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Durant l’hiver 1501-1502, un couple princier, l’archiduc Philippe de Habsbourg (qui devait par la suite régner brièvement sur la Castille en tant que Philippe Ier le Beau) et sa femme Jeanne (plus tard dite la Folle) dut quitter sa résidence de Bruxelles pour se rendre à Tolède, afin d’y assister à une prestation de serment. Après avoir envisagé de gagner l’Espagne par bateau, ils optèrent finalement pour un voyage par voie de terre, devant ainsi traverser tout le territoire français. Le roi de France Louis XII avait donné des ordres pour que les archiducs soient bien accueillis partout où ils passeraient. Monseigneur voyageait à dos de cheval et Madame en voiture. Ils étaient accompagnés d’autres nobles, de serviteurs, et d’une escorte de quelque quatre cents lanciers, si bien que le tout formait un convoi d’une certaine importance. Le voyage dura 185 jours (du 3 novembre au 7 mai). Il en existe paraît-il au moins trois relations, dont une, anonyme, dite Chronique de Vienne (où le manuscrit est conservé) a été publiée l’an dernier par une universitaire, María Concepción Porras Gil, dans un volume présentant parallèlement le texte original, rédigé dans un français pas toujours bien clair à nos yeux, et en regard une traduction en espagnol d’aujourd’hui (De Bruselas a Toledo : El viaje de los archiduques Felipe y Juana, Ediciones Doce Calles). Pour l’établissement du texte, l’historienne dit s’être basée sur une transcription qui en avait été faite au XIXe siècle, et avoir ponctuellement consulté le codex lui-même, pour éclaircir les passages douteux.

Un mystère de ce document est son anonymat. Madame Porras observe dans son introduction que l’auteur ne faisait probablement pas partie des nobles de haut rang, dont il parle avec distance. Il était cependant très proche du prince, qu’il ne quittait pas, comme en attestent les détails qu’il fournit sur ses faits et gestes, ses repas, son hébergement, etc. Comme il ne manque pas de s’intéresser à l’habillement des personnages et à la décoration des maisons, elle en déduit que c’était peut-être un aposentador, un maître d’hôtel. Un autre mystère est que le récit s’interrompt brusquement au 9 mai, deux jours seulement après l’arrivée des voyageurs à destination, alors que l’importante cérémonie qui avait motivé le déplacement n’a pas encore eu lieu. Une hypothèse est que la fin du texte soit perdue, définitivement ou temporairement. Comme il est écrit sur deux cahiers, il se peut qu’un troisième ait été détruit, ou seulement égaré, auquel cas il pourrait ressurgir un de ces jours. Cependant, la dernière feuille du deuxième cahier étant restée vierge, il semble que le rédacteur ait réellement interrompu son activité, et comme on ne voit pas quelle raison il aurait eue de s’arrêter volontairement, on se demande s’il n’est pas tout simplement mort à ce moment là, suite à quelque maladie, accident, ou autre mauvais coup du sort.

J’ai lu quelques passages de ce curieux mémoire, et je me suis intéressé en particulier à la période où les voyageurs ont traversé les régions qui me sont familières, c’est à dire les Charentes et le Bordelais. J’indique ci-dessous le calendrier des étapes (avec entre parenthèses les graphies originales) :

Le 23 décembre 1501 : Poitiers - Ménigoute («Menigoutte»).
Le 24 décembre : Ménigoute - Melle.
Le 27 décembre : Melle - Aulnay («Onay»).
Le 28 décembre : Aulnay - Beauvais (aujourd’hui Beauvais sur Matha).
Le 29 décembre : Beauvais - Cognac («Coingnac»).
Le 3 janvier 1502 : Cognac - Barbezieux («Barbezins»).
Le 4 janvier : Barbezieux - Montlieu («Monlieu», aujourd’hui Montlieu la Garde)
Le 5 janvier : Montlieu - Guîtres («Ghystres»).
Le 7 janvier : Guîtres - Castillon («Chastillon», aujourd’hui Castillon la Bataille).
Le 8 janvier : Castillon - Cadillac («Cadilya»).
Le 10 janvier : Cadillac - Langon («Largion?»).
Le 13 janvier : Langon - Captieux («Capsien?»). Etc.

