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A La Croix, week-end riche en non-événements.
La transition climatique est rude. Arrivant du Bordelais en polo, j’ai trouvé ici une température à pull et à casquette. Il faisait 16 dans la maison, j’ai tout de suite affoué. C’est l’automne, pardi.
Décidément peu de fruits cette année. J’ai tout juste ramassé une demi-dizaine de pommes mangeables, et autant de noix.
Les branches de figuier dépassant de chez mes voisins anglais donnent essentiellement des figues pas encore mûres, et d’autres déjà pourries, tombées par terre. Ils sont absents, et du coup la chatte Minnie, soumise à l’économie de guerre, a les crocs qui rayent le plancher. She’s got the fangs scratching the floor. J’assure l’intendance.
J’ai reçu un choc en trouvant dans le courrier, pour la première fois, un prospectus de la commune m’invitant : au Repas Annuel du Troisième Age. Voilà ce que c’est que d’arriver à soixante ans. La date du repas est passée, c’était la semaine dernière, mais je n’y serais pas allé, je trouve ça déprimant. Et au désagrément de se voir ainsi rappeler qu’on ne rajeunit pas, s’ajoute l’impression de fliquage. Pourquoi et comment le conseil municipal sait-il si bien mon âge?
Comme j’avais besoin de timbres à 70 centimes, j’ai voulu racheter de ces belles images de coqs, que j’avais trouvées il y a quelques mois. Mais c’est fini, il n’y en a plus. Le guichetier m’a montré les deux séries en vente actuellement, des horreurs plus dans l’esthétique habituelle de la Poste. «Celles-là, elles sont pas mal…» Euh, eh bien, merci, mais je vais plutôt me contenter des petites vignettes normales à l’effigie de la République.
Au marché, un type charriait l’écailler en lui disant que ses moules n’étaient pas écrabées. Le marchand protestait, qu’on ne trouverait pas trois crabes sur cent moules. Pour ma part, je ne vois pas de problème à ce qu’il y ait des «chancs» : si on fait attention, au lieu de bouffer comme un goinfre, on peut très bien repérer les crabes et les mettre à part. Je suis intervenu pour dire que j’aimais bien les donner à la chatte, que ça lui fait des petits fruits de mer, mais ces messieurs m’ont regardé avec des yeux de merlan frit.
A la caisse du Leclerc de Saint-Jean, j’avais devant moi un jeune homme qui transportait une seule marchandise dans son caddie : un énorme bidon de pétrole à chauffage. Au moment de payer, panique, il n’avait pas assez. Il pensait avoir perdu un billet de dix euros et il est allé voir autour des caisses voisines s’il ne traînait pas par terre. Il avait l’air sincère et me faisait pitié. J’ai demandé combien il lui manquait. 1 euro 90, la belle affaire. J’ai donné la somme à la caissière mais le type était très gêné, il voulait absolument me rembourser. Je lui ai dit que ce n’était rien, qu’il ne se tracasse pas. Mais pendant que je passais moi-même à la caisse, il restait là et téléphonait à sa mère, qui l’attendait dans une voiture sur le parking. Il m’a suivi tout éperdu jusqu’à la sortie du magasin, et là j’ai pris congé plus fermement, en l’assurant qu’il ne me devait rien, puis je suis allé charger mes courses dans ma voiture et je suis parti. Mais je n’étais pas sorti du parking, qu’il m’avait rattrapé, et frappait à la vitre pour me tendre une poignée de monnaie, toute en piécettes de 5 et 10 centimes. Je l’ai prise et je l’ai remercié. Durant cet incident j’ai tout de suite senti que j’avais l’impression de racheter en partie la honte que j’ai toujours eue d’une fois où je me trouvais aux Halles Lagrue, quand j’habitais Bordeaux. A deux ou trois caisses de celle où je passais, j’ai compris qu’un homme, un Arabe me semble-t-il, n’avait pas assez pour payer un paquet de couches pour bébé, et j’aurais voulu le secourir, mais par gêne je me suis abstenu, personne d’autre n’est intervenu, et le gars est parti les mains vides. Je m’en suis toujours voulu, de ce ratage. C’est ce que j’aurais dû expliquer au jeune homme : ne t’en fais pas, petit, je te dois cet argent, tu me permets de m’arranger avec mes chimères, vois-tu, cela n’a pas de prix.