Unknown

J’ai passé un moment à parcourir le curieux livre d’entretiens dans lequel un certain Marcel Locquin expose ses idées sur la question de savoir Quelle langue parlaient nos ancêtres préhistoriques (Albin Michel, 2002). L’auteur, mort en 2009, était un savant reconnu, ingénieur, inventeur d’un type de microscope, biochimiste, mycologue (on lui doit le Que sais-je? sur Les champignons), mais il semble que le monde scientifique ne l’ait pas suivi dans ses recherches sur la paléo-linguistique. A vrai dire ses propos inspirent plus de sympathie que de confiance. Il insiste bizarrement à appeler «phonèmes» des éléments comme ab, ra, etc, qui sont en réalité des syllabes, soit des combinaisons de phonèmes, et beaucoup de ses hypothèses, étymologiques notamment, paraissent tirées par les cheveux. Mais sa démarche pluridisciplinaire ne manque pas d’intérêt. Il combine les données de plusieurs domaines, comme l’évolution du larynx et de la cavité buccale permettant peu à peu l’usage de la voix, l’empreinte laissée à l’intérieur des crânes par l’irrigation progressive de la zone du cerveau liée au langage, ou le repérage de mots fossiles à travers la statistique des syllabes aujourd’hui encore les plus employées. Une des pistes les plus fertiles est l’application de la théorie d’Ernst Haeckel selon laquelle l’ontogenèse (l’histoire de l’individu) récapitule la phylogenèse (l’histoire évolutive de l’espèce), de sorte que l’on peut retrouver dans les balbutiements de l’enfant l’image des premiers sons émis par nos lointains ancêtres. Locquin date d’entre 1 million et 500.000 ans la première articulation du langage (la combinaison de sons pour former des mots), et de cent mille ans seulement la deuxième articulation (la combinaison de mots pour former des énoncés). Un agrément du livre est la rêverie qu’il entraîne au sujet de la préhistoire, surtout  pour un lecteur comme moi, qui n’y connais rien. Il paraît que les hommes de Néandertal étaient muets mais, comme les bonobos, capables de comprendre des milliers de mots (prononcés par les hommes plus évolués). Autre mystère, Locquin dit qu’à un moment, la population humaine totale de la terre s’est brusquement effondrée, passant de 200.000 à 20.000 individus, dont seulement 10.000 en âge de se reproduire, l’espèce ayant alors frôlé l’extinction. J’imagine l’immensité du monde, quand il y avait si peu de gens…