Sur-la-piste-rouge-Indiens-de-Guyane-3-4

En complément à mon édition du deuxième des six voyages de Jean Mocquet (son voyage de 1604 en Guyane et aux Caraïbes), j’apporterai ici quelques considérations supplémentaires sur l’auteur et la réception de son oeuvre.

Selon le Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, d’Albert Dauzat, le patronyme Mocquet aurait le sens de «moqueur». Mais en parcourant les rares commentaires que son oeuvre a suscités, on retire au contraire l’impression que cet homme a souvent été le moqué, celui que l’on ne prend pas très au sérieux.

En 1913, dans L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle, Gilbert Chinard consacre six pages (24-29) à Jean Mocquet. Il estime qu’il n’y a pas chez lui de «conclusions morales» (son récit est en effet très factuel) mais «des notations pleines de sincérité, des impressions (…) des gasconnades naïves et des contes à dormir debout». Au chapitre des contes, je vois surtout le passage consacré à ce qu’il croit savoir des Amazones (p 102-103 (Je cite les pages de l’édition originale de 1617, qui sont également indiquées dans mon édition)). Le terme de gasconnade me paraît excessif et méprisant : Mocquet n’a guère le tempérament d’un fanfaron, c’est un personnage certes dynamique mais qui avoue volontiers ses échecs (on en trouvera plusieurs exemples dans ce deuxième voyage, et plus encore dans le sixième, le voyage raté qui tourne court en Espagne). Cependant Chinard aime bien Mocquet, même s’il le juge avec condescendance : son «oeuvre (est) tout à fait savoureuse et, si les historiens peuvent parfois lui reprocher trop de fantaisie, nous ne nous en plaindrons pas».

En 1958, dans le second volume de sa Bibliographia brasiliana, Rubens Borba de Moraes juge abruptement du livre de Mocquet («it is not a serious work») mais reconnaît à l’auteur quelque talent de conteur («he keeps the reader entertained»). Moraes commet une erreur, que l’on retrouvera sous d’autres plumes, en affirmant que le voyage sud-américain de Mocquet est une «exploration to the coast of Maranhão and the Guianas». Cela n’est vrai que pour ce qui est de la Guyane. En effet, s’il est possible, quoique incertain, que le navire ait approché le continent au niveau du delta de l’Amazone (le rivage restant hors de vue, p 77-78), et s’il est probable qu’il a d’abord touché la côte en quelque point de l’actuel territoire de l’Amapá, qui s’étend de l’Amazone à la Guyane (p 80), les deux lieux de séjour attestés correspondent assurément à ce qui est aujourd’hui la Guyane française : d’abord le «pays de Yapoco» (soit l’embouchure de l’Oyapock, fleuve séparant maintenant la Guyane du Brésil), ensuite la «rivière de Cayenne». Mais tout cela n’a rien à voir avec le Maranhão, qui se trouve aussi loin au sud-est de l’embouchure de l’Amazone, que la Guyane au nord-ouest : plus de mille kilomètres séparent l’Oyapock de l’île côtière où se situe São Luís do Maranhão. Pourquoi dès lors parler du Maranhão? Parce que Mocquet lui-même y fait allusion plusieurs fois. Mais il ne doit pas y avoir de confusion : Mocquet ne prétend nullement être allé au «Maragnan», où il n’a en effet jamais mis les pieds. Simplement il en parle parce qu’au moment où il écrit son livre, vers 1615-1616, il sait que le même seigneur de La Ravardière, avec qui il a fait le voyage de 1604, a repéré plus tard, en 1609, la baie de Maragnan, où il a installé en 1612 la colonie de la «France équinoxiale».

