La gare

Il y a de cela déjà quelques années, une méditation documentaire m’avait amené à examiner la question des rapports physiques, si je peux dire, entre Adolf Hitler et Bordeaux. En vérité le thème est bien mince, car il semble que le chancelier ne soit jamais venu dans cette ville que de passage, à l’aller puis au retour du voyage en train qui le conduisit à Hendaye, le lundi 23 octobre 1940, pour s’y entretenir avec le général Franco de la possibilité que l’Espagne entre en guerre aux côtés des forces de l’Axe. Les deux chefs d’Etat se sont rencontrés en présence de leurs ministres des Affaires étrangères respectifs, Joachim von Ribbentrop et Ramón Serrano Suñer. Hitler s’était arrêté la veille, le dimanche 22, pour rencontrer Pierre Laval à Montoire sur le Loir, dans le Loir et Cher, et devait y faire halte de nouveau en revenant le mardi 24, cette fois-ci pour discuter avec le maréchal Pétain en personne. Les entrevues de Montoire et de Hendaye ont ensuite revêtu une valeur emblématique, même s’il paraît que sur le moment, il s’est surtout agi de dialogues de sourds, et elles sont largement décrites et commentées dans l’historiographie. Il n’en va pas de même des deux passages à Bordeaux, qui restent dans l’obscurité. Il est vrai qu’Adolf n’avait rien de spécial à y faire, n’y a peut-être rien fait, et pas même mis pied à terre, si seulement le convoi s’y est arrêté. Les quelques documents que j’ai pu consulter ne précisent d’ailleurs pas si le passage à l’aller eut lieu le dimanche soir ou le lundi matin, comme il est plausible, le train étant arrivé à Hendaye le lundi à 15 h 30. Quant au voyage de retour par Bordeaux, il n’a pu avoir lieu que le mardi matin, s’il est vrai que Franco fut en retard au rendez-vous et que l’entretien dura neuf heures. A l’époque où je m’interrogeais sur cette question, j’avais demandé l’avis d’un historien de ma connaissance qui, sans être spécialiste de la période, avait tout de même pu me procurer quelques informations. Selon lui le maréchal Wilhelm Keitel, dans ses Souvenirs, indiquait que les Allemands ne s’étaient pas arrêtés à l'aller, et ne parlait pas du retour («mais je doute qu'au retour, H ait été d'humeur à faire du tourisme», ajoutait plaisamment mon informateur). Toujours selon lui, le journaliste Wythe Williams a rapporté (mais où?) qu’il y aurait eu un arrêt à Bordeaux pour faire le plein de carburant («refueling»). Je me demandais si la presse d’alors avait signalé cet épisode : avait-il fait les gros titres, le chancelier en avait-il profité pour rencontrer les autorités locales, y avait-il eu des mesures de sécurité pour interdire l’accès du public à la gare? J’aurais voulu consulter à ce propos le quotidien local La Petite Gironde, ancêtre de Sud Ouest, mais il ne faisait pas et ne fait toujours pas partie de la documentation numérisée disponible en ligne. Une solution était d’aller consulter la collection conservée aux Archives départementales de la Gironde, à Bordeaux, mais mon emploi du temps ne me permettait guère une telle expédition, surtout pour une question si peu importante. Profitant de ce que je suis redevenu bordelais à temps partiel, j’ai pu satisfaire enfin ma curiosité en me rendant vendredi dernier auxdites Archives, où j’ai eu accès à un microfilm reproduisant l’intégralité du journal pour le mois d’octobre 1940. Mais à vrai dire, il n’y avait pas grand chose à voir. C’était en effet un petit canard que cette Petite Gironde, à peine quatre pages quotidiennes les jours de semaine. J’ai feuilleté les éditions de la huitaine de jours encadrant l’épisode. On y évoque çà et là «l’ex-général de Gaulle» et les bombardements sur l’Angleterre, mais on n’y dit strictement rien du voyage en train, qui était probablement une opération secrète. Curieusement, on signale dans les éditions du 22 et du 23 des rencontres non datées de von Ribbentrop avec le Duce, qui ont pu avoir lieu peu avant, et il y a le jeudi 26 à la une un bizarre entrefilet daté de Berlin, selon lequel «Le chancelier Hitler a reçu M. Serrano Suner (…) On apprend de source autorisée que M. Serrano Suner a été reçu mercredi par le Führer à la nouvelle chancellerie. L’entretien a duré environ une heure.» La «source autorisée» n’est pas très limpide. Ah, tant pis. J’ai vu dans ces journaux que l’on passait alors en feuilleton Le fuseau d’or, d’un certain Jean Rameau, écrivain landais dont j’apprends ainsi l’existence, c’est au moins ça.