Novembre 2014 010

N’étant pas particulièrement fan d’art monumental, je ne me suis pas déplacé, en 2003, pour aller voir les onze oeuvres énormes du sculpteur catalan Jaume Plensa, qui furent installées dans Bordeaux de juin à octobre cette année-là. Je ne me souviens pas d’en avoir aperçu d’autre que la seule qui resta ensuite sur place, et que j’aime bien. Il s’agit d’une grande tête féminine en fonte, haute de sept mètres, aux yeux fermés, aux traits vaguement négroïdes ou exoticoïdes, et couleur de rouille. Elle trône joliment près du Grand Théâtre, à la jonction des cours de l’Intendance et du Chapeau Rouge, et s’intitule Sanna, ce qui semble être une abréviation du prénom Susanna. En me renseignant sur l’auteur, je n’ai pas trouvé beaucoup d’oeuvres de lui qui soient à mon goût, et aucune qui me plaise comme celle-ci. Une souscription publique fut lancée à l’époque pour conserver sur place la sculpture, d’une valeur estimée à 4 ou 500 000 euros, mais n’a pas recueilli assez de fonds, après quoi un mécène anonyme aurait avancé en 2014 une somme suffisante pour l’acquérir, et elle devrait rester encore quelques années là où elle est. J’ai entendu de nouveau parler de Jaume Plensa à l’automne dernier en lisant des articles américains à propos d’une statue de lui intitulée Spillover II («Débordement II») installée depuis 2010 au bord du lac Michigan, à Shorewood, localité voisine de Milwaukee, dans le Wisconsin. Elle représente un homme accroupi dont le corps transparent est figuré par un assemblage de lettres de l’alphabet en acier, disposées aléatoirement, et soudées entre elles. Vers le début de novembre 2015, un blogueur et photographe juif du New Jersey, Matt Sweetwood, venu voir sa fille à Milwaukee, visita les environs, où il eut l’occasion de photographier et d’examiner ladite statue. C’est alors qu’il crut distinguer que certaines des lettres n’étaient pas placées au hasard mais formaient des inscriptions «antisémites» : il y a en effet quelque part dans ce corps trois lettres mal alignées qui peuvent former le mot JEW, et autour d’autres encore moins bien alignées dans lesquelles il faudrait lire les énoncés FRY BAD JEW (frire un mauvais juif), DEAD JEW (juif mort) et CHEAP JEW (juif bon marché). Il rapporta ses observations dans son blog, publiant des photos, dont certaines avec les lettres en question colorées artificiellement pour mieux faire ressortir les propos supposés, et exigeant de la commune qu’elle retire la sculpture aux phrases «haineuses». Au passage le blogueur traitait Plensa de lâche (coward) et un de ses lecteurs jugera que le sculpteur est un «antisémite dégénéré». Ces accusations déclenchèrent un scandale. Embarrassés, l’artiste et ses représentants dénoncèrent une interprétation abusive, mais s’empressèrent de retirer la sculpture pour en modifier le lettrage, à leurs frais. Elle fut réinstallée en janvier 2016. Les reproches de Sweetwood me laissent perplexe. D’abord, sa vision des phrases me semble tirée par les cheveux, surtout dans une langue à tendance monosyllabique, où l’on a vite fait de former un mot avec trois lettres mal ajustées. Mais comme ont observé certains, les hallucinés peuvent aussi bien distinguer une apparition de la Vierge Marie dans une tranche de pain grillé. Le caractère peu évident des insinuations se trouve confirmé du fait que la statue était déjà sous les yeux du public depuis cinq ans, sans que nul jusqu’alors ne se soit avisé du prétendu problème. Enfin il serait extravagant que Plensa, dont on pense ce qu’on veut, mais dont toute l’oeuvre se nourrit des thèmes de l’humanisme, de l’universalisme et de la diversité, ait attendu d’être dans la cinquantaine bien engagée pour manifester soudain un antisémitisme que nul n’avait encore remarqué. J’ai l’impression que le haineux des deux n’est pas ce pauvre Jaume mais le triste Matt, haineux et délirant, et que sa crise d’hystérie n’a guère fait progresser la concorde parmi les hommes. Il devrait s'excuser.