On voit sur ce calendrier que la troupe ne voyage pas tous les jours, mais reste parfois se reposer sur place un jour ou deux, et le prince en profite pour aller chasser, et voir ses fauconniers faire voler leurs oiseaux. A chaque jour de déplacement, le chroniqueur termine rituellement son compte rendu par une estimation de la distance parcourue : «L’on compte de (la ville de départ) à (la ville d’arrivée) x lieues (en moyenne cinq). Comme il dit qu’il y a 5 lieues de Melle à Aulnay, et comme le trajet s’est probablement fait sur la même route en ligne droite qui relie encore les deux villes, distantes d’un peu plus de 25 kilomètres, on peut considérer que l’auteur compte en lieues de 5 kilomètres. Et les jours où l’on reste sur place, il conclut par «Ainsi se passa cette journée».

Le rédacteur du mémoire ne cache pas toujours ses sentiments sur les lieux visités. Melle est «assez petite» et «point belle», Beauvais un «beau gros village», Saint-Emilion (qu’ils traversent, entre Guîtres et Castillon) une «bonne villette», Langon est «assez belle et petite».

Je ne sais que penser du rendu des toponymes. Il est vrai que jadis on avait souvent une orthographe relâchée, et qu’il n’est pas rare de trouver dans les textes de cette époque le même nom, y compris un nom commun, écrit deux fois différemment dans une même page. Mais en l’occurrence, je me demande quelle peut être la part d’erreur de l’érudit autrichien qui a transcrit le manuscrit dans les années 1840, et qui connaissait sans doute le français, mais pouvait ne pas être familier de la toponymie du Sud-Ouest. Ainsi le nom de Captieux, que le rédacteur de 1502 aurait écrit Capsien, ce dont je doute. N’a-t-il pas écrit tout simplement Capsieu, et le transcripteur, ignorant ce toponyme, a pris le u final pour un n, comme il arrive souvent que les deux lettres se ressemblent dans l’écriture manuscrite. De même pour le nom de Langon, que l’anonyme aurait écrit Largion, ce que j’ai du mal à croire. Etc. A ces incertitudes, et probables inexactitudes, s’ajoutent les bizarreries de la version en espagnol moderne. Dans son ouvrage, l’historienne maintient dans le texte français les toponymes tels qu’ils sont censés apparaître dans le manuscrit, et les remplace dans sa traduction par les noms actuels des villes et villages (Cognac, Barbezieux, Langon etc) mais dans certains cas elle ne s’en donne pas la peine, et maintient les graphies du texte original (Monlieu sans t, Ghystres, Chastillon…), on ne sait pourquoi. Le cas le plus étrange est celui d’Onay, que l’emplacement et la prononciation permettent d’identifier sans aucun doute : il s’agit d’Aulnay, dit aujourd’hui Aulnay de Saintonge. Or l'éditrice croit pouvoir y lire Anais. C’est en effet le nom de deux communes de la région, mais situées l’une à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Surgères, l’autre à la même distance au nord d’Angoulême, soit bien en dehors du trajet des archiducs.

En suivant leur itinéraire sur une carte routière d’aujourd’hui, on constate qu’il est assez logique et rectiligne dans l’ensemble, allant en direction de Bayonne, mais il s’écarte parfois de ce qui nous semblerait le plus droit chemin. On s’attendrait ainsi à ce que l’étape entre Poitiers et Melle soit le bourg de Lusignan, et non l’obscure Ménigoute. De même, il paraîtrait naturel que l’étape suivant Aulnay soit Saint-Jean d’Angély ou Matha, plutôt que ledit Beauvais, en quoi l’on reconnaît l’actuel village de Beauvais sur Matha, bien à l’écart des grands axes. Je ne saurais dire si cela tient à la différence du tracé des routes ou de l’importance relative des agglomérations, il y a de cela cinq siècles, ou bien à des obligations ou des recommandations particulières, de se rendre dans tel ou tel endroit. Un détour bien expliqué, par contre, est l’évitement de la ville de Bordeaux, via Guîtres, Castillon, Cadillac : c’est qu’alors  sévissait dans Bordeaux une «mortalité», c’est à dire la peste.

Je reviendrai à l’occasion sur les mystères de ce livre.