Ainsi donc, à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, le candidat d’extrême gauche Mélenchon, qui faisait une belle course et se voyait déjà en haut de l’affiche, est éliminé en plein vol, mais de peu. Les deux partis de la droite et de la gauche bourgeoises sont eux aussi écartés, et menacent ruine. Fort heureusement pour eux ils sont si proches et si ressemblants, qu’ils trouvent là encore l’occasion de se jeter dans les bras l’un de l’autre, pour soutenir l’un des deux finalistes, le centriste Macron, candidat des banquiers sans frontières et de la médiaterie unanime, qui se trouve en position avantageuse. L’arrivée de sa concurrente FN en finale nous vaut un entre-deux-tours comparable à celui de 2002, avec un degré d’affolement certes moindre, mais tout de même une belle dose d’hystérie. De toutes parts s’élèvent des voix appelant à l’union générale des blancs bonnets et des bonnets blancs pour «faire barrage au FN» (dont celles des présidents d’université, montrant là un sens du devoir de réserve assez relâché). On présente communément la diabolique Marine comme la réincarnation simultanée de Hitler et de Pétain, ce qui n’est pas rien. J’ai du mal à y croire. Autant je comprends que l’on se méfie de ce parti, ou d’ailleurs de tout autre, autant je trouve ce genre de calomnie abusive et peu convaincante. J’ai beau chercher, je ne vois nulle part les troupes paramilitaires du FN défiler au pas de l’oie, ni commettre le centième des violences publiques, dont les «jeunes» de banlieue et les sectes gauchistes se rendent coupables tous les quatre matins, le plus souvent impunément. Je partage plutôt le point de vue qu’avait exprimé il y a quelques années Lionel Jospin, avouant que cette assimilation du FN au fascisme était pure foutaise. Mais il continue de régner dans l’idéologie française une croyance selon laquelle la république ne peut être menacée que par cette mouvance, cependant que l’extrême gauche bénéficie d’un traitement beaucoup plus indulgent. Ainsi Mélenchon peut-il tranquillement faire allégeance à la dictature marxiste cubaine, ou tenir un propos ouvertement raciste comme «Je ne peux pas survivre quand il y a que des blonds aux yeux bleus, c’est au-delà de mes forces», sans que cela suscite un scandale particulier. On devrait pourtant constater que le communisme, en cent ans de travaux pratiques, n’a jamais réussi à accoucher d’autre chose que de tyrannies infectes, au moins aussi atroces que les divers fascismes, et hélas plus durables. Ou que la très justement honnie Collaboration a largement été un mouvement de gauche (les deux principaux partis collabos furent créés par le socialiste Marcel Déat et le communiste Jacques Doriot, René Bousquet était un radical-socialiste comme Maurice Papon…). Je crois donc que nous aurions des controverses plus profitables, si certains commençaient par «faire barrage» à leurs préjugés, mais enfin… La politique me saoule, tiens, parlons d’autre chose.

Des joies du tram, par exemple, sujet inépuisable. Pour échapper à l’angoisse du ticket en carton, que régulièrement le composteur avale sans vous le rendre, vous achetez une carte magnétique en plastique, plus commode, je passe les détails. Et dès lors, de temps en temps, après une journée de boulot, alors que vous êtes levé depuis tôt le matin, vous vous arrêtez le soir pour faire recharger votre carte moderne à la boutique des Quinconces, où d’abord vous devez naturellement faire la queue, debout. La dernière fois, 22 minutes, montre en main. En voyageant, j’ai remarqué qu’il y a dans toutes les rames une inscription murale indiquant que leur contenance maximale est de 70 places assises et 230 places debout. Ainsi donc il est prévu qu’aux heures de pointe, et à vrai dire la plupart du temps, le confort très relatif de la station assise ne soit qu’un privilège accordé à moins d’un usager sur quatre. Je ne me ferai jamais à cette bétaillère.

Un rare avantage de ma condition actuelle est qu’en rentrant chez moi je peux flâner un moment dans la foire des antiquaires, installée pour quinze jours aux Quinconces. C’est un délassement bienvenu. Comme les brocanteurs ne sont pas seuls à occuper la place, car il y a de part et d’autre une rangée de charcutiers et une de jardiniers, les organisateurs ont adopté pour slogan cette belle trilogie : «Antiquités, Jambons, Horticulteurs».

