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Le franc-maçon norvégien Anders Breivik s’est rendu célèbre en perpétrant un double attentat terroriste, le 22 juillet 2011. Il était alors âgé de 32 ans. Militant nationaliste, anti-immigrationniste et surtout anti-musulman, mais par ailleurs anti-nazi et judéophile déclaré, il préparait son coup en solitaire depuis des années. Il aurait pu y laisser la peau, et concevait son action comme un possible sacrifice, une mission suicidaire. L’attentat patiemment préparé fut une réussite à sa façon : beaucoup de victimes (77 morts, et les blessés), beaucoup de bruit. Mais pour quels résultats, à part ça? S’il s’agissait de déclencher un vaste embrasement guerrier, cela n’a fort heureusement pas marché, et il ne s’est pas trouvé grand monde, parmi les nationalistes consternés, pour suivre un tel exemple. L’assaut mené par Breivik est absurde à divers égards. La logique consistant à protéger son peuple en massacrant 77 de ses compatriotes, soit à pratiquer la barbarie pour défendre la civilisation, convainc mal. On observera que la première partie de l’attentat, l’explosion d’une bombe au centre d’Oslo, pouvant tuer aléatoirement quiconque n’avait que le tort de se trouver dans les parages, aurait aussi bien pu atteindre, s’il était venu à passer par là, le polémiste anti-musulman Fjordman, dont Breivik ne se cache pas d’être fan. De même la seconde partie, qui a consisté dans le mitraillage de jeunes travaillistes réunis en congrès sur l’île d’Utoya, et coupables d’être supposés pro-Palestiniens, «donc» pro-musulmans, a-t-elle pu compter parmi les victimes quelque futur Fjordman potentiel, puisque celui-ci avait entrepris sa vie politique en militant dans cette mouvance. Enfin il faut considérer que la cause légitime, de ceux qui s’inquiètent des désastres de l’immigration massive et incontrôlée, et de l’islamisation des sociétés occidentales, ne peut qu’être discréditée par une action aussi indéfendable, dans laquelle je vois surtout à l’oeuvre la combinaison fatale de l’appétit de tuer, toujours heureux de se trouver des prétextes, même les plus discutables, et du narcissisme démesuré de celui qui a besoin de se faire remarquer à tout prix. Un but de Breivik était aussi que son exploit fasse de la publicité à son «compendium» intitulé 2083, l’énorme somme dans laquelle il a compilé toute la documentation et l’argumentation étayant son point de vue, et qu’il a envoyée par e-mail à quelques centaines ou milliers de destinataires dans les heures précédant son passage à l’acte. Malgré mon désaveu total de ses exactions, je ne trouve pas sans intérêt ce long document, dont je possède depuis quelques années une version en pdf, que je n’avais pas encore eu la patience d’explorer. J’ai passé de longues soirées depuis cet hiver à le parcourir, à le lire par endroits, et à en tirer les notes que voici. 

(J’ouvrirai ici une parenthèse pour signaler que pendant ce temps j’ai eu par ailleurs l’occasion de consulter l’article que Richard Millet a consacré à un «Eloge littéraire d’Anders Breivik», texte de dix-huit pages paru en 2012 à la suite d’un autre, donnant son titre au petit volume Langue fantôme (éditeur P-G de Roux) dont je dirai quelques mots. S’il m’est arrivé d’apprécier les écrits de Millet, j’ai du mal à le suivre sur ce sujet. Il déclare et répète qu’il «n’approuve pas les actes commis», mais on voit bien qu’il ne les désapprouve pas vraiment non plus, car il se dit «frappé par leur perfection formelle, donc … par leur dimension littéraire, la perfection, comme le Mal, ayant toujours peu ou prou à voir avec la littérature». Pour ma part, n’étant pas de ceux qui rangent l’assassinat parmi les beaux-arts, je ne sais apprécier la perfection dans le crime, et je ne vois pas ce qu’elle aurait de nécessairement littéraire, il y a là une équivalence qui m’échappe. Par contre Millet fait peu de cas du compendium, dont il juge que «les naïvetés, le caractère composite, la culture Wikipédia, ne sont pas difficiles à souligner, et le rendent indigeste, quoique non dénué d’intérêt par endroits». Je souscris en partie à ces observations, mais je constate qu’en somme leur auteur trouve plus d’attrait aux actes qu’au texte, et que mon point de vue est à l’inverse. Par ailleurs il doute de la «folie» de Breivik (il met au mot des guillemets), moi pas.)