La réédition en 1996, par Michel Chandeigne, du quatrième voyage de Jean Mocquet (le Voyage à Mozambique et Goa) est accompagnée d’une longue préface de Dejanirah Couto, dont quelques pages sont consacrées au voyage sud-américain (pages 9-12, et notes p 189-193). Madame Couto y commet la même erreur que Moraes, en désignant plusieurs fois l’expédition de 1604 comme un «voyage au Maragnan». Par ailleurs, elle estime que l’on peut voir dans le récit de Mocquet une «référence» à l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, de Jean de Léry, du fait qu’il y aurait «des péripéties que l’on retrouve dans les deux textes», et dont elle donne «deux exemples». Le premier est l’épisode d’une nuit inquiétante passée chez des Indiens anthropophages (chapitre XVIII de Léry, et p 118-119 de Mocquet). Le second concerne le voyage de retour, au cours duquel, à court de vivres, les voyageurs affamés ont la tentation de l’anthropophagie (chapitre XXII de Léry, p 152 de Mocquet). Le mot de plagiat n’est pas prononcé, mais tel est bien le lourd soupçon que ces conjectures font planer sur l’auteur. De deux choses l’une : soit il a réellement vécu ce qu’il raconte, et son récit n’est aucunement la copie d’un récit antérieur, soit il ne l’a pas vécu, et il invente ces épisodes en contrefaisant Léry, ce qui est grave. Qu’en est-il? A vrai dire, s’il est tout à fait plausible que Mocquet ait lu le livre de Léry, paru en 1578 et réédité cinq fois entre cette date et 1611, rien ne prouve non plus qu’il en ait pris connaissance. Quant aux «deux exemples» cités, dont on suppose que ce sont les plus probants parmi d’autres (qui ne sont pas précisés), ils ne sont pas pleinement convaincants. L’emprunt n’est certes pas impossible, mais il n’est pas non plus avéré. N’est-ce pas que les voyageurs ont tout simplement vécu des expériences similaires, ce qui n’aurait d’ailleurs rien d’extraordinaire? Il n’y a en tout cas aucun emprunt textuel direct, et du reste les deux épisodes en question n’ont pas les mêmes proportions chez les deux auteurs : ils occupent plusieurs pages chez Léry, qui ne sait pas faire court, à peine quelques lignes chez Mocquet, toujours bref. Notons enfin, pour être exact, que les textes ne disent pas tout à fait ce que madame Couto croit y avoir lu. D’une part, ni Léry ni Mocquet ne déclare, au lendemain de leur nuit troublante, réaliser qu’ils avaient été victimes de «cauchemars» (p 192) : ils se sont bel et bien laissés impressionner par un environnement qui n’avait rien de rassurant. D’autre part, les trois jeunes Indiens qui partent en Europe avec Mocquet ne sont nullement «entassés dans la cale» (p 12 & 192), comme des esclaves qu’ils n’étaient pas : tout indique au contraire qu’ils circulaient librement sur le bateau (voir par exemple p 94).

En 2011 a paru le savant ouvrage de Grégoire Holtz, L’ombre de l’auteur : Pierre Bergeron et l’écriture du voyage au soir de la Renaissance, où l’on étudie en détail les activités de cet homme de lettres, poète, amateur de voyages et de récits de voyage, historien de la colonisation des Canaries. De par ses relations, Bergeron aurait joué un rôle d’intermédiaire entre des écrivains voyageurs et des imprimeurs-éditeurs, et en outre il aurait servi de nègre littéraire à certains auteurs, dont Pyrard de Laval et Jean Mocquet. Holtz consacre en particulier à Mocquet vingt pages (277-296) de son chapitre VIII. Comme ses prédécesseurs, il fait du deuxième récit un voyage au Maragnan (il affirme même que Mocquet «remonte le Maragnan», p 282, comme s’il s’agissait d’un fleuve). L’étude soulève l’intéressante question de savoir quel rôle a joué exactement Bergeron dans l’élaboration du texte publié par l’apothicaire, auquel est reconnue la qualité de «voyageur infatigablement curieux» (283) : s’agit-il d’une simple révision, d’une mise en forme du matériau produit par Mocquet, ou bien d’une intervention plus substantielle? Tout en admettant que l’on ne peut en juger assurément, puisque l’«état premier du texte … ne nous est pas parvenu» (284), Holtz est persuadé que Bergeron s’est livré à une «importante manipulation textuelle» (288), en s’amusant à y introduire de multiples emprunts à divers auteurs («le corpus des relations du XVIe siècle y affleure», 283). S’engouffrant dans la brèche ouverte par Dejanirah Couto, Holtz tient pour certain que les emprunts les «plus flagrants» sont les deux épisodes déjà mentionnés, de la nuit inquiétante et de la tentation anthropophage. Mais alors qu’elle n’y voyait prudemment qu’une «référence», il n’hésite pas à parler de «plagiat» (p 282, 292, 293). L’accusation est grave, d’autant qu’elle n’est fondée que sur de vagues analogies, dont rien ne prouve qu’elles relèvent du démarquage. Monsieur Holtz mentionne en outre trois «autres allusions possibles», du fait que Mocquet comme Léry signale que les Indiens brésiliens rôtissent des lézards (soit des iguanes), qu’il y a dans leur pays des huîtres perlières, et qu’ils dorment dans des hamacs (292). Mais ces trois nouveaux éléments sont encore moins convaincants que les deux précédents : à ce compte-là, il faudrait tenir pour plagiat toute mention d’un aspect de la réalité qui aurait déjà été observé dans une relation antérieure. Curieusement, l’exégète invalide sa thèse du plagiat en insistant sur la célébrité du livre de Léry, «véritable succès de librairie» (293) : car plus un texte est connu, plus on s’expose à être découvert, si l’on se hasarde à le piller. Pour ma part, si ces accusations de plagiat ne me semblent pas prouvées, l’hypothèse d’interventions cavalières de Bergeron dans le texte de Mocquet me paraît intéressante. Elle permettrait d’expliquer certaines bizarreries, comme les soudains accès d’érudition, qui semblent plaqués : ainsi quand le narrateur tout à coup se met à égrener, avec d’ailleurs une exactitude très relative, toute une série de noms de villes du Mexique (p 96) ou de découvreurs de l’Amérique (p 104).