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J’ai lu avec intérêt le petit livre peu littéraire mais très prenant de Carlos Ruiz-Garcia, Lettre à un ami (Pleine Page, 2009). C’est la publication posthume d’un mémoire dans lequel cet ouvrier espagnol raconte ce que fut sa vie mouvementée durant la guerre. Il dit avoir écrit son témoignage  de mémoire, sans vérifier les détails, et l’ayant moi-même lu sans prendre de notes, j’en rapporterai ici les grandes lignes comme je m’en souviens. Né en 1920 en Catalogne, il s’engagea dans l’armée républicaine lors de la guerre civile et participa à quelques combats, puis à la retraite vers le Roussillon. Il connut en 1939 la vie pénible des camps de réfugiés, un premier très sommaire, fait de tentes sans sol, où les exilés couchaient à même le sable et souffraient en permanence de diarrhée, puis un second moins austère, avec des baraques en bois. Lorsque la deuxième guerre mondiale éclata en France, il fut expédié dans le Nord du pays, puis avec quelques compatriotes participa à une débâcle buissonnière, revenant vers le Sud par de petites routes secondaires, jusque dans le Limousin où il séjourna quelque temps, participant aux travaux agricoles. Il fut ensuite envoyé à Lyon, et de là en Dordogne, à Montpon, puis en Gironde, au camp de Saint-Médard en Jalles, où il passa la fin de la guerre, forcé de se rendre chaque jour à Bordeaux pour travailler à la construction de la base sous-marine, dans un quartier nord de la ville. L’auteur ne cache pas l’orientation communiste qui était la sienne et à laquelle il resta fidèle. Je suis toujours un peu perplexe à l’égard de ces militants qui ont combattu la dictature franquiste au nom d’un idéal dont le modèle n’était guère plus brillant, mais cela importe peu en l’occurrence, car justement un intérêt de ce récit factuel est que l’auteur n’étale guère ses idées, mais livre une quantité d’anecdotes, comme j’aime en lire. Il y en a une frappante dans les premiers moments, quand il est encore en Espagne, et chaparde une poule dans une ferme (p 12). «Je lui jetai la capote dessus et lui tordis le cou avec tant de nervosité pour qu’elle ne me dénonce pas, que la tête me resta dans la main. On ne put la manger car, pour la griller derrière un monticule, on tenta d’allumer du feu (…) mais la maigre fumée nous signala à l’artillerie qui nous délogea de là rapidement.» Un trait qui me plaît chez le narrateur est qu’il n’est pas du genre à se vanter, c’est plutôt un anti-héros assumé. Il fait sur la fin, au moment de la Libération, une réflexion significative à propos d’un de ses compatriotes, «un héros, disait-on alors, mais plutôt un insensé», qui se fait tuer bêtement lors d’une action trop risquée (p 109). Au même endroit il déplore des exactions commises : «Les grands responsables de la collaboration avec l’occupant avaient fui et il ne restait ici que quelques minables sur lesquels assouvir des instincts pervers ou une vengeance personnelle, comme à l’entrée des troupes de Franco dans les villes d’Espagne.» Il a le regard dépassionné d’un juste, qui distingue des hommes bons et des mauvais, chez les Français comme chez les Allemands. Le texte original a été co-traduit par l’auteur et par son fils José, et brièvement présenté par ce dernier, qui fut de mes amis quand j’avais vingt ans, et que j’ai perdu de vue depuis. Je crois me souvenir qu’il m’avait raconté que son père passait sa vie à ne lire qu’un seul livre, Don Quichotte, le reprenant au début quand il arrivait à la fin. Lui n’avait peut-être pas le métier de Cervantes, mais j’ai mieux aimé son style simple que celui de beaucoup de professionnels.

Le bruit d’une tornade s’approchait confusément, puis il s’avéra que ce n’était que celui d’une balayeuse.

Mes néomots de ces derniers temps : fachochotte, gauchochotte, campustule, sortune.