pas sot mais fou à lier.