images

En rangeant mes papiers, je retrouve une feuille de notes dont je n’ai jamais rien fait, notes sur le livre de Maurice Papon, La vérité n’intéressait personne, paru en 1999, mais que j’ai lu dans la version en pdf mise en ligne par une université du Québec. Comme indique le sous-titre, il s’agit d’un recueil d’Entretiens avec Michel Bergès sur un procès contre la mémoire. Il n’est pas indifférent que l’auteur y ait pour interlocuteur l’historien attentif qui, par ses découvertes documentaires, avait été à l’origine d’un procès retentissant (dont la procédure devait durer quatorze ans, de 1983 à 1997), mais qui, tout bien considéré, avait finalement pris le parti de l’accusé. Le livre ne concerne pas seulement la période du procès, mais retrace toute la vie du fonctionnaire. On y découvre une personnalité autrement subtile et nuancée que l’épouvantail dont la presse à peu près unanime a dressé la caricature. C’était un politicien plutôt modéré («radical», puis gaulliste) et un intellectuel, auteur par exemple d’une pièce de théâtre sur la Saint-Barthélémy, restée inédite (p 245 du livre / 287 du pdf). Les propos permettent de connaître assez précisément la situation de Papon au moment des faits qui lui ont été reprochés, avec ses problèmes personnels (la maladie de sa femme, la mort de son père) et l’ambiguïté de son rôle (rester à son poste, c’était certes «collaborer», mais c’était aussi obéir aux consignes de la résistance gaulliste, et se maintenir en position de sauver des vies, en refusant la déportation de telle ou telle personne pour telle ou telle raison). Parmi les nombreux personnages évoqués au fil des pages, figure le grand rabbin Joseph Cohen, lui aussi un grand ambigu, maréchaliste, en bons termes avec l’archevêque, et dont la fuite soudaine entraîna des arrestations massives (p 142/168, 208/245, et autres). On voit aussi paraître, inévitablement, l’accusateur acharné Michel Slitinsky (1925-2012), dont la propre soeur faisait partie des personnes que Papon avait pu faire libérer, mais qui n’en était pas moins vindicatif. J’ai moi-même rencontré une fois Slitinsky, dans les premières années 2000, à l’époque où j’habitais rue Saint-Joseph, à Talence. Un jour que je montais au tabac-journaux situé tout en haut, au coin de la rue Sévène, je trouve Slitinsky là, près du magasin, oisif et jovial. Habitait-il le quartier? En me voyant arriver, il a tendu la main vers la boutique et m’a dit : «Entrez… libre!» Nos relations se sont arrêtées là, je n’ai rien répondu. Pour en revenir au livre de Papon, je voudrais encore signaler une scène apolitique mais très frappante (p 14/17), quand un beau soir de septembre, alors qu’il a une vingtaine d’années, rentrant tard chez lui, il se réveille en sursaut dans le train de banlieue et croit avoir entendu sa mère l’appeler, en rêve. Mû par un pressentiment, il finit le trajet en courant, pour la trouver morte à la maison. Cette sorte de télépathie m’a rappelé la vision qu’avait eue Jünger au moment de la mort de son père en janvier 1943 (cf ma note du 23-II-12).