L’intervention possible mais indéterminée d’une seconde plume dans l’élaboration du récit de Jean Mocquet, jette un voile de mystère sur les mérites littéraires d’un texte assez joliment tourné, mais dont on ne sait à qui au juste attribuer le charme. A certains détails, je gagerais pourtant qu’il doit beaucoup à son auteur en titre. Par exemple, la structure narrative : le récit suit globalement un fil chronologique, commençant au départ du voyage et finissant au retour, mais se disperse en digressions, qui obligent le narrateur à commencer plusieurs paragraphes par des «Pour en revenir à…», et qui semblent caractéristiques de souvenirs rédigés à bâtons rompus. Autre exemple, certaines formules, comme l’emploi judicieux du mot «halle» pour désigner les grandes habitations collectives des Indiens, ne peuvent venir que sous la plume de celui qui a réellement eu sous les yeux ce dont il parle. 

Comment juger du contenu du récit de Mocquet? «Le secret d’ennuyer, c’est de vouloir tout dire», estimait Voltaire, et sans doute, si l’on n’a pas le temps de s’ennuyer en lisant notre voyageur, ce n’est pas seulement parce que l’on ressent dans son discours tout l’entrain d’une personnalité alerte, mais aussi parce qu’il a un don de concision. Il en faut, pour narrer en soixante pages un voyage de six mois. L’inconvénient de cette brièveté, c’est qu’il manque des informations. Par exemple, Mocquet ne dit rien des circonstances dans lesquelles le voyage a été préparé, et néglige même de donner le nom du bateau à bord duquel il est parti. Il n’a pas le genre métaphysique, ni encyclopédique : chez lui, point de longues dissertations philosophiques ou religieuses sur l’anthropophagie, le paganisme ou la polygamie des Indiens, peu de descriptions de leurs moeurs et coutumes. Pour lui les Indiens sont moins des types sociologiques ou anthropologiques, que des individus avec lesquels il a des relations bonnes ou mauvaises, tout comme avec ses compagnons européens. Sa contribution documentaire la plus précieuse est peut-être la douzaine de mots qu’il rapporte du vocabulaire des Caribes (p 133, et ailleurs), d’autant plus que jusqu’alors, les relations des voyageurs ayant fréquenté cette partie du monde ne se référaient qu’au parler d’indigènes de langue tupi. On remarquera aussi son évocation d’un sujet peu souvent abordé, celui du destin personnel des rares Indiens venus vivre au moins quelque temps en France, en l’occurrence les tribulations du jeune Yapoco (p 98-100). Je ne saurais reprocher à Mocquet son goût de l’anecdote, qui peut sembler superficiel. Ce que ses souvenirs donnent à voir, comme les Historiettes de Tallemant, c’est la vie même de l’époque.