Unknown

Bizarrement cette image des vignots tournoyant dans les vagues m’a poursuivi pendant des jours, et me revenait sans cesse à l’esprit. Elle figure si bien à mes yeux notre propre sort, à nous autres qui certes vivons hors de l’eau, mais ne sommes pas moins ballottés par les flots du destin. Peut-être aussi que ma mélancolie habituelle était aggravée ces derniers temps, du fait que j’avais rendez-vous hier matin pour me faire arracher une dent. La trouille incline à la philosophie. Finalement la chimie du Xanax m’a permis d’affronter et de traverser cette épreuve avec une sérénité dont je ne me croyais pas capable. Mais c’était là une petite affaire, en vérité. En ressortant de chez la jeune praticienne, je me sentais de bonne humeur, sans doute sous l’effet conjugué de l’anesthésie et du soulagement, et j’avais envie de ne rien foutre. Comme nul ne m’attendait, je fus marcher un moment sur le bord de mer, au vieux port. Il pleuvait un peu mais j’étais si bien aise, que cela ne me dérangeait nullement. Je trouvai une de ces boîtes à livres, où l’on peut se servir. Quelqu’un de mauvais goût avait bourré celle-ci de petits romans de chez Harlequin, mais parmi eux j’eus l’aubaine de découvrir la volumineuse biographie de Montaigne, écrite par une certaine Madeleine Lazard (1992). En l’ouvrant, un peu plus tard, je fus directement au chapitre sur le voyage en Italie, où l’on s’avoue comme moi ignorant de l’identité du secrétaire, qui a écrit la première moitié du récit, et des raisons de son congé. Puis je fus me balader un moment dans un supermarché, qui est toujours pour moi un milieu féérique.