Enfant j’ai vécu avec l’épouvante de la Guerre, avant même de savoir que ce que j’entendais par là était plus précisément celle que l’on appelle la deuxième Guerre mondiale. Je n’y pensais certes pas sans arrêt, simplement ce spectre restait tapi à l’arrière-plan de mon paysage mental. J’étais pourtant né plus de dix ans après qu’elle eut fini, mais en quelque sorte ses échos vibraient encore dans l’air que nous respirions. Peut-être m’effrayait-elle d’autant plus que ce n’était pour moi qu’une horreur confuse, obscure, dont j’ignorais à peu près tout. Dans ma famille de plébéiens on ne m’en parlait pas, me semble-t-il, mais les remarques laconiques des adultes entre eux suggéraient assez qu’il s’était passé alors quelque chose de terrible. La catastrophe s’est présentée à mes yeux sous une forme plus concrète lorsque mes parents ont eu l’idée de nous faire visiter Oradour sur Glane. J’en ai presque tout oublié mais l’impression de cauchemar est restée. Un des seuls souvenirs que j’en garde est celui d’une vieille machine à coudre noire, posée me semble-t-il sur un bout de mur, au bord d’une rue. Cette image m’a hanté. Entre autres significations, je pense qu’elle confirmait dans mon esprit que cette tragédie était décidément liée aux générations passées, avec lesquelles je n’avais rien à voir. Du moins essayais-je de me rassurer, en me persuadant que j’appartenais à un âge radicalement nouveau, où de telles horreurs ne pouvaient plus avoir lieu. Plus tard dans ma jeunesse une autre mélancolie historique m’a angoissé, relativisant la précédente, au temps de la Guerre froide. A ce moment pourtant j’ignorais tout des atrocités du communisme, et ne m’en souciais pas. Ce qui m’inquiétait, c’était la perspective vraisemblable que l’affrontement Est-Ouest se résolve par quelque gigantesque cataclysme, qui nous retomberait dessus, si loin de nous qu’il éclate. Je ne sais si les jeunes gens d’aujourd’hui imaginent le poids dont cette menace pesait dans la conjoncture. On aurait alors jugé bien optimiste celui qui aurait assuré que la fin de l’ère soviétique ressemblerait plus à l’écroulement d’un château de cartes, qu’à l’explosion d’une poudrière. Tant mieux, si cela s’est produit sans trop de soubresauts. J’ai bien eu le temps, depuis lors, de me désabuser, pour en venir à considérer qu’il n’y a pas d’horreurs dont on puisse être assuré que l’on ne reverra «plus jamais ça». Sans compter que le cours de l’Histoire en produit régulièrement des modèles inédits, dont on n’avait pas encore idée. Mais j’ai eu beau en voir un assortiment, la peur enfantine de la deuxième Guerre est restée imprimée dans mon esprit plus que toute autre. Le souvenir de ces impressions est maintenant lointain, flou et incertain. J’ai voulu essayer de le fixer, peut-être en vain. Eh bien, j’étais parti pour dire autre chose et finalement j’ai parlé de